‹ Le rêve et l'action [microform]Chapitre 17 sur 47 · CHAPITRE III LES RÊVEURS PASSIFS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LES RÊVEURS PASSIFS

La pénétration de la sensibilité par les éléments intellectuels. — Intelligence destructive. - Sens du relatif et du contingent, sentiment des contradictions, pénétration des complexités. — Aptitude au doute et culte de l'ironie. ~ Pessimisme fondamental dans l'estimation des moyens et l'appréciation du but. - Réserve et inhibition par polyidéisme.

La séparation de la vie intérieure et de la vie sociale. — Attitude « individualiste » et aristocratique. — Abstentionisme politique et religieux. - Concentration et recroquevillement. - Esprit libéral. - Dilettantisme. - Sociabilité comme réaction paradoxale de 1' « individualisme ».

Les Hamlets — nous les appellerons les rêveurs passifs — ne figurent dans le monde qu'en nombre restreint. Mais surtout leur nombre est mal apparent, car leur existence bien souvent reste insoupçonnée. C'est qu'ils n'ont point l'habitude de projeter au dehors un rêve constructeur bruyamment et tumultueusement : ils ruminent au fond d'euxmêmes un rêve destructeur dans le silence et l'obscurité. Ce sont tous les grands héros de la vie inté-

134 LB «ft»« ^"^ l'action

rieure, qui mettent un abîme entre l'Idéal et le Monde, à force d'abaisser le Monde et de placer l'Idéal trop haut; ce sont les âmes trop lucides et trop pénétrantes dont l'enthousiasme n'aboutit pas, dont le désir n'est pas satisfait; ce sont les victimes fameuses du mal de penser, dont les lèvres se crispent, et dont les bras quelquefois robustes retombent cependant inertes et découragés devant le spectre obsédant de l'inutile effort.

On pourrait mettre des noms illustres sur cette famille. Elle est faite en masse d'esprits philosophes et d'esprits poètes - de tous ceux que l'on connaît, et de beaucoup d'autres que l'on ne connaît pas. En lisant dans Maurice de Guérin et dans Sénancour, dans Alfred de Vigny, dans Maine de Biran, dans Araiel surtout, vous en saurez long sur les principaux. Mais ce qu'il y a en eux de plus essentiel, il se pourrait déjà que vous l'eussiez appris en lisant dans vous-même simplement, surtout si vous tenez un journal de vie.

. Les rêveurs passifs répondent à une complexion mentale dont la note caractéristique est une pénétration delà sensibilité par les éléments intellectuels, d'où le caractère de cette sensibilité, plus riche, plus fine, plus nuancée que vigoureuse et impulsive. Mais cette notion se réduit en des éléments qu'il faut dissocier.

LES RÊVEURS PASSIFS

Tout d'abord, les hommes qui nous intéressent ont une intelligence destructive, disposée à mettre sans cesse la raison en lutte contre elle-même, et formant ainsi l'antithèse de 1' « esprit de système ».

Par leur clairvoyance peu commune des complexités, par leur pénétration aiguisée des contradictions, par leur sens profond du relatif et du . contingent, ils sont mis en défiance contre tout jugement qui serait entaché de simplisme et d'absolutisme, et d'ailleurs contre tout jugement quel qu'il soit, pour cela même que juger c'est toujours arrêter, décider, fixer. Ce ne sont pas eux certes qui auront le culte aveugle de l'idée et la velléité de bâtir sur un principe immuable et rigide une construction qui sera le dernier mot du vrai. Oh! • non. Ils savent trop qu'un principe n'est jamais immuable et qu'il n'y a point de dernier mot. Nulle image ne pénètre dans leur conscience qui ne soit envisagée dans l'enchevêtrement de ses rapports avec d'autres images ; nulle pensée ne les effleure, qui ne soit escortée d'une foule d'harmoniques. Or, il est évident que cette disposition multiplie le nombre des points de vue, et quand on regarde les choses de points de vue multiples, on ne manque pas de découvrir derrière leur simplicité de surface des complexités profondes, et sous leur unité apparente des oppositions cachées. Aussi de pareils hommes voient-ils

