Sancho, dans Don Quichotte
d'emplir cent bazars. Quand l'idéal manque no re activité n'est plus qu'une agitation sténle, dut-elle assourdir le monde par l'intensité de son bru.t Mais il y a mieux. Dès que l'action s'isole, elle se corrompt. En devenant à elle-même sa propre raison et son propre but, elle entraîne une dégradation qu'il est bien aisé de prévoir. Dans cet état de choses, « avancer », « parvenir », « faire son chemin «,devientl'unique objectif qui concentre toutes les vues de l'imagination, qui détourne toute 1 intensité du désir, qui accapare toutes les forces de la volonté. On ne se contente pas de vivre dans la trépidation et dans l'affolement : on adopte tous moyens efficaces, indépendamment de leur moralité, pour se hisser jusqu'aux avantages qu on veut à tout prix, et l'on verse dans cette doctrine, à savoir que . la fin justifie les moyens » : doctrine bien connue à toutes les époques, mais remarquablement vécue dans la nôtre, qui n'a pas craint pour la désigner d'enrichir son vocabulaire d un mot : Varrivisme.
On pourrait écrire un code du struggle for Ufe à l'usage des jeunes hommes de proie, et j'imagine qu'un bon maître ■ tiendrait à l'élève ces quelques propos, en guise de préface :
« Mon ami, vous voulez sans doute, ainsi que beaucoup d'autres, gagner de l'argent, tenir une fonction, obtenir des titres et bénéficier de toute
la considération qu'un homme qui se respecte doit exiger de ses contemporains. Je sais que vous êtes sans mérite et qu'aucune capacité n'existe chez vous, si ce n'est celle de vos appétits. Voilà certes déjà de fort bonnes conditions. Capacités nulles, appétits formidables: c'est parfait I Je prévois que vous ferez quelque chose. Et puisque vous avez ce qu'on nomme couramment des « dispositions », retenez ce que je vais dire.
«Comme vous allez évoluer dans le milieu social, il faut apprendre d'abord ce que nous entendons par « question sociale ». Figurez-vous un pic avec une base et un sommet, comme tous les pics. Ce n'est pas plus difficile que cela. Dans la vie politique, et dans l'autre aussi — car enfin pourquoi les disjoindre? Est-ce que toute vie n'est pas une vie politique ? — il s'agit simplement de monter.
« Mais je voudrais être bien compris. Des esprits brouillons vous ont peut-être parlé jadis, dans un langage confus auquel ils n'entendent rien euxmêmes, de loyauté, d'honnêteté, d'équité, de justice et autres balivernes de pareille farine. Je ne saurais trop vous mettre en garde contre les vestiges qu'un tel enseignement aurait pu laisser dans votre cerveau qui est fort heureusement de bonne trempe. Si vous aviez conservé de ces insinuations pernicieuses quelques habitudes mauvaises, il faudrait vous en corriger bien vite, car le sentiment est ce qu'il a de moins fait pour favoriser la marche et
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hâter l'ascension du pic. Ce qu'on nomme en bloc « la moralité » n'est pas sans valeur, sous sa petite espèce, et dans quelques cas où il peut convenir d'en fournir la preuve et au besoin d'en faire l'étalage. En dehors de cela, c'est une chose encombrante et qu'il faut proscrire. Elle met dans les jambes des meilleurs grimpeurs certaines entraves que les neurasthéniques appellent des « scrupules ». Donc rappelez-vous que tout moyen est bon dès l'instant qu'il atteint son but. La seule honte, c'est de ne point parvenir. Il n'existe qu'une faute et c'est la maladresse; il n'existe qu'un mal et c'est l'insuccès.
