‹ Le rêve et l'action [microform]Chapitre 24 sur 47 · L'OEUVRE VITALE ET LA CRÉATION ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

L'OEUVRE VITALE ET LA CRÉATION ESTHÉTIQUE

L'artiste et la matière. — L'inspiration, la technique et l'ébauche. — La pensée dans l'œuvre et l'œuvre dans la pensée. — Le gouvernement du rêve et l'art de la vie.

Les détails dans lesquels nous sommes entrés concernant le mécanisme de l'activité, la fonction de l'idéal et le rôle du libre examen, paraissent susciter d'emblée cette comparaison qui devra plus tard se préciser davantage : tout se passe dans la vie comme si la vie était une œuvre d'art en voie de formation.

L'œuvre d'art suppose un artiste et puis une matière, le premier façonnant la seconde. Pareillement la vie est imaginée et réalisée sans cesse par cet artiste qu'est Vhomme, et l'homme façonne son milieu, c'est-à-dire lui-même et tout ce qui l'entoure, pour en faire sa vie, comme l'artiste façonne sa matière pour en faire une œuvre, à cela près toutefois que la vie est une œuvre jamais finie,

toujours à l'état d'ébauche et toujours en exécu-

tion.

Toute l'activité de l'artiste est issue de son inspiration, et toute notre activité humaine d'improvisation vitale naît à mesure, elle aussi, d'une inspiration qui se nomme Vidéal. Entre l'idéal et l'inspiration, il y a communauté de mécanisme et communauté de genèse. Communauté de genèse : car c'est le mécontentement de la vie effective, reconnue médiocre, qui nous suggère, pour nous évader de sa médiocrité, l'invention d'une vie supérieure fictive, incarnée dans l'art; et pareillement nous savons que c'est le mécontentement de la réalité acquise qui nous pousse à imaginer une réalité meilleure et nous fait projeter dans notre idéal lareprésentation de cette réalité. Ici etlà, même constatation pessimiste dans les prémisses. Communauté de mécanisme : car l'inspiration artiste, représentation anticipée de l'œuvre consommée, implique un essor vers la création de cette œuvre; et pareillement nous savons que l'idéal, représentation anticipée de la réalité qu'on souhaite, entraîne le mouvement qui produit à mesure cette réalité. Ici et là. même valeur dynamogénique, et même processus d'une réalité virtuelle vers l'accomplissement d'elle-même. ' -

Enfin, de même qu'une technique doit intervenir qui règle et gouverne l'activité de l'artiste, une technique intervient aussi qui s'appelle le libre

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examen et qui sert de guide à l'activité humaine dans l'œuvre vitale. Il importe que l'artiste ait une expérience parfaite des matériaux dont il fait usage, des moyens qui peuvent s'y appliquer, des effets qu'on peut en tirer, et, sans une technique toujours vigilante, ses inspirations les plus belles demeureraient stériles. Il n'importe pas moins que l'œuvre de création vitale soit fondée sur la science des facteurs multiples qui peuvent nous servir ou nous desservir, et, sans libre examen, le plus noble idéal se construit dans le vide et reste une chimère. Comme la technique permet à l'inspiration de s'extérioriser, le libre examen donne à l'idéal le droit de se réaliser.

C'est dans une juste combinaison de ces deux forces qui se contrarient, la technique et Vinspiration, que se fait l'œuvre d'art; et c'est par un compromis entre ces deux forces, notre libre examen et notre idéal, que nous construisons la vie.

Si l'on cherchait à établir les rapports qu'entretient avec le jeu de sa technique et de son inspiration l'œuvre consommée de l'artiste, j'imagine qu'on aboutirait à cet ensemble de propositions dont chacune est presque un axiome :

L'inspiration et la technique d'un artiste ne sont point séparables de son œuvre et son œuvre n'est point séparable de son inspiration et de sa technique. La pensée d'un artiste, c'est déjà son œuvre

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qui commence, et son œuvre réalisée, c'est sa pensée qui s'achève. La valeur de l'inspiration et la qualité de la technique ont leur mesure dans la réalisation de l'œuvre même qu'elles détiennent en puissance; mais, l'élévation et la perfection de cette œuvre réalisée étant à son tour subordonnée de manière intégrale à la valeur de l'inspiration et à la qualité de la technique, une seule chose importe en définitive, à savoir : la pensée de l'artiste qui est la synthèse de ces deux facteurs.