LES REVEURS PASSIFS

constamment l'antithèse en regard de la thèse. Ils ne savent pas de vérité qu'une autre vérité ne contredise. Mieux encore, ils n'observent aucune vérité sans y soupçonner une portion d'erreur, aucune erreur non plus sans y soupçonner un coin de vérité. Us en déduisent que l'erreur comme la vérité sont un peu partout et n'existent positivement nulle part, que par suite nulle allégation ne peut être soutenue sans qu'on y introduise, pour la compléter, une allégation contraire, et qu'enfin, pour quiconque a sondé le relatif de tout, rien n'est plus déplacé que l'assurance impudique et niaise de ceux qui affirment ou qui nient complèlement et absolument.

Amiel fait entendre que « chaque opinion est également insignifiante en elle-même » et que « toutes les opinions sont parties prenantes à la vérité », de telle sorte que, par aversion pour ce qu'il nomme les « proscriptions intellectuelles », et par crainte des « décisions arbitraires » il se dispense de conclure. Ainsi se comportent tous les esprits que nous avons en vue : par profondeur et subtilité, ils se privent de toute certitude et se refusent à toute conclusion.

V aptitude au doute devient du même coup un des caractères les plus importants de nos rêveurs passifs. Parce que l'analyse a pour résultat de leur montrer en toutes circonstances le danger

des affirmations ou des négations, ils ont une crainte naturelle de l'adhésion trop hâtive et tiennent leur croyance « en laisse ». Mieux : parce que l'analyse aboutit à leur faire savoir que tout est vrai par une de ses faces et faux par une autre, que tout est soutenable par ceci et contestable par cela, ils n'ont plus de critérium pour fixer un choix; et partant ils se refusent à croire, puisque croire c'est choisir.

Au demeurant, ils trouvent dans l'incertitude ellemême je ne sais quelle saveur d'un ordre esthétique; ils jouissent de leurs doutes et ils les cultivent au besoin pour leurs équivoques, pour leurs demi-teintes et leurs contours irisés. Ils ont enfin une certaine volupté intérieure à voir clair, coûte que coûte, au prix même du désabusement; ils ont une certaine impression profonde de puissance et de pleine liberté à rester à jeun au milieu de la griserie, et à s'évader bravement de la duperie commune, pour regarder du dehors et d'un œil critique l'illusion dont les autres hommes sont le jouet complaisant.

Le culte de Vironie^ voilà bien leur spécialité. Car l'ironie n'est-elle point basée très essentiellement sur le sentiment des désharmonies occultes dissimulées partout derrière l'harmonie visible? N*implique-t-elle point précisément que tout icibas est contradiction, et que tout est duperie dans

l'individu, dans la société et dans la nature? Ne souligne-t-elle pas justement le fond d'irrémédiable illogisme qui existe en toutes choses et qui fait toute l'absurdité de la vie? Or, qui donc serait apte à la cultiver si ce ne sont les esprits qui possèdent ^u suprême degré rintuition des conflits, des antinomies, des oppositions du

Monde?

L'ironie qu'ils cultivent est d'ailleurs la belle ironie, non point la laide qu'on nomme le cynisme. Le cynisme est le fait d'une nature simpliste et bornée qui rit sans discernement parce qu'elle voit toutes choses du même biais et qu'elle ne soupçonne nullement l'essentielle variété de la vie; il est le fait d'un esprit vulgaire qui rit bruyamment par indifférence et par apathie, à moins que ce ne soit par dépit, par envie et par sot orgueil. L'ironie de ceux qui nous occupent est bien au contraire le fait d'une intelligence ouverte qui sourit à propos parce qu'elle voit profond; elle est le fait d'un cœur généreux qui sourit avec amertume parce qu'il souffre en silence d'une imperfection que rien ne peut réduire. Car n'allez pas voir surtout dans l'ironie de nos rêveurs un signe de froideur et moins encore de sécheresse. Même impassible en apparence, elle n'est jamais détachée au fond ; même gouailleuse dans son expression, elle cache une tristesse intime, une aspiration douloureuse, un regret malheureux. Il y a derrière son mépris

LES RÊVEURS PASSIFS

un amour qui se consume, et sa bouche moqueuse n'exclut pas la mélancolie.

