‹ Le rêve et l'action [microform]Chapitre 18 sur 47 · Alfred de Vigny. Journal d'un poète (Delagrave · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny. Journal d'un poète (Delagrave

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traire, c'est-à-dire la concentration et le recroque-

villement.

Faire du prosélytisme implique une affirmation, puisque cela se ramène à persuader les esprits. Or, comment affirmer, quand toute chose parait équivoque? En vertu de quelle force entraîner chez les autres la persuasion, quand on est un

douteur soi-même?

Et puis, faire du prosélytisme implique une façon de contrainte, -puisque cela se ramène encore à plier, à soumettre les volontés. Or, ne serait-ce pas la pire des contradictions pour un esprit qui sait combien les individus sont impénétrables les uns par les autres, et qui a le culte des différences et de l'unicité? On ne saurait prétendre à communiquer aux autres sa façon de comprendre et de sentir, quand on est bien persuadé que chacun ici-bas doit suivre son chemin à soi et non pas celui du voisin. Il y a toujours dans la propagande quelque chose comme un viol, et le viol répugne foncièrement aux âmes individualistes. Une pudeur un peu féminine leur commande constamment « la protection du sentiment, l'ensevelissement des expériences individuelles, le silence sur les meilleurs secrets ». « J'incline, dit Amiel, àl'ésotérisme, à la discrétion pythagoricienne, par aversion de la jactance grossière... Connaître me suffit, exprimer me semble parfois profaner; faire connaître ressemble à divulguer. »

On ne s'étonnera pas davantage si l'esprit de nos rêveurs passifs est nettement opposé à l'esprit sectaire, et s'il incarne, au contraire, V esprit libéral et la tolérance qui en est forcément le plus bel apanage.

La tolérance a toujours marché de pair avec la pénétration de la pensée. Voir jusqu'au bout, c'est s'éloigner du blâme et s'interdire la rigueur. Comprendre à fond, c'est généralement respecter, souvent même accepter.

Dans leur intuition remarquable du « relativisme » spéculatif, les hommes qui nous intéressent ont appris depuis longtemps que nul ne pos-^ sède la vérité tout entière et que nul n'en est totalement privé, qu'aucun n'a tort entièrement ni entièrement raison, qu'il n'y a pas d'idée tout à fait fausse ni tout à fait junte, que toutes sont discutables et possibles, qu'il faut donc savoir les entendre toutes et les mettre toutes au grand jour. Ils estiment que la seule erreur bien certaine, c'est de vouloir « parquer » le vrai étroitement, systématiquement, et que la seule vérité bien sûre, c'est de savoir découvrir simplement la part de vérité qu'il y a dans chaque chose... et même dans la vérité. Le résultat est qu'ils sont vis-à-vis d'euxmêmes et des autres dans la posture la plus équitable. Ils ne songent pas à faire de leurs opinions • à eux les seules opinions valables; mais à toutes les opinions qui se présentent ils accordent une

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sorte de foi provisoire et atténuée, et, dans tous les cas, un accueil bienveillant pour ce qu'elles

ont de bon.

Et puis, ce n'est pas tout. En vertu de leur sens aiguisé du « particularisme » psychologique, ces mêmes hommes doivent éprouver mieux que personne ce qu'il y a de sacré dans la retraite impénétrable qu'est une conscience humaine. Ils savent, en effet, que derrière les différences apparentes d'idées, il se cache essentiellement des différences de tendances et de tempéraments, et que de telles différences sont irréductibles. Ils jugent que la conviction d'un être appuyée sur des bases aussi primordiales, c'est plus que sa propriété intime, plus que son bien personnel, c'est son tout luimême, et que, par suite, ni les États ni les Particuliers n'ont titre pour briser de force cette conviction ou pour l'expulser d'office. Ils estiment enfin que de contraindre un être à se renier et à se démentir, c'est pousser jusqu'à ses dernières limites ce viol dont nous parlions tout à l'heure, c'est se livrer à un sacrilège brutal autant que ridicule, c'est commettre une profanation cruelle et stupide à la fois.

Pour les deux raisons qu'on vient de mentionner, nos rêveurs sont donc libéraux; mais ils le sont aussi et surtout peut-être pour une troisième raison, qui est moins « raisonnée » et plus inconsciente : ils le sont, parce que de ne

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pas l'être serait incompatible avec une tendance qui est raboutissement de leur psychologie, — et j'entends parler de leur tendance au dilettantisme.

En poussant à fond la « croyance » des rêveurs actifs, nous aboutissions à les présenter comme des fanatiques; en poussant à fond 1' «incroyance » des rêveurs passifs, nous aboutirons à les présenter comme des dilettantes.

