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CHAPITRE III LE RÔLE DU LIBRE EXAMEN

Le principe de ladaptation. - L'ironie bienfaisante et la réduction de l'entliousiasme. - La connaissance des conditions extérieures et la conscience des dispositions internes. — L'inhibition, facteur du progrès.

Le libre examen, c'est la confrontation des valeurs proposées à notre agrément avec les données de l'expérience acquise et de la raison fondée sur

cette expérience.

Comme l'indique son nom, il suppose la complète liberté d'esprit, et l'on doit comprendre par là qu'il vise à la simple attitude critique, détachée de tout préjugement et abstraite de toute préférence. Or, si l'on songe que la raison basée sur l'expérience n'est autre chose qu'une adaptation qui s'est produite et qui continue de se produire à mesure entre les circonstances de l'action et l'être agissant, si l'on songe qu'elle exprime en fin de compte les rapports qui se sont formés entre le système humain et les autres systèmes de l'univers,

on comprendra bien qu'on ne puisse esquiver son intervention dès l'instant qu'il s'agit de prévoir une réalité humaine. Toute réalité humaine devant s'appuyer sur de tels rapports, chaque image conçue par notre idéal doit tirer sa forme de 1 expérience et se régler sur elle, sous peine justement de ne devenir jamais une réalité.

Nul idéal ne peut être viable s'il ne tient compte des nécessités ambiantes et s'il ne trouve, en particulier, un appui solide aussi bien dans les conditions extérieures où il se développe que dans les conditions intérieures dont il dépend. Rég er l'idéal sur ces conditions tant extérieures qu mtérieures. et par conséquent permettre à cet idéal de ne se point consumer dans le vide, mais de se transformer en progrès réel, c'est là le rôle du libre examen.

Il appartient d'abord au libre examen d'établir la • juste valeur du but auquel nous yisons et de ne pomt nous laisser verser dans l'irréllexion et dans l'» emballement ... Les hommes pèchent plus facilement par inclairvoyance que par enthousiasme, et l'on ne peut ignorer que l'énergie, livrée à elle-même ou mal dirigée, devient un danger plutôt qu une ressource. U faut donc chercher à ne pas être dupe. L'ironie qui donne ce pouvoir n'est pomt, certes, à elle seule une activité, mais elle est du moins une bonne condition pour que l'activité qui

LE RÔLE DU LIBRE EXAMEN

a sa source ailleurs ne se disperse pas en vain. Vussi n'est-il pas exact d'y voir, comme on le fait souvent, une cause de stérilité. L'ironie n'est pas empêchante : elle est dirigeante. Elle ne détruit pas l'enthousiasme : elle le modère en le rappelant sans cesse à sa condition humaine ; elle le guide en le gardant des destinations fâcheuses ou des ferveurs excessives. Parce qu'elle nous confère une certaine maîtrise, et, pourrait-on dire, une façon de supériorité par rapport à nos propres sentiments et nos propres idées, elle nous préserve de l'idolâtrie pour les sentiments et pour les idées de la minute présente. Parce qu'elle tend à réduire l'importance factice de certaines valeurs, elle nous donne du même coup une conscience plus nette des valeurs réelles. Et cette « mise au point » n'est pas sans influencer nos aspirations, en leur permettant de se déterminer plus judicieusement.

Mais ce n'est pas tout. 11 appartient également au libre examen d'apprécier la juste valeur des moye«$ dont nous disposons pour atteindre le but vers lequel nous sommes orientés. Ce but, en effet, si désirable qu'il soit, peut fort bien ne pas être réalisable, pour des raisons qui dépendent des faits extérieurs ou de nos aptitudes elles-mêmes. Préluder par la connaissance critique de ces faits et de ces aptitudes est indispensable. 11 n'est pas une aspiration fondée sans analyse des réalités

LB RÊVE ET l'aCTION

ambiantes, sans conscience des rapports, des limites, des nuances, des degrés qui séparent ou qui unissent ces réalités ; il n'estpas une aspiration fondée sans introspection qui nous fasse connaître aussi nos dispositions intérieures, car cette condition s'impose pour que nous demandions à nos facultés tout ce qu'elles peuvent rendre, sans exiger d'elles plus qu'elles ne peuvent donner ni autre chose que ce qu'elles peuvent donner.

Ainsi le libre examen remplit-il toujours, par rapport à notre idéal, une fonction d'arrêt ; mais, par là justement, il le rend possible et réalisable. Il empêche nos aspirations d'errer dans les voies stériles, et, par conséquent, il évite les retards ; il éloigne les représentations mauvaises, les compositions dangereuses, et, par suite, il permet de concevoir en toute liberté des représentations meilleures, des compositions plus sûres. Sous les apparences constantes de l'inhibition, il demeure dynamogénique en fait, et, par l'intermédiaire de l'idéal qu'il seconde, il devient indirectement producteur d'action et source de progrès.

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