, Quoi qu'il en soit, les attributs qu'on vient d'exposer doivent avoir dans le domaine de l'activité une répercussion fâcheuse. La richesse et la plasticité de la pensée ont toujours été les plus grands obstacles à la volonté. Le concours simultané d'une foule de mobiles empêche tout agrégat stable de se constituer ; l'affluence d'une infinie multitude de possibles enlève à chacun d'eux sa force attractive; le pouvoir d'accueillir des idées nombreuses et diverses prive chacune d'elles de sa valeur propre comme source d'action.

Au demeurant, le doute qu'ils professent dicte à nos rêveurs une juste méfiance des choses et d'eux-mêmes, d'où résulte naturellement, chez eux, au seuil de toute entreprise, un pessimisme fondamental concernant les moyens aussi bien que le but. Ces moyens, ils les ont trop étudiés, ils mesurent trop bien leur faiblesse ; ce but, ils l'ont trop scruté, ils éclairent trop bien sa misère et sa

vanité.

Rien n'est plus édifiant que les aveux d'Amiel constatant chez lui-même les inconvénients d'une . pensée trop riche et qui multiplie les points de vue à outrance, de telle sorte que ceux-ci en viennent à se neutraliser sans cesse : « Arriver à l'immobilité par l'excès de mouvements, au zéro par l'abon-

dance des nombres, c'est étrangement bouffon et tristement drôle; la moindre commère peut en faire des gorges chaudes ». On découvre chez le même, au plus haut degré, l'influence désillusionnante et décourageante d'un sens critique trop pénétrant, d'une réflexion trop aiguisée, au seuil de l'action. Il sait la valeur de cette influence qui, chez lui, « a réduit presque à rien, dit-il, la spontanéité, l'élan, l'instinct, et par là même l'audace et la confiance ». « Tu gâteras tout parce que tu Tas droit au défaut... » : voilà bien le résultat de cette analyse trop poussée, et voilà bien la cause irréductible du manque de confiance dans le but et dans les moyens. Le but n'est point sûr : « Quand il faut agir, je ne vois partout que causes d'erreur et de repentir, menaces cachées et chagrins masqués ». Et les moyens non plus ne sont point sûrs : « J'ai peur d'une synthèse imparfaite, fautive, et je reste dans le provisoire par timidité et par loyauté... Il te manque deux grains de brutalité virile et de satisfaction de toi-même ». En vérité, si cette grande âme voit l'insuffisance de tout, c'est qu'elle aspire à la perfection qui n'existe pas et qu'elle prend pour unique mesure rinfini que nous ne connaissons pas. Dans son amour trop grand de l'idéal, elle se stérilise en plaçant l'idéal hors de toute atteinte. « Je mourrai sans avoir vraiment déballé » : c'est ainsi qu'elle augure de son propre sort, et les faits ne démen-

LES RÊVEURS PASSIFS

tiront point ce présage, car l'intelligence critique devra, chez Amiel, détruire jusqu'au bout le génie créateur. Amiel ne laissera point d'œuvre, point d'œuvre composée, point d'œuvre voulue; il laissera mieux qu'une œuvre, il est vrai, car il nous léguera, dans des feuilles admirables de sincérité, le testament de son cœur et de sa pensée.

