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LA CONCEPTION DU BONHEUR
bonheur de chacun regarde son homme et non pas un autre, et chacun doit faire son bonheur selon ses besoins et selon ses tendances, car chacun n est heureux que selon sa nature. L'argent me satisfait, les honneurs me suffisent, et vous prétendezque j'ignore les joies de l'infini. Laissezmoi ignorer ces joies, si tel est mon goût. Sans doute les politiciens ne poursuivent aucun but valable s'il s'agit de poursuivre le même but qu'un artiste ou un philosophe, mais les artistes et les philosophes ne poursuivent aucun but valable s'il s'agit de poursuivre le même but qu'un politicien. Le bonheur est un équilibre entre nos ten- ' dances et les conditions de la vie. De quel droit le reconnaissez-vous ici pour le méconnaître là? Si vous tournez le dos aux pures vanités de ce monde, c'est sans doute que vous avez mis ailleurs vos plaisirs et votre intérêt. Ces vanités pourtant sont bien inventées car, en admettant qu'on nous les supprime, ceux-là seuls seraient privilégiés qui trouveraient en eux-mêmes des sources de jouissance. Et voyez alors combien peu de gens seraient
heureux! »
Je ne puis qu'abonder dans le sens de ces mots. Mais je n'y trouve rien qui vienne infirmer la proposition que j'émettais plus haut, car je n'ai point dit : « Je saurai ce que vaut votre vie par rapport à vous » . J'ai dit : « Je saurai ce que vaut votre vie »; et en m'exprimant ainsi j'ai insinué
que je ne songeais point à faire de votre idéal le propre arbitre de lui-même, et que je pensais bien m'appuyer pour le juger sur quelque chose qui est en dehors de vous et qui vous dépasse en quelque manière. Que votre idéal soit satisfait, si médiocre soit-il, et il comble votre bonheur. Mais que la qualité de votre bonheur entraîne l'abaissèment ou l'élévation de votre humanité, c'est cela qui importe pour faire juger de la petitesse ou de la grandeur de votre idéal.
Vous vous abaissez dans la hiérarchie humaine, quand vous poursuivez une fin tout individuelle, forcément restreinte et forcément éphémère, car vous êtes ici très près de l'animal dont l'activité ne dépasse pas le domaine de sa propre vie, et dont l'existence indifférente au passé autant qu'à favenir est emprisonnée dans le simple présent. Et je dis alors que votre idéal est pauvre comme est pauvre l'inspiration de l'artiste quand son œuvre sans rayonnement naît et meurt sur place, n'ayant pas dépassé l'importance d'un fait isolé, la fortune
d'un pur accident.
Vous vous élevez au contraire dans la hiérarchie humaine, et vous êtes en effet très loin de l'animal, quand vous poursuivez une fin qui est universelle, quand vous placez au-dessus de votre individu quelque dieu laïque ou chrétien, une foi généreuse, une croyance, une idée, parce que l'idée c'est tout justement ce qui ne meurt pas ou
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du moins ce qui ne meurt pas sans faire fructifier des forces nouvelles, sans faire naître l'action OU d'autres idées à défaut d'action; Et je dis alors que votre idéal est riche comme est riche une inspiration d'artiste quand l'œuvre irradiante participe en quelque façon de l'infini et de l'éternité.
En un mot, il y a deux directions possibles de
notre idéal dont l'une est centripète et nécessairement bornée, tandis que l'autre étant centrifuge reste sans limites. N'aimer rien en dehors de soi, ne rien préférer à soi, ne reconnaître que l'individu, ou bien aimer quelque chose en dehors de soi, préférer quelque chose à soi, placer au-dessus de l'individu quelque idée qui le domine, c'est cela tout simplement qui sépare les hommes.
Les uns disent : « Qu'importent mes meilleures pensées si je n'existe plus? » Et les autres : « Que reste-t-il de moi si, pour conserver ma vie, tout ce que j'ai cru doit périr dans mon cœur et dans mon
esprit? »
Je rends à Mœterlink ces deux jolies phrases, et je pense avec lui que c'est à préférer le contenu de la seconde au contenu de la première que se ramènent toute vertu et tout héroïsme. Mais il faut ajouter qu'à cela se réduisent toute la valeur de l'idéal et toute la qualité du bonheur. Car, vous pouvez être l'homme le plus heureux, ayant atteint tout le bonheur dont vous êtes capable
- et vous êtes ainsi, en vérité, l'homme le plus heureux que vous puissiez être, étant donné ce que vous êtes. Mais vouloir tout le bonheur dont on est capable, c'est se contenter de peu. Vouloir se rendre capable d'un bonheur plus grand, c'est ici que l'ambition commence. Ascensionner le long de notre bonheur, c'est un idéal sans doute, mais un idéal fini, qui évolue sur place et qui se fixe sur place ses propres limites. Élever notre bonheur au-dessus de lui-même indéfiniment, c'est ici que débute le grand idéal qui conduit au suprême bonheur.
