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CHAPITRE II L'HÉGÉMONIE DE LA VIE INTÉRIEURE

De la réflexion à la méditation. - De la contemplation à la

rêverie.

Le rôle de la solitude : la sainteté du recueillement et

la majesté du silence.

L'animal s'adapte au milieu en lui appliquant une activité plus ou moins réflexe. L'adaptation chez lui est tout instinctive. Il subit l'existence, il ne la crée pas. L'homme seul a le pouvoir de créer sa vie, de lui imprimer une orientation nouvelle par un acte Ubre d'intelligence, et de faire bénéficier par conséquent de cette orientation nouvelle sa sensibilité toujours en éveil. Ce pouvoir se mesure à l'intensité de sa vie intérieure, et l'on peut bien dire que l'élévation de la vie et l'intensité de la vie intérieure chez un homme vont parallèlement. D'un idéal misérable à un autre plus riche, d^ine activité stérile à une autre plus féconde, il y a simplement, si l'on y songe bien, la différence d'une vie intérieure à une autre vie intérieure.

dont l'une se réduit à rien, tandis que' l'autre se déploie grandement.

Il n'y a de vie que dans l'activité, mais il n'y a d'activité véritable que dans la création féconde, et il n'y a de création féconde que par la vie intérieure. Tous nos actes sont faits du rêve que nous avons conçu, et leur valeur comme contribution à l'universelle vie est déterminée par l'élévation de ce rêve. Au surplus, chacun d'eux ne représente qu'un point isolé, un instant qui passe, au lieu que notre rêve lui-même est gros de tous ces instants et de tous ces points. Un acte accompli vaut mieux certainement que la pensée qui l'a engendré, mais une pensée féconde en actes possibles vaut plus qu'un acte isolé. En réalisant dans une bonne action une noble pensée, vous vous dépassez. Mais en mettant au monde une pensée féconde, vous avez dépassé d'avance tous ceux qui, l'ayant recueillie, la réaliseront. Plus on rentre au fond de soi et plus on donne à l'idée. Or, plus on donne à l'idée, plus on se déborde soi-même et plus on fait naître de vie. La particulière grandeur du rêve individuel, c'est de nourrir en puissance la moisson universelle des actions humaines.

Ainsi la vie intérieure est essentiellement à la base de la vie féconde, et cette notion très élémentaire, encore que méconnue bien souvent, s'appuie sur des preuves que la simple pratique met en relief tous les jours.

l'hégémonie de la vie intérieure

Faut-il rappeler que la méditation, sous son mode réduit qu'est la réflexion, s'offre comme prélude à l'activité, dès l'instant que cette activité s'élève au-dessus de l'impulsion aveugle et représente autre chose que de l'automatisme?

Les hommes qui se croient doués pour l'action intense estiment trop souvent que s'attarder dans la réflexion est un jeu qui ne saurait convenir qu'aux savants, aux poètes et aux philosophes, tous gens inutiles d'ailleurs aux yeux de la plupart d'entre eux; et cette opinion s'accroît forcément à mesure que'les conditions de la vie rendent les décisions plus brèves en rendant plus nombreux les actes et plus rares aussi les heures de recueillement. Sans doute, en se décidant vite, on vous a tout de suite un air d'énergie. Mais détrompez-vous. On fait preuve très souvent ainsi d'une extrême mollesse. Car une situation apparaît toute simple quand on l'aborde, mais elle se complique dès qu'on réfléchit; et l'opposition croissante des motifs qui naissent de la réflexion exige de l'esprit cet immense courage qu'est le courage de se battre avec soi. Il est plus facile d'esquiver le conflit et de s'abandonner d'emblée à une impulsion soudaine qui dispense de toute discussion.

Et puis, en se décidant vite, on prétend également montrer qu'on se possède et qu'on est « quelqu'un». Mais détrompez-vous encore. Ce n'est

nas dans une impulsion soudaine qu'on reste otmtne : on est au contraire, ici, le jouet de la

uUne ou des circonstances. Un homme ne peu être soi vraiment que lorsqu'il a pense. A cette

eule condition il devient, dans toute l'accep Uon du mot, l'auteur volontaire des actes qu'il effectue. teZ homme actif on doit pouvoir dire ce que S It disait de Richelieu : . H eut l'm ention ! grandes choses qu'il flt>>. C'est la réfl^^^^^^^^^

en effet, qui prépare la continuité de 1 effort et

oui en règle le sens.