Maine de Biran, un autre rêveur, pourrait illustrer pareillement cette paralysie de la volonté par les interférences inhibantes, cette incertitude pessimiste portant sur tout et sur soi-même en particulier. Les mémoires du grand philosophe nous fournissent en effet les révélations les plus explicites. Il suffit d'en extraire ces lignes : « Je ne me trouve jamais assez prêt pour agir, parler ou écrire, et, soit dans le monde, soit dans la solitude, un sentiment intime de défiance, joint à ridée exagérée des difficultés des choses les plus simples que je vais entreprendre, font que j'hésite sur tout, et que je m'embarrasse quand il n'y aurait qu'à me laisser aller. Tout se complique et se hérisse à mes yeux prévenus, quand il n'y aurait qu'à voir les choses comme elles sont pour les trouver simples et faciles... Ma vie se passe ainsi dans une inaction plus fatigante qu'une suite ordonnée de travaux... Je me prépare sans cesse à agir ; j'ai tout l'embarras et la fatigue de l'action sans rien faire ...»

LES RÊVEURS PASSIFS

Et combien d'autres hommes, qui ont écrit leur journal ou leurs confessions, devraient comme les précédents nous servir d'exemples pour mettre en relief cette conséquence presque inévitable du mai de penser : malaxer les raisons d'agir et ne pas agir!

Vinhihition par pohjidéisme est en vérité le terme final dans la série des caractères psychologiques du rêveur passif. Elle nous explique les manières extérieures qui lui sont familières ; elle nous laisse prévoir déjà l'attitude sociale qu'il adoptera le plus souvent et qu'il convient de mettre en relief.

L'attitude sociale des rêveurs passifs se définit essentiellement par ceci qu'elle est individualiste et aristocratique.

Ces hommes-là évitent de se mêler. Ils maintiennent leur vie intérieure à l'abri des promiscuites de la rue; ils se cantonnent même dans cette vie intérieure, si la rue les obsède. C'est qu'ils ont la conscience très nette et le respect très grand de ce qui les « sépare ». A la volonté de nivellement qui est le propre de l'instinct social, ils opposent, dirait Tarde, « la singularité profonde et fugitive des personnes, de leur manière d'être, de penser, de sentir, qui n'est qu'une fois et qui n'est qu'un instant ». Écoutez Alfred de Vigny :

« La tête de chacun est un moule où se modèle toute une masse d'idées. Cette tête une fois cassée par la mort, ne cherchez plus à recomposer un ensemble pareil : il est détruit pour toujours. » Écoutez Benjamin Constant : « Il y a entre les autres et soi une barrière invisible. L'illusion seule de la jeunesse peut croire à la possibilité de la voir disparaître». Aussi, nos rêveurs se sentent isolés parmi les nombreux, et ils se complaisent dans leur isolement. Ils disent aux nombreux : « Vous pensez ainsi, vous sentez ainsi; je pense et je sens autrement. Il n'y a rien de commun entre vous et

moi ».

Les désharmonies qui les séparent du milieu reconnaissent d'ailleurs de multiples causes dont chacune se déduit des autres très logiquement.

Et d'abord, une intelligence à la fois profonde et nuancée, comme est celle des rêveurs passifs, a pour résultat de « distinguer » son homme, et par conséquent de le séparer en l'élevant. Mais surtout — ceci est bien décisif — elle a pour résultat d'introduire chez lui une compréhension à la fois sceptique et pessimiste de tout ce qui concerne la

« chose sociale ».

Nos rêveurs passifs, avec leur pénétration habituelle des complexités, savent trop bien que la vie dépasse de beaucoup en richesse et en variété tous les cas prévus par le code moral, et que chaque nouveau cas est un problème particulier, unique,

imprévisible, qui échappe à toutes les formules; ils savent trop bien que toutes les certitudes courantes sur quoi notre société s'appuie sont des ventes caduques, arbitraires, suspectes, qui ne résistent jamais à un examen profond. Aussi leur dédain va-t-il très naturellement à la cohorte des phihstins pontifiants et cérémonieux qui, dans leur dogmatisme simpliste, ont une conception rigide de l'ordre social et une aveugle confiance dans la vertu des principes admis par tout le monde; aussi leur pitié s'épanche-t-elle sincèrement sur la populace compacte des esprits confits dans leur sacerdoce, qui croient à l'importance de leur rôle et qui ^ s'y dépensent avec componction.