Beaucoup d'hommes ne sont pas difficiles dans le choix de leur bonheur. Le bonheur se circonscrit pour eux dans la réalisation d'intérêts positifs et la possession d'objets tout conventionnels. C'est pour cela qu'étant satisfaits d'une façon complète par un idéal misérable, ils sont les artisans d'une activité misérable également. Le commerçant constate qu'il a bien vendu et cela lui suffit, l'usinier constate que son entreprise est prospère et il est heureux, le médecin constate que sa clientèle augmente et il se réjouit; le rentier détache ses coupons et c'est bien assez. Une légion de fonctionnaires s'agite automatiquement autour des mêmes ambitions menues: augmenter son traitement et monter d'un grade. On rumine de petites espérances et de petits soucis, et la vie se passe ainsi à ressasser des idées mé-
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diocres, des satisfactions médiocres et des vexations médiocres.
Mais que vais-je parler de petites ambitions? Ne dit-on pas d'un homme qu'il est « ambitieux » chaque fois qu'il se rue à la ??rande richesse et aux grands emplois, aux insignes de toutes sortes et aux succès de toutes catégories? On le dit en effet, mais on ne prend pas garde que ces ambitions si grandes sont dans le prolongement des petites. Du point de vue qui nous intéresse, il faut reconnaître que celles-ci ne sont en vérité ni plus ni moins « ambitieuses » que celles-là. Ici et là, c'est toujours le même idéal et la même conception de la vie. Il s'agit toujours d'avoir de l'argent, une belle position, des relations huppées, une maison importante et des distinctions de parade : satisfactions de luxe et satisfactions de vanité. ^
Ce n'est pas que les grandes ambitions soient inexistantes. Mais les ambitions véritables, parce qu'elles poursuivent un but supérieur, guérissent justement des ambitions fausses. Ayant pour effet de soumettre l'individuel à l'universel en toutes circonstances, elles engagent leur homme à ne point s'appliquer aux mille contingences qui ont du prix pour d'autres et qui sont pour lui de faibles avantages, parce qu'il a dans lui-même ses propres motifs de vivre et ses raisons suffisantes
de jouir.
Il résulte de là que les « grands » ambitieux ne
comprennent pas les vrais ambitieux. Les hommes des deux conceptions ne sont point de la même race : ils n'ont pas une échelle commune des valeurs, ils n'ont pas une commune perception des choses; ils ont leurs mobiles dans des sphères différentes et leur destin dans des sphères différentes également. Les premiers sont fermés d'une manière complète aux aspirations des seconds, et quand on parle de ces aspirations qu'ils regardent naturellement comme invraisemblables, ils ont l'attitude que Nietzsche a stigmatisée si bien. Ils clignent de l'œil et se disent entre eux qu' « on ne peut pas regarder à travers tous les murs » et qu' « il doit y avoir là un petit avantage ». Vous ne persuaderez jamais à l'esprit mercantile que ce n'est pas l'argent qui vous préoccupe, et l'esprit d'intrigue ne vous croira pas davantage si vous lui dites que vous préférez certaine dignité tranquille à tous les honneurs qu'on peut se procurer dans le monde moyennant une monnaie suspecte. Bien mieux, il y aura toujours quelque impertinence à rendre publics de pareils propos, car c'est une insulte à la satisfaction des petites gens que de leur faire savoir qu'on peut être quelque chose et qu'on n'a pas craint de n'être rien.
Ce qui distingue les hommes de pauvre idéal, ce ne sont pas seulement leurs raisons de vivre, ce sont les raisons qu'ils mettent au service de
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leurs raisons de vivre. Ils ont, pour se conduire, des principes en rapport avec leurs tendances, et ils appellent cela leur sagesse. Ils connaissent des proverbes et des aphorismes très raisonnables : « Que nous donne-t-on au marché pour une chanson ou un coup de ûeuret? Toutes ces grâces, toutes ces sciences ne payent pas le boucher... Le moineau dans la main vaut mieux que le vautour qui vole... Celui qui trouve son bien et qui ne le prend pas est ensuite mal venu de
se plaindre... »*. ^
Mais ne voyez-vous pas alor* que ce qu on nomme la sagesse est trop souvenl le couvert hypocrite du pire égoïsme? Et n'càl-il pa* évidenl que les conseils qui en découlent sont des moyens fallacieux de protéger les petite inl^rèU mesquins contre les entreprises généreuses, tn ceupant les ailes à la grande action?
Ce qui est sage à la manière des nombreux n'est pas toujours sage, et ce qui e^t sa^ de la plus haute sagesse ne l'est presque jamais à la manière
des nombreux.
Qu'y a-t-il de moins raisouûable et de plus contraire au bon sens que la gloire? Mon bon sens me dit qu'un succès viager cl<»nl je |»eux jouir, si factice et mal mérité qu'il pui^se m'appartiilre, est un bien plus précieux qu'une gloire éternelle