Les mêmes propositions définissent les rapports qu'entretient avec le jeu de l'idéal et du libre examen notre activité journalière dans l'œuvre vitale. Ceux qui exaltent l'action n'ont pas toujours vu sa nature vivante, son sens héroïque surtout, et leur naïveté peut seule excuser l'erreur dans laquelle ils sombrent en plaçant en marge de l'action qu'ils prônent la pensée qui est l'àme de l'action. Sans la pensée il n'y a rien, et sans l'action qui réalise la pensée il n'y a rien non plus. L'action, l'idéal, le libre examen sont inséparables. Mieux : l'idéal et le libre examen sont au sein de l'action comme r action est incluse déjà dans leur résultante virtuelle. Penser c'est le début d'agir, et agir c'est la fin de penser. La pensée c'est l'action latente, et l'action c'est la pensée même devenue viable et naissant au jour. Et maintenant, la mesure de notre idéal et du libre examen qui en est l'adjuvant précieux réside à n'en pas douter dans la somme

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patente ou dissimulée des actions fécondes qui en découlent; mais cette somme est impliquée justement dans la force de cet idéal et la qualité de ce libre examen. La richesse de la moisson est subordonnée pleinement et intégralement à l'élévation et à la puissance de la pensée même qui l'engendre, et ceci revient à dire que de tous les actes humains un seul est intronisé comme acte essentiel : penser.

Une belle œuvre, c'est une belle conception qu'a su féconder la science de l'artiste. Une belle vie, c'est une belle conception qu'a su féconder la sagesse de l'homme. Le gouvernement le plus habile du rêve le plus haut, c'est toute l'œuvre et c'est toute la vie.

Mais il y a de médiocres artistes dont Vinspiration vulgaire n'aboutit qu'à des œuvres plates et insignifiantes. Il y en a d'autres qu'anime largement une inspiration hardie autant que généreuse, mais qui, faute de compter avec une technique toujours nécessaire, produisent l'œuvre maladroite, l'œuvre monstrueuse, l'œuvre ridicule. Et puis il y en a d'autres enfin qui sont l'antithèse de ceux-là et chez qui la technique trop envahissante paralyse le souffle, étouffe la pensée, bride Vinspiration, tue l'art par la science, et donne l'œuvre sèche, l'œuvre rabougrie, l'œuvre artificielle, ou bien rien du tout.

Or, voici que dans l'humanité les trois types se

renouvellent sans cesse, perpétrant depuis que le monde est monde leurs diverses formes de tâches ratées, et voici qu'il y a dans la vie trois façons de mal vivre.

On manque d'Idéal, on pèche par l'inspiration; et c'est Visolement de Vaction dans toute sa vulgarité. On néglige le libre examen, on laisse Vidéal errer au gré de toutes les fantaisies, on pèche par défaut de technique; et c'est Visolement du rêve, d'un rêve téméraire qui développe de l'activité sans doute, mais de l'activité déviée, sans adaptation aux réalités vivantes. Enfin on donne trop à ce libre examen, on ampute Vidéal de toute sa confiance heureuse en le décourageant par trop d'exigences, trop de sévérité, trop de censure des imperfections, trop de conscience des difficultés à vaincre, on pèche par excès de technique, — ce qui implique en un certain sens un manque de technique; et c'est encore Visolement du rêve, d'un rêve expectant cette fois, d'un rêve infécond qui se consume lui-même indéfiniment.

Isolement de Vaction détachée du rêve, isolement du rêve détaché de l'action : impuissance à imaginer par ici, et par là impuissance à réaliser. Deux écueils dont la connaissance résume tout ce (^u'on peut savoir sur Vart de la vie.

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