Et puis, nos rêveurs passifs, en raison de leur esprit critique toujours aiguisé, pénètrent trop bien tout ce qu'il y a de mensonge dans les simulacres de la société agissante; ils percent trop aisément la part inévitable de fausseté qui accompagne le cortège tyrannique des convenances et des préjugés- ils découvrent trop facilement l'égoïsme foncier et les sentiments d'esclave qui se cachent derrière la façade d'un altruisme solidariste, l'âpreté des ambitions particulières et des appétits personnels qui s'abritent sous le manteau de l'intérêt commun. Aussi estiment-ils que les agitations de la vie sociale ont quelque chose de factice et de superficiel qui s'oppose aux aspirations purement et profondément sincères; aussi apprécient -ils

LES RÊVEURS PASSIFS

que ces agitations ne valent pas qu'on s'y donne et que cette vie sociale ne mérite pas qu'on s'y mêle.

Mais ce n'est point tout. Une sensibilité raffinée comme est celle des rêveurs passifs souffre de la laideur, appréhende la souillure et craint les froissements. Le contact des « hérissons humains » doit faire éprouver à de pareils esprits un insurmontable malaise; les promiscuités nocives et les empiétements malsains doivent leur procurer un mélange de désolation un peu dégoûtée et de honte craintive. Ils sentent autour d'eux la rapacité, la férocité, l'animosité, l'envie, et cette impression devient une source constante d'horripilation et de recroquevillement; ils redoutent la promiscuité d'une foule agitée qui vous pousse et vous foule aux pieds, et la crainte d'être bousculés les invite à ne point fréquenter le dehors et à s'envelopper d'eux-mêmes. « Il faut bien admettre, dit Amiel, cette condition des sociétés humaines : le tapage, la haine, la fraude, le crime, la férocité des intérêts, la ténacité des préjugés; mais le philosophe en soupire et n'y peut mettre son cœur; il a besoin de regarder de haut l'histoire et d'entendre souvent la musique des sphères éternelles. »

C'est pourquoi ces hommes-là n'entrent guère en lice. Non point qu'ils soient lâches : ils ont moins peur de recevoir des coups que d'en donner.

ij».

Mais ils ne sont pas faits pour lutter de violence et couvrir les cris de la racaille. Us dédaignent l'action pour ce qu'elle entraîne d'agissements louches et de compromissions suspectes, ils sortent du « tas » par dégoût de la vulgarité, ils se réfugient dans une dignité hautaine par horreur de « tout ce qui disperse l'àme en la faisant dépendre des

choses ».

Si nos rêveurs cherchent à se dégager des entraves sociales, ils tiennent la société, en revanche, quitte de ses faveurs. Peu importe leur rôle dans la mascarade. Ils n'ont cure d'être quelque chose : ils aspirent plutôt à être quelqu'un. . Ce qu'ils admirent dans l'homme, en effet, ce n'est pas l'homme social, mais bien l'homme tout court. Ils ont très souvent le culte du génie et de la noblesse d'àme, le respect des types surélevés de l'espèce; mais à l'illusion du grade, de la situation, des titres et des honneurs, ils ne sont accessibles que difficilement. Si l'obéissance leur est odieuse, le commandement, à vrai dire, ne les séduit pas davantage, ou du moins ils s'en passent fort bien sans nulle perte pour leur bonheur. L'ambition du pouvoir n'est point trop leur fait, et, dans la marche du troupeau, ils négligent même volontiers pour eux-mêmes ce que les têtes de bétail appellent 1' « avancement ». S'ils n'ont pas « une grosse place », ils s'en consoleront toujours comme Stendhal : « Je ne ?^uis pas mouton, et

LES RÊVEURS PASSIFS

c'est pourquoi je ne suis rien. » Amiel, qu'on aurait cent fois l'occasion de citer, s'explique sur ce détachement : « Le public n'a jamais été pour moi qu'une grandeur négative. Je n'ai jamais rien demandé ni attendu de lui, pas même la justice, et me constituer dans sa dépendance, solliciter sa bonne grâce ou son suffrage m'a paru un acte de courtisanerie et de vassalité auquel s'est instinctivement refusé mon orgueil. »