« Ceci dit — et vous y trouvez l'essentiel de mon enseignement — il me resterait à vous présenter sur la « manière » quelques aperçus. Mais je veux être bref, et je me contenterai des indications sommaires . que personne ne doit ignorer. D'excellents sportifs, très entraînés, ont le talent de bousculer les gens et de leur écraser les pieds. C'est une façon de faire, et qui est même assez bonne si vos épaules sont celles d'un gorille. Je ne vous la déconseille pas absolument. Mais il y a des moyens moins périlleux et plus en rapport avec notre temps de civilisation polie. Prenez la queue de la foule sans rien dire, exercez sur vos voisins quelques douces pressions sans en avoir l'air, trouvez appui sur celui-ci et glissez-vous par un petit mouvement du coude, et puis sur celui-là
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et glissez-vous encore par un mouvement de l'autre coude. Ayez soin, bien entendu, de ne jamais donner l'impression de pousser, surtout quand vous poussez, et, si quelqu'un se plaint, faites-lui des excuses, et profitez-en pour vous plaindre de ce qu'on vous pousse. Vous avancerez ainsi par secousses menues jusqu'aux meilleures places. Là, vous rencontrerez des hommes pour le moins aussi malins que vous. Redoublez de valeur. Passez un doigt et puis deux, et puis la main et le bras tout entier. Le corps devant suivre naturellement, vous serez assez vite sur le premier plan, sans que personne ne songe à élever la voix si ce n'est pour
vous louer.
«( Et maintenant, un dernier conseil. Les contemporains se rangent en deux groupes : ceux qu'on doit desservir et ceux dont on doit se servir. Vos concurrents forment le premier groupe : cela est si naturel qu'il est presque puéril de le dire. Une petite histoire sur leur compte sous figure de faire leur éloge, un croc-en-jambe sous air de leur céder le pas, et vous leur ferez descendre l'escalier de quelques marches. Quant aux autres dont il convient de vous servir, vous pourrez toujours vous les acquérir par toutes sortes de bons procédés que je ne puis développer. De préférence utilisez le piège du modèle courant que tout le monde connaît et dans lequel tout le monde ne cesse de donner. Si vous voyez à cet égard quelque personnage qui mérite
vos soins plus spéciaux, n'ayez donc pas peur de le flatter jusqu'au ridicule, jusqu'à l'impudence: vous êtes ici dans un domaine où les oreilles les plus chastes peuvent tout entendre.
(( J'oubliais quelque chose. Quand tu auras monté tes tréteaux, bats la caisse devant ta baraque. »
Il n'est pas un homme qui ne connaisse dans son entourage nombre de loups et de chacals disciples de cette doctrine. Et cette doctrine même, il est peu de personnes qui ne la ratifient très innocemment chaque jour, en parlant sans révolte des qualités qui conviennent aux hommes d'aujourd'hui pour « faire leur chemin ». En y réfléchissant un peu, on constaterait pourtant que ces qualités ne répondent guère à notre idéal humain. On ne songerait jamais à proposer comme modèle à l'humanité ceux qui en sont le plus pourvus et qui « arrivent » le plus facilement, au sens habituel où Ton entend ce mot. L'arrivisme en effet traduit l'effort des médiocres, incapables d'atteindre à la supériorité réelle, et s'acharnant à faire triompher dans la vie une supériorité différente qui est à leur portée quoique les animaux la possèdent beaucoup mieux encore: celle de la force et de la ruse.
On a chanté la force sur tous les tons depuis quelques années, et notre époque devait être conviée à cette bizarrerie choquante mais inévitable, de voir le rêve poétique d'un Nietzsche interprété
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par la demi-culture, et le « surhomme » invoqué par les plus grossiers butors pour légitimer le produit de leur sottise et de leur égoïsme. Ce n'est pourtant pas avec la vigueur des muscles mais bien avec des idées fécondes que se gagnent les victoires humaines, et ce n'est même pas avec la puissance de nos bras que nous avons capté, soumis, domestiqué nombre de bètes sauvages dont la force dépasse de beaucoup la nôtre. L'homme le plus fort ne le sera jamais tant qu'une hyène ou un chimpanzé. Il y aurait donc une fameuse duperie à mettre nos ambitions dans une qualité qui nous laisse justement au-dessous de l'animal. Prôner la force est parfait. Mais il importe surtout de ne pas perdre de vue ce qui fait sa valeur : le sens de son développement.
