Sancho, dans Don Quichotte
dont je ne saurai rien de mon vivant et qui ne prolongera que mon nom dans la nuit des siècles. Une certaine sagesse me donne à penser que l'idée de mort réduit à néant le prestige de la gloire, que la gloire n'est que le vain fantôme du succès et que le succès seul doit être mon objectif réel. Mais une sagesse plus grande me fait savoir que c'est, au contraire, une valeur viagère qui ferait perdre à la gloire le meilleur d'elle-même, que la gloire éternelle n'est nullement le fantôme du succès, mais que le succès n'est bien, au contraire, que l'image rétrécie de la gloire et souvent sa pure parodie, qu'enti» la gloire *^ule el non point le aittocès doit èlre le «lîmulant de mon œ«vre.
Qu'y a-t-il de moins raisonnable et de plu$ contraire au bon sens qu'un acte héroïque? >lon bon sens me dit que de ne s'exposer à rien edl la 6ago««e mème^ et celte sageswià m'apprend en effet qu'il serait iosensié de recevoir la mort ou la maladie pour quelque motif grandiose, vu qu'il n'y a ici-bas nul bien «lonl on puisse profiter — cela est ^vident — hors de la vie et voire môme hors de la «anlé. Maiâ une auli-e sagMie m'affirme <|u*on peut sacnrter fort bien sa vie temporelle à quelque cliO«e «l'autre qui est supérieur, et qu'on n'accède jamais m grand idéal sans sacrifier toujours ihbu ou prou de celle vie temporelle, et que c'est à la grandeur de ce sacrifice que se mesure justement la valeur de l'homme et «on évasion de la béte,
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qu'enfin il est même d'une sagesse exquise de perdre sa vie en vue de la sauver, et que cette folle sagesse est celle qui est écrite au cœur des héros. La sagesse de la gloire, la sagesse du héros : il n'est rien pour donner une si dure leçon à certaine sagesse-.
Il faut bien avouer que si l'on ne se laissait guider dans la vie que par des idées « raisonnables » on compterait pour peu dans le progrès humain et l'on serait peu digne de l'amour des hommes. C'est que la raison - et j'entends ici la raison pratique - est une pure valeur négative qui écarte sans doute la mauvaise fortune mais qui ne conduit pas aux grandes destinées.
Si l'on songe que la vérité du lendemain est encore obscure dans la vérité de la veille, de telle sorte que nos pensées du jour présent les plus neuves et les plus hardies ne sont jamais si har-y dies ni si neuves que les pensées du jour qui va suivre, on est bien obligé de convenir que le devoir naturel est d'aller d'emblée sinon jusqu'au bout de soi-même, tout au moins jusqu'au bout du meilleur de soi, et de ne point reculer devant l'heure qui apporte son aventure. Celui qui agit et qui se trompe faute de réfléchir commet une erreur, mais quiconque n'agit pas de peur de se tromper commet une erreur plus grande. La pire imprudence est de ne pas oser, car il n'y a point de vie sans expérience de la
LA CONCEPTION DU BONHEUR
vie Aller au delà de ce qui est raisonnable aux yeux des nombreux, s'y rendre bravement tout seul et avant les autres, c'est cela qui fait à toutes les époques le grand homme, et c'est av^ec cela que notre humanité s'élève pièce a pièce Vivre « dangereusement », comme répétait Nietzsche, voilà bien le secret de ce que nous faisons de plus grand. Et ce mot fameux s applique aux hommes de pensée comme aux hommes d'action, car l'homme de pensée, lui aussi, a sa voie tracée parmi les dangers, pour cette simple raison qu'on ne peut mettre au jour m vérité ni beauté sans braver durement et courageusement
l'inertie des masses.
Notez bien que, dans leur vigilance souc.euse de ne jamais échanger le certain contre l'incertain les médiocres se donnent au hasard bien souvent, au lieu que le héros jouit d'une certitude suprême. C'est toujours une spéculation peu sure que de peiner pour de la richesse ou pour des honneurs qui peuvent nous être enlevés par la mort d un instant à l'autre, mais c'est un parti qui ne laisse en revanche, nulle surprise que de risquer la mort même pour l'éternité de la gloire, car c'est^mettre en balance avec notre vie le seul bien qui dépasse la vie. Seulement, les médiocres ne songent pas a cela, et, dès qu'ils ne peuvent trouver à un acte noble une explication qui cadre avec 1 intérêt, ils voient dans cet acte un fonds d'impuissance quand
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LA CONCEPTION DU BONHEUR
ce n'est pas une marque de sottise. Ils sont bien persuadés que l'homme qui l'accomplit a perdu la tête, car avec des yeux clairs « on n'accepte pas un désavantage ». Ils le plaignent ou ils le méprisent, et c'est un second trait de leur psychologie que Nietzsche encore a très bien décrit. Disons même qu'ils le redoutent et qu'ils n'ont point de plus grande crainte que de le voir mêlé à leurs entreprises. «Ah! si vous allez ainsi, cherchant des truffes dans la mer, j'attraperai joliment le duché que vous m'avez promis! »...^
Et les petites gens n'ont pas absolument tort. Il y a bien, dans la grandeur d'âme, un peu de folie, puisque cette grandeur impose à l'individu l'oubli de sa personne par suprême amour de cette personne même. 11 y a bien aussi quelque maladresse à mettre au travers de certaines manigances les hommes affligés de cette infirmité. Ils ont la main toujours encombrée d'idées nobles et de sentiments nobles et de gestes nobles, et vous connaissez la réputation qu'ils ont de « faire rater les affaires».
Il est vrai que ces « affaires » ne sont peut-être pas la plus grande affaire de la vie.
Quand l'inspiration fait défaut, l'œuvre est sans valeur, fût-elle abondante et nombreuse au point