Ainsi, les esprits qui nous intéressent laisseront volontiers la médiocrité intrigante remporter sur eux certains avantages, car aux sacrifices que requiert le succès, leurs goûts ni leurs aptitudes ne sauraient se plier. Ils ne sont jaloux que de leur liberté. Leur unique souci, c'est de réaliser toute l'indépendance réalisable au sein d'une société qui est un mal nécessaire et qu'ils sont obligés de subir. Pratiquement, il s'agit pour euxde s'accommoder de toutes les lois et de tous les usages, mais de s'en accommoder justement assez pour s'en évader sans frais, sans rompre de lances et sans lutter de front, comme on fait d'une mode à laquelle on se pHe sans lui faire pour cela aucun sacrifice profond. Il s'agit aussi de réduire les relations autant qu'il se peut, et de ne s'affilier aux groupes, aux ligues, aux partis, que dans les strictes limites qu'exige la sécurité ou la bienséance. En dehors de cela, « opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer f appa-

rence de soi-même » - dirait Barrés; « se promener parmi les hommes comme s'ils étaient des arbres » — avait déjà dit Descartes. Et, ce qui résume tout : séparer la vie « poétique » de la vie « politique » - pour parler la langue d'Alfred

de Vigny. . ^ • 4.

Seulement, l'homme d'une telle attitude indispose toujours son milieu. Car la société qui tend de toutes ses forces à tuer le sentiment de l'individualité et de l'unicité pour lui substituer le nivellement, la société n'admet pas l'irrégularité, l'indépendance, le non-conformisme; elle ne tolère pas ceux qui vivent « en marge » d'elle-même. Le ^ troupeau n'aime pas ce qui n'est pas le troupeau. On est forcément coupable par devant lui en ayant une âme dégagée de toutes les servitudes, en méprisant l'allure pontifiante et l'implacable sérieux de ceux qui tiennent un rôle dans la comédie sociale. Être embrigadé, enclavé dans la masse, est une condition d'estime par devant tous ceux qui la constituent. S'évader des biens qu'ils honorent et ne les point rechercher, voilà le crime qu'ils ne pardonnent pas. C'est que la multitude de ceux qui jugent, n'ayant d'autre espérance que d'être un objet de respect au point de vue social, considère comme une sorte d'offense directe une attitude irrévérencieuse ou simplement indifférente à l'égard de ce qui est socialement respecté. Les hommes asservis ont certain malaise à décou-

LES RÊVEURS PASSIFS

vrir chez les autres un geste d'indépendance et d'élévation : ils s'en vengent toujours de quelque façon.

Vous voyez dès lors le cercle vicieux qui doit s'établir. Le sentiment de leur désharmonie avec l'agrégat social éloigne nos rêveurs passifs de cet agrégat, et ce dernier, réagissant par ses brimades, confirme ce sentiment et l'accentue davantage. On peut bien dire, en effet, que la désharmonie en question n'est point simplement conçue par de tels esprits : elle est éprouvée par eux chaque jour pratiquement. Et si la société organisée leur apparaît comme la génératrice de toutes les humiliations et de toutes les misères, c'est que, ces humiliations et ces misères, ils sont aptes à les ressentir d'une façon plus intense et à les « ruminer » plus longuement que le commun des hommes dont l'existence est prise tout entière par l'assiduité à l'action et l'accaparement du monde extérieur. La conséquence naturelle de cet état de choses est la transformation de leurs besoins sentimentaux comprimés en une résignation hautaine, parfois dédaigneuse et méprisante, plus souvent indulgente et sereine. « Un désespoir paisible sans convulsions de colère et sans reproche au ciel est la sagesse même », dit Vigny, et le silence est en fin de compte « la meilleure critique de la vie ».