L'estime de la ruse et le respect de Thabileté pratique sont aussi un indice des temps. Beaucoup de gens ne savent pas ce qu'est l'intelligence et pensent que le mieux doué est tout forcément celui qui a ce qu'il faut pour bien exploiter le voisin. L'absence de rouerie et surtout l'absence de méfiance deviennent à leurs yeux une débilité de Tesprit : déduction très logique lorsqu'on prend la vie pour un jeu de passe-passe où c'est le plus malin qui gagne la partie. En vérité, les maîtres en l'art de duper n'ont rien que de l'astuce. Or, l'astuce est une qualité purement animale, qui permet une adaptation rapide aux choses matérielles, mais qui exclut
toute largesse de vue et qui implique par suite une activité bornée. Ceux-là seuls se servent de l'astuce qui ne peuvent disposer de plus amples ressources, car le propre des forts qui ont assez de puissance pour mettre en œuvre les grands moyens, c'est évidemment de négliger les petits. Si certains malins savaient se regarder, ils découvriraient donc dans leur malice même un signe de faiblesse. Mais ils ne savent point se regarder.
Un cynisme platement égoïste résume ainsi la psychologie de beaucoup d'hommes, qui ne se détachent point certes de la société, mais qui s'en « jouent » quotidiennement avec une désinvolture dénuée de scrupules. On découvre chez eux une absence de foi qui se révèle dans la façon même dont ils parlent de leurs idées. Leurs idées en effet sont déchues du rôle dirigeant. Elles occupent un rôle mercenaire : elles se subordonnent aux besoins et aux intérêts. Il n'est plus question ici de science ni de conscience ; il est question de savoù^-faire.
Les hommes dont il s'agit fournissent en un certain sens une somme de travail assez imposante, mais cette somme de travail se perd en intrigues. Il faut les entendre parler de leurs démarches et de leurs relations. Ces deux mots représentent les points de convergence de tous leurs efforts. La grande affaire pour eux c'est évidemment d'avoir des « amis ». Des amis ! Jamais substantif ne fut tant détourné de son acception véritable. Notre ère a su impri-
LA CONCEPTIOX OU K^XIIIÎUR
mer aux mois des métabolismes extraordinaires. Mais passons. L\arriviste doit donc se faire des u amis ». Chaque jour il augmente leur nombre et leur qualité systématiquement. Nulle rencontre n'est complètement stérile, et dans toute relation nouvelle il voit un facteur propice à de nouveaux projets. Son unique préoccupation, lorsqu'il vous aborde, est de savoir la portée de vos pouvoirs sociaux, et de juger si vous devez le servir dans quelque entreprise. L'enquête étant positive, vous êtes un « ami ». Mais dans l'autre cas, vous êtes « inutile ». L'homme du savoir-faire vous écartera de sa route, et pour IH-u 11 convieu<lrail bien de vous rayi^r du Monde. Voici doiKï venir lei appuis ^ sérieux * qui prépaivronl \e^ candkUlures, jaloniwront les ponles, favori-seronl daulrcs appuis cl ainsi de auile. Mais ce n'ciil pas «ssex. Aprù^ le savoir-faire, il y n le
Cesl ici que le - bUifT h devient nécessaire. Lire «luelquc cliO(3e, voilà bien la première étape; mais paraître plua que Ton est. c'est U Mîcopde étape qu'on ne peut éviter. Un moyen très sûr d'obleniP les meilleures place* et d'en sembler digne, c'osi tout bomiemenl de *y ioBlallvr. Or, danii la foule, le secret d'être vu. ce n'est pas tellement d'être ^od — on Dc «lépasse guère les autres que d'une IMe — : c'est plutôt de ^Tîmper *ur un monticule. Car la foule ne s'iiwiuiétera guère si votre grandeur vient de votre pereoDue ou du Heu oft vous êtes
juché. Ce à quoi le public en revanche ne croira jamais, c'est à la valeur foncière de ceux <iui se réservent. Il s'agit doue d'éuler toute $a pacotille, de faire briller »6n clînquaul, d'agiter sa ferraille et sa verroterie. Ces manœuvres de forain deviennent d'autant pUiB utiles que TonNlle du peuple et son œil y &oiit babitu<î->. Aveuglé par les étalages, assourdi par les voix enrouées qu'on entend à tous les carrefours, le monde ne sait plus apprécier vraiment ce qui vil dans le sileoce à la simple lumière du jour : son jugement semble être altéré à ce point qu'il mesure In valeur des choses au tapage qu'elles font. Saura-t-tm jamais toutes le$ forces faciles qui demeurent submergées, englouties, inutilisées-? Kl dira-tM>n combien de nullité* bourdonnent sur la vie?