« Mon inclination est de voir les choses telles qu'elles sont, abstraction faite de mon individu, correction faite de tout désir et de toute volonté. Mon antipathie n'est donc pas pour celui-ci ou celui-là, mais pour l'erreur, le parti pris, le préjugé, la sottise, l'exclusivisme, l'exagération. » Quand on parle ainsi, - et c'est ainsi que parle Amiel, et avec lui la plupart de ses pareils -, on est mis en garde à coup sûr contre le dogmatisme outrancier, et l'on est préservé à jamais du geste de Vidolâirie, Nulle disposition n'est plus apte à bien mettre au pomt la valeur des choses et à écarter du même coup les indignations outrées et les enthousiasmes

inconsidérés.

Seulement, la tendance peut aller plus loin. C'est fort bien de ne donner aux choses que l'importance qu'elles méritent, mais on est par là sur le chemin de ne trouver de l'importance dans rien.

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C'est fort bien de ne point s'indigner, ni s'enthousiasmer plus qu'il ne convient, mais on est par là sur le chemin de perdre jusqu'au goût et jusqu'au pouvoir de s'indigner ou de s'enthousiasmer. A l'attitude passionnelle et active on substitue, dans la pratique même de la vie, l'attitude intellectuelle et spectaculaire. C'est à cela qu'aboutissent nos rêveurs passifs, et c'est en cela qu'ils sont dilettantes. La claustration dans une réalité spéculative après évasion de la réalité positive, la béatitude de connaître après l'évanouissement du vouloir, voilà bien leur fait. Ils savent que leur point de vue est supérieur, et ils réptidient définitivement les soucis et les intérêts communs. Ils savent le bien-être de philosopher doucement, et ils vont dodelinant de la tête et regardant par-dessus le mur simplement tout ce qui sue et tout ce qui s'agite. Ils savent la joie pure d'être homme, et ils se composent, au sein du grouillement, une figure lointaine et comme étrangère. Ils disent avec Gœthe : « Heureux ceux qui donnent à leurs occupations frivoles ou même à leurs passions des noms magnifiques et les portent en compte au genre humain comme des œuvres de géants, faites pour son salut et pour son bonheur! Mais celui qui reconnaît dans son humilité où toutes choses aboutissent celui-là est tranquille, car il se compose un monde en lui-même

et, si étroite que soit sa sphère, il porte toujours dans son cœur le doux sentiment de la liberté. »

Ce dilettantisme peut être d'ailleurs de tonalités infiniment variées, comme est infiniment variée Tâme de ceux qui le pratiquent.

Veuillez comparer René, Adolphe, Ohermami : trois types de rêveurs passifs dans lesquels, sans nul doute. Chateaubriand, Benjamin Constant, Senancour n'ont fait que se mirer en nous les offrant. Ils savent tous trois qu'ils ne sont pas et qu'ils ne peuvent pas être en harmonie de sentir et de penser avec le milieu social, et tous trois ils tendent à s'isoler spéculalivement ; ils se disent tous trois qu'aucun but ne vaut la peine d'un effort, et tous trois ils méprisent les mobiles de l'activité humaine spéculativement ; ils cultivent tous trois avec un immense amour l'orgueil infini de leur royauté douloureuse qu'ils n'échangeraient point, j'imagine, contre tous les plaisirs du monde, et tous trois ils n'ont rien vraiment qui les intéresse en dehors d'euxmêmes spéculativement. Mais, en fait, René est un égotiste qui se rend à lui-même la vie impossible ; Adolphe en est un second qui la rend impossible aux autres; Obermann en est un troisième qui la prend,, en fin de compte, ainsi qu'il convient, et qui ne laisse pas,' si je me souviens bien, de la rendre agréable à ceux qui le

fréquentent.

C'est qu'il y a un dilettantisme qui reste spéculatif et qui donne à son homme une sérénité

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majestueuse, parce qu'il est entretenu chez lui par cette tolérance magnifique de l'intelligence qui est le produit dernier de la plus haute culture, et qui est vraiment la fleur sur la cime. Ceux qui sont dilettantes suivant un tel mode se créent tout au fond de leurs âmes un asile que rien ne peut troubler, en se rendant eux-mêmes supérieurs au reste du monde; mais ils ont l'ironie toute pleine de pitié, et, comme l'on aime toujours ce que l'on plaint, cette ironie-là recouvre un amour silencieux peut-être, mais encore un amour sincère des hommes et de la vie. Et puis, il y a un dilettantisme effectif, un dilettantisme qui se détache par indifférence et par égoïsme. Celui-là s'accommode de tout et répond simplement à tout ce qui se présente : « Qu'est-ce que

cela me fait? »

Nous devrons revenir sur cette distinction en lieux opportuns. Je me contente de la signaler ici, avant de mettre en relief une conséquence générale de grande importance : l'habituelle sociabilité.