En vérité, c'était une richesse exceptionnelle de

150 LE BÊVE ET l/ ACTION

la vie intérieure qui avait conduit le plus souvent nos rêveurs passifs à quitter la cité humaine, et ce sera par cette même richesse de la vie intérieure qu'ils pourront vivre dans le recueillement. Tous, ou presque tous - oh ! que ceci est bien spécifique de leur caractère ! - ils écrivent leur journal intime, et là, comme en un sanctuaire secret, ils déposent leurs idées et leurs impressions chaque jour. « Le journal tient lieu de confident, c'est-àdire, d'ami et d'épouse; il tient lieu de production, il tient lieu de patrie et de public. C'est un trompedouleur, un dérivatif, une échappatoire ». Grâce à lui, ils vivront autant et mieux peut-être que beaucoup d'hommes, car au lieu de rester asservis au sein de TUnivers ils seront libres avec l'Univers en eux.

On ne s'étonnera pas, après cela, si les rêveurs passifs sont étrangers à tout interventionisme politique ou religieux. Bien qu'on puisse m'opposer quelques exceptions, — exceptions plus apparentes que réelles —, il n'est pas douteux qu'ils doivent être et qu'ils sont pour la plupart des abstentiO' nisies, au sens général du mot.

Vous en devinez la raison. Elle est double.

11 y a une raison de fait qui est celle-ci : on n'intervient jamais d'une manière effective sans se mêler, sans « se colleter » au moins moralement avec ceux du parti adverse, et nos rêveurs n'aiment

'ii

LES RÊVEURS PASSIFS

pas cela. Ils n'ignorent point d'ailleurs qu'ils ont toutes les chances d'être battus d'avance, parce que leurs ennemis emploieront sans doute certaines armes qu'eux-mêmes ne savent point, ne veulent point manier.

Mais il y a une raison .de principe qui est bien plus importante et qui fait que la question même ne se pose pas. Elle réside justement dans leur compréhension pessimiste et sceptique de la « chose sociale ». Ces hommes-là ont pénétré la contradiction foncière et irréductible qui sépare le groupe de l'individu ; ils ont acquis une défiance raisonnée de tout ce qui est agrégat, corporation ou association, secte ou parti. N'ayant aucune illusion sur le sens du mal, ils n'en ont pas davantage sur la qualité des remèdes. Ils ne croient guère au perfectionnement et n'ont point trop foi dans les tentatives des sociologues optimistes qui se flattent de créer de toute pièce une architecture sociale ; ils ont un sourire pour les prétentions des réformateurs qui espèrent rebâtir le* monde sur le plan d'un rêve. Or, avec des dispositions pareilles, on manque tout à fait de ce qu'il faut pour « donner du museau dans une des souricières où les esprits affranchis ont hâte de se faire prendre ».

Amiel, qui ne veut communier qu'avec les exemplaires nobles de la race humaine, estime que ces exemplaires sont uu peu partout; et il conclut :

Jk«

LB RÊVE ET l' ACTION

« Ma patrie de choix est avec les individus choisis... rillusion patriotique, chauvine, familiale, professionnelle, n'existe pas pour moi. »*

Vigny, qui est plus attaché au terroir, n'en estime pas moins que toute- politique repose invariablement sur un cercle vicieux qui est éternel dans l'Histoire. En matière politique, il s'agit toujours d'une minorité antérieure tyrannisée qui deviendra une majorité ultérieure tyrannisante. Les despotismes et les servitudes changent de nom, mais ce sont toujours des servitudes et des despotismes. Alors « peu nous importe quelle troupe fait son entrée sur le théâtre du pouvoir... L'ordre social est toujours mauvais. De temps en temps iT est seulement supportable. Du mauvais au supportable, la dispute ne vaut pas une goutte de

sang. »2

Ce n'est pas qu'Amiel, ni Vigny, ni tous les autres que j'ai cités n'aient aucune préférence pour certaine patrie, et aussi pour certain parti. Ils peuvent être pour une opinion plutôt que pour une autre, mais à la manière de M. Bergeret. Vous me comprenez.

Enfin, — ceci vient en corollaire, — les rêveurs passifs n'ont aucun désir de propagandisme et de prosélytisme. Ils tendent justement vers le con-

i . Henri-Frédéric Amiel. Loc. cit.

Page 1