Mais les arriviste* ue sont |>a8 servis seulenient par leurs Instincts tournés vers la ruse ou la force grossière. Ils ont h leur avantage quelque cho*e de plus imi>ortant que tout leur savoir-faire ei leur faire-savoir : ils ont notre faiblesse dont eat ftiite leur grandeur. El â cause de cela, peut-être, nous ne aommea qu'à moitié bien venu^f de nous jaaindrc ci de vitupérer.
Il resta qu'une sociél^î où de pareilles misères fleurissent librement est une société Urée» qu'elle s'appelle du nom qu'elle voudra et qu'elle dissimule sa tare «ous les grands vocables qu'il lui plaira.
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Et d'abord, si toute société fabrique des déchets, on ne s'étonnera pas que celle-ci fabrique des déchets plus grands. Car il est superflu de montrer que, dans un tel milieu, la violence et la multiplicité des appétits rassemblés, en exagérant l'âpreté de la lutte, grossissent les défaites autant que les victoires. "
Mais il faut reconnaître surtout qu'il n'est pas de plus grand malheur pour un peuple que de pardonner le mal parce qu'il réussit. Lorsqu'un homme s'élève sans scrupule, il n'est plus qu'une dangereuse bête fauve, et quand ceux qui pensent de travers ou qui ne pensent à rien manifestent pour son succès une admiration rampante, ils font de ce succès un agent puissant de désagrégation sociale.
En vérité, le péril d'une telle décadence vient de ce qu'elle s'accroît forcément sous l'action d'un cercle vicieux. Car est-il besoin de souligner que ceux-là mêmes qui « arrivent » sans mérite sont appelés à juger plus tard le mérite des autres? Or, comment le jugeront-ils ? Étant privés des lumières véritables qu'ils se sont dispensés d'acquérir en usant de l'intrigue, ils seront bien incapables de mettre une appréciation sur la vraie valeur ; et ils seront d'autre part disposés à favoriser la fausse, puisqu'ils sont eux-mêmes fortifiés dans l'idée que l'injustice est chose naturelle et que la fraude est indispensable pour parvenir. Mais attendez. La
Wm/m*
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vraie valeur, ils ne la jugeront jamais, ils la soupçonneront seulement quelquefois, et alors ils la déjugeront. Car ils la détestent parce qu'ils la craignent, et ils la craignent parce qu'elle les condamne. Supposez alors une nation édifiée sur de tels principes. Elle sera commandée presque forcément par des incapables qui se transmettront de mains en mains le droit d'être incapables et de la commander. Il n'y a pas de raison pour que cela s'arrête.
Activité sans idéal, activité corrompue et déviée dans le sens d'un égoïsme stérile, c'est cela pourtant que l'on appelle quelquefois 1' « action», et c'est dans cela — ô prodige ! — que pas mal de gens croient voir de la « vie intense ».
Ne prenons pas pour de l'action une agitation qui en est la caricature. Et quant au critère de la vie intense, je ne pense pas qu'on puisse le trouver jamais dans la dispersion et dans l'émiettement. J'aperçois bien ici des voies encombrées, des gens qui se bousculent, des hommes qui s'écrasent, mais je n'aperçois pas de vie intense. Je ne découvre pas autre chose qu'une vie superficielle et hâtive, une vie essoufflée qui est précisément le contraire de la vie intense, car la vie intense est une vie qui « avance », et celle-là est une vie qui « stagne ».