De même que les rêveurs actifs, en dépit de leur « sociétarisme » foncier, nous réservent ce paradoxe d'être insociables très souvent, de même les rêveurs passifs, en dépit de V « individualisme » qui leur est propre, nous réservent ce paradoxe d'être sociables généralement.

Ce serait une bien grande erreur, en effet, que de vouloir confondre individualisme et misanthropie. Ces deux termes s'opposent. Le misanthrope est un convaincu qui croit avec fureur à un idéal quelconque de société organisée, et qui entre en canflit avec la société existante, parce qu'elle ne répond pas à cet idéal. L'individualiste est un sceptique dont l'idéal demeure étranger au milieu social et cherche à se réaliser en dehors de lui, ce qui rend parfaitement inutile et même fort incommode une opposition active à l'égard de la société existante comme d'ailleurs à l'égard

de toute société.

Mais il y a mieux. Si nos rêveurs passifs n'aiment pas les groupements humains, parce qu'ils voient dans la communion corporative quelque chose de factice et de conventionnel, ils aiment assez volontiers les hommes en général et chaque homme en particulier, parce qu'aimer leur est naturel dès l'instant qu'il n'y a pas

d'obstacle.

Très accessibles aux affections électives, ils ont d'ordinaire un culte profond de l'amitié. Il n'est même point rare de les voir rechercher avec une ardeur jalouse l'intimité des personnes qu'ils ont jugées dignes d'entrer dans le secret de leur vie intérieure, car la sensibilité qu'ils compriment trop souvent ne demande qu'à se donner carrière, aussitôt qu'elle a des

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raisons sérieuses pour se croire à l'abri des

heurts.

Très accessibles en outre aux émotions panthéistiques, ils ont souvent un sens très profond de la dépendance universelle des êtres et des choses ; ils se comprennent dans cette dépendance et ils s'y complaisent volontiers. Ils vont même jusqu'à l'exalter mystiquement, car leur sensibilité comprimée trouve encore une échappatoire très sûre dans une sorte d'amour abstrait, d'amour « spiritualisé » pour un univers anonyme, qui ne les trompe pas, qui ne les déçoit pas, étant lui-même une valeur abstraite, une simple entité. Mais que ce mysticisme-là est loin de celui que nous prêtions aujc rêveurs actifs ! L'un était orthodoxe, et, — bien qu'on dise que toute rehgion est une poésie, — il était, en vérité, sans poésie, une pure religion. L'autre, celui des rêveurs passifs, n'est ni orthodoxe, ni hérétique : il plane dans une sphère où les oppositions de ce genre ne trouvent aucune place, et, — bien qu'on découvre en toute poésie un fond de religion, — il est, lui, sans religion, une pure poésie.

Les capacités de sympathie dont il est question ici trouveraient maints exemples pour s'illustrer. Écoutez de Vigny. » Il m'est arrivé, disait-il, de passer des jours et des nuits à me tourmenter de ce que devaient souffrir les personnes qui ne m'étaient nullement intimes et que je n'aimais pas

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particulièrement Un instinct involontaire me

forçait à leur faire du bien, sans me laisser coanaître. C'était l'enthousiasme de la pitié, la passion de la bonté que je sentais en mon cœur. •

Et Amiel: « J'ai faim et soif de simple bonté

Le dégoût de ma vie individuelle et l'engloutissement de ma volonté privée dans la conscience pure de l'activité universelle, c'est mon penchant, ma faiblesse, mon instinct. »

Voilà des aveux comme on en trouve constamment sous la plume d'individualistes très purs, et ceci n'a rien qui doive nous surprendre. D'où vient, en effet, l'individualisme de nos rêveurs? Leur attitude d'isolement ne serait-elle pas tout justement un dérivé logique du besoin de communion, et ces hommes4à ne seraient-ils pas, en somme, de faux impassibles dont l'âme trop sensible a souffert de la malveillance sociale? D'autre part, cet individualisme, où va-t-il? Au culte du moi. Mais se cultiver soi-même, dans le grand sens du mot, n'est-ce pas d'abord se faire une âme belle ? Or. comme il n*y a pas de beauté sans amour, il n'y a pas de vrai culte de soi-même sans une immense sympathie qui enveloppe les êtres et les choses.

Et maintenant on jugera d'un mot toute la pau- Yretè et toute la richesse de ceux que l'on vient

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d'esquisser. Leur richesse et leur pauvreté à la fois, c'est de penser leur rêve inlassablement. Aussi bien leur rêve est une liberté ; mais une liberté ne fut jamais, à elle seule, une force. Qu'un grain de quelque chose apporte la force : voilà toute la question.

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