L'ILLUSION DE LA DURÉE
En revanche, il est incontestable que le rêveur a souvent Timpression que les événements de son rêve ont paru durer des heures, des jours ou même davantage, alors que les images de ces événements se sont succédé dans Tesprit en quelques secondes ou quelques minutes. C'est une illusion, et elle me parait clairement expliquée par cette remarque que Tesprit attribue aux événements de son rêve la même durée qu'ils auraient eue s'ils avaient été réels et s'étaient passés pendant la veille. « Le rêveur, dit V. Egger, est comme un homme d'imagination intempérante et de jugement faible qui, parcourant un récit illustré, croirait vivre ce qu'il lit et voil. La durée apparente n'est pas pour lui en raison directe du nombre des images qui se succèdent à sa conscience, mais en raison du temps qui s'écoulerait réellement si les images étaient des sensations réelles séparées par les intervalles d'espace et de temps qu'exigent les lois du monde réel. Le rêve de Mac-Nisti est typique : son double voyage aux Indes et en Egypte lui a paru durer au moins une année; la civilisation ayant fait des progrès depuis cet auteur, on fait aujourd'hui le tour du monde en quatre-vmgts jours ou moins encore; mais ce tour du monde en quatre-vingts jours, il me suffira de quelques minutes pour l'imaginer, soit éveillé, soit endormi; éveillé, je saurai que je le réduis à sa plus simple expression, que je le condense; je ne mets entre les images qui le résument que le temps réel qui les sépare dans ma conscience; en rêve, je suis dupe des mêmes images; je suppose donc entre elles le temps qui, dans le voyage réel, les aurait séparées; une illusion entraine l'autre; je ne puis croire les images réelles sans les croire séparées par les inter-
valles de temps légaux que leur réalité suppose* ».
J'ajoute cependant que la complexité des rêves et renchaînement des scènes primitivement distinctes en un drame continu contribuent principalement à produire Tillusion dont il s'agit. Le rêve de Mac-Nish le montre déjà d'une façon très nette. « Dernièrement, dit-il, en rêve, je faisais un voyage aux Grandes Indes, je m'arrêtais quelques jours à Calcutta; je revenais en Angleterre, je m'embarquais pour l'Egypte où j'allais visiter les cataractes du Nil, le Grand Caire, les Pyramides, et, pour couronner le tout,j'avais l'honneur d'une entrevue avec Méhémet-Ali, Cléopâtre et Alexandre le Grand. Tout cela était l'affaire d'une nuit, probablement d'une heure ou même de quelques minutes; et cependant ces événements me semblaient avoir occupé au moins douze grands mois*. » Quoique les scènes de ce rêve soient appelées les unes par les autres suivant la simple association de contiguïté, on voit que la durée attribuée aux événements est déterminée par l'appréciation du temps qui aurait été nécessaire pour effectuer les deux voyages, c'est-à-dire pour que les images successives pussent être des perceptions.
Dans l'observation XII que j'ai rapportée plus haut (p. 60), se trouve une remarque qui montre l'influence exercée par l'enchaînement des tableaux sur l'appréciation de la durée. La première scène se passe pendant le jour, et, au moment où commence la troisième, la nuit est venue et les becs de gaz sont allumés.
1. Egger, La durée apparente du rêve, Revu^ philos., 1895, I, p. 52.
2. Mac-Nish, Philosophy of Sleep, p. 71. Ce rêve n'est pas contenu dans la première édition (1830) du livre de Mac-Nish. Je le cite d'après Charma, Mémoires de V Académie de Caen, 1851, p. 420.