...Qui « stagne », dites-vous? Mais nous sommes
LE BÊVE ET l'aCTION
dans un perpétuel mouvement ! — Oui parfaitement, et c'est bien cela que je veux dire. Avec plus d'argent et plus d'activité vous ne savez qu'accumuler plus d'activité et plus d'argent, et c'est ainsi que vous vous mouvez, et c'est ainsi que vous stagnez en tournant sur place. L'animal aussi se meut, car il dort, il s'éveille, il mange et il dort encore. Le paysan aussi se meut, car il ouvre la terre, il sème, il récolte cette année comme il a fait déjà l'an dernier et comme il fera sans doute l'an prochain. Mais pourquoi ces gestes toujours les mêmes ? Pour vivre. Et pourquoi vivre ?... Pour vivre. Ne voyezvous pas que hors de 1' « idée » la vie est un cercle vicieux qui se ferme de lui-même? Le paysan que nous nommons — et nous pourrions nommer avec lui quantité de bourgeois qui ne sont point gens de la campagne — le paysan que nous nommons, 'tout comme l'animal, est un simple agent de la perpétuation de l'espèce, et l'espèce humaine ainsi perpétuée se répéterait sans nulle variation si certaines unités qui « pensent » ne venaient déplacer sa masse et ne marquaient ainsi V avancement de la
vie.
En vivant hors Vidée^ ceux qui vivent la fausse « vie intense » placent donc leur activité à côté de la vie et non dans son axe, car l'axe de la vie c'est la marche en avant, au lieu que leur activité, se repliant sans cesse sur elle-même et restant valeur morte pour le progrès, n'est que stagnation,
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fixité, immobilité, en dépit de toutes les apparences contraires. Lorsqu'on est un homme poli ique et qu'on envisage dans ses fonctions les seu s avan- Les matériels qu'on en peut tirer, on vit à côté de la vie politique. Lorsqu'on se donne pour savant et qu'on travaille simplement en vue d'obtenir une chaire, un prix, une médaille ou quelque autre avanlage pareil, on vit à côté de la vie scientifique Une Zsve d'art véritable n'a pas d'autre but qu ellemême. Quand l'artiste agit en vue d'autres lins ou du moins quand il fait de ces fins l'objet essentiel, il fait quelque chose d'étranger à l'art. Et pareillement la vie, en chaque forme qui la représente, a dans elle-même son objet. Quand on tnivaille non pour elle mais pour qudquc chose «raulru, on vil tout bonnement par côté de s<m axe. Beaucmip de gens qui croient vivre d'une vie intense viYC.it ainsi
à côté delà vie.
Mais il y a mieux. En vivant hors I i(k4f ceitt qui vivent la fausse a rie inle«s€ ^ oe placent pas seulement leur activité H dHé de h vie ; ils la placent en marge de leur vie, car leurvie nitérieur6, qui est la seule qui compte, se rétiuit à nen. C« hommes-là ne paraissant e.xisler qu€ par U façade, et ce sont quasiment les chos€« du dehors qui le* constituent. Leur cerveau devieul une machine à gagner ces choses. Us se ruent pour imlerer une place ou bien des honneurs qui m feront tr^s .ouvent que les priver d'une indépendance tranquille,
mais ils ne savent point ce que vaut l'existence comme moyen de jouissance pour l'esprit. Leur plus grande misère est de ne pas concevoir de besoins spirituels et de ne point pouvoir se donner par suite les plaisirs qui comblent ces besoins. Car les autres plaisirs s'épuisent rapidement, et, sitôt qu'on en a fait le tour, il ne reste plus qu'à rentrer en soi. Or, pour peu qu'on y trouve le vide, on tombera dans l'ennui et le désœuvrement.
Ce n'est pas assez d'affirmer que lactivité extérieure qu'on prend trop souvent pour la vie intense n'est pas la vraie vie. Il faut observer que la vraie vie se trouve par elle étouffée, supprimée, réduite à néant.
Et d'abord il n'y a plus, dans la bousculade, aucune place pour tout ce qui est notre raison de vivre, et, si vous le voulez, notre fin proprement humaine : la compréhension et ^admiration. Comprendre, admirer, c'est faire une pose naturellement, et l'on n'a pas le temps de faire une pose. En dehors des « affaires » qui prennent tout ou à peu près tout, l'esprit ne peut que se disperser au hasard des rencontres dans les menues choses qui défilent. Tout au plus donne-t-il une parcelle de soi chaque jour à la procession des indifférences, et si d'aventure il s'agrippe à quelque point Rxe, c'est pour percher un instant et reprendre au plus vite sa course désordonnée vers un but qui n'en est
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pas un. On donne tout aux choses et l'on ne garde rien pour l'homme que l'on a en soi et qui est la seule chose qui vaille. On a comme perspective un galon de plus à obtenir, quelques écus en supplément à la fin de Tannée, et l'on ne voit pas que ces avantages n'ont de valeur qu'en nous permettant de goûter justement ce que nous négligeons pour eux. On appelle cela son « avancement » et l'on ne voit pas que c'est avec cet avancement-là qu'on reste en place et qu'on
n'avance pas.
Mais ceci n'est en vérité que le côté négatif de la question. Le côté positif, c'est que de telles influences ne nous détournent pas seulement de notre objet, elles nous rendent inaptes de plus en plus à le reconnaître et à l'apprécier.
Quand une société s'oublie dans le culte extérieur, les hommes qui la constituent se demandent, en présence de toute circonstance, quel bénéfice on peut en tirer. Or, on ne va pas loin avec ce principe. Si nous nous condamnions à ne rien produire qui n'appelât une recette, à mesurer sans cesse notre effort aux biens matériels qui en résultent, et à considérer comme une peine perdue tout effort qui ne « rapporte » pas, la vie s'épuiserait bien vite. Les plus valeureuses besognes ne sont pas celles qui se rétribuent. Poursuivre un but en dehors du gain, c'est justement là le secret de ce qu'on a fait de grand et d'utile dans
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l'humanité. Le monde s'est édifié tout entier sur des efforts qui ne « rapportent » pas.
Et puis quand une société s'oublie dans le culte extérieur, les hommes qui la constituent se fixent dans cette croyance qu'avec des avantages matériels on peut tout se procurer. Or, on glisse facilement par là jusqu'aux derniers degrés de l'infamie. La mise à l'encan des forces dont on dispose, y compris les forces morales, c'est l'aboutissement fatal d'une humanité qui met toute son ambition dans la possession des choses matérielles; car une moitié de cette humanité, parce qu'elle ne possède pas ces choses, ira vendre au marché ce qui ne se vend pas pour les acquérir, et l'autre moitié, parce qu'elle les possède, en usera pour acheter aux autres ce qui ne s'achète pas. Il en résultera que la pensée et les sentiments eux-mêmes seront utilisés comme valeurs marchandes et traités comme simples denrées.
Tout ceci n'est pas pour dénier la valeur des biens matériels qui sont certainement de précieux adjuvants, mais qui ne sont encore que des adjuvants. Ne tenir aucun compte des nécessités de la vie matérielle serait une pure folie. Mais que ce genre de souci nous absorbe tout entiers, c'est sans doute une folie plus grande. Car les biens matériels ne nous apporteront finalement que les jouissances que nous méritons et que nous sommes à même de leur
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demander. Il s'agirait, pour être dans la note juste, de ne point confondre le but avec le moyen. Prendre le moyen pour le but, voilà bien l'erreur de ceux qui, faute d'idéal, donnent la fausse action pour type de l'action, et découvrent la « vie intense » dans ce qui en est plutôt l'antithèse et
la négation.
La vie, en un mot, se présente à nous avec ses deux faces : elle est, par une de ses faces, nutrition, assimilation ; mais elle est, par l'autre face, création, production et fécondité. Et la première face n'est en vérité que le moyen pour nous d'épanouir la seconde . Quiconque la choisit comme but n'a pas franchi ce stade des organismes rudimentaires où l'être n'a d'autre fonction que de se conserver vivant. Ce qui est proprement humain ce n'est point de vivre, ni même de bien vivre, c'est de faire de la vie.
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l'hégémonie de la vie intérieure