Très peu d'hommes réfléchissent, et, par suite, très peu d'hommes sont de vrais hommes d'action. Beaucoup de ceux qu'on juge tels ne savenl ,uère s'arrêter en route pour consulter le vent et, faute de rêver un peu, s'agitent simplement quand ils croient agir.

Mais la méditation proprement dite, la méditation sans but immédiat, cette méditation élargie et à longue portée qu'on prête volontiers aux seuls philosophes, n'est pas étrangère non p us a activité, croyez-le, encore qu'elle ne s'apphque pas a

l'utilité présente. ' . , ^„

Pour cela justementqu'elle n'est point renfermée

dans le mouvement actuel, qu'elle n'est point limitée, rapetissée et comme étranglée par 1 instant qui passe, cette méditation est riche en activités latentes, en activités que le monde ne sait ^as et

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qui restent imprévues et insoupçonnées parfois du foyer lui-même qui les fait germer, en activités lointaines enfin, mais qui s'amplifient de toute la grandeur de leur éloignement.

Méditer, ce n'est pas se détacher du monde extérieur, c'est apprendre à le connaître mieux. Après l'expérience de la vie commune, il est bon, il est salutaire de rentrer en soi, pour faire le sommaire de la page tournée. Le dehors nous donne la berlue, et rien de ce que nous voyons chaque jour n'est vu autrement que d'un œil ivre et sans cesse perdu dans l'éblouissement. C'est à la faveur de la retraite, au fond du silence, que tout se met en place, et que toutes choses, finalement, vont trouver leur utilité dernière.

Méditer, c'est accroître notre jugement en indépendance et en rectitude, car c'est nous prendre comme arbitre en nous évadant de l'opinion des autres, et c'est nous dégager par là même des erreurs et des préjugés que le milieu développe et qu'il entretient. Cest nous fortifier du même coup, et nous affermir dans les meilleures voies parmi celles qui attendent notre destinée.

Si la méditation qui paraît si loin de nos actions les prépare pourtant, la rêverie qui semble en être éloignée beaucoup plus encore les inspire, les élève et les vivifie, dès l'instant qu'elle s'abreuve

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aux sources du beau et qu'elle prend cette forme spéciale qu'on nomme la contemplation.

La contemplation, en tant du moins qu'elle n'est pas la simple béatitude et qu'elle se transforme en admiration consciente, la contemplation n'est point l'attitude passive que l'on s'imagine souvent. C'est une attitude foncièrement active, encore que son dynamisme soit concentré toujours dans les plus intimes profondeurs de l'être.

Notre admiration implique un élan vers une existence plus large, un affranchissement de nousmême, une victoire sur notre misère, une expansion formidable du vouloir vivre. Elle entraîne, en effet, cet état bien particulier qu'est 1' « aspiration ». L'aspiration : émotion qui n'a nulle commune mesure avec nos plaisirs et nos peines de la vie courante. Aspirer : mélange de jouissance intense, de ferveur religieuse et d'élan vers la création. Vous aspirez, c'est-à-dire que vous vous ouvrez à la possession de quelque objet lointain, qui reste pour vous indéfinissable et simplement pressenti, mais qui vous exhausse en vous attirant à lui. Et, tandis que vous êtes ainsi comme soulevé au-dessus du meilleur de vous-même, vous éprouvez le sentiment très vif de votre noblesse, et vous faites, sans le vouloir, un jugement de valeur qui sépare en vous certaine humanité sublimée de l'autre humanité, de votre humanité vulgaire. Mais surtout vous êtes emporté

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comme par un essor enthousiaste vers l'impérieux besoin d'aimer, de vous répandre, d'agir et de créer, c'est-à-dire de vivre.

Partant, la contemplation est la source commune encore que latente des plus grandes actions. Qu'on le veuille ou qt.'on ne le veuille pas, il n'est d'autre école de l'activité féconde que l'éducation du beau, et rien de grand n'a été perpétré jamais par l'activité des hommes qui n'ait eu son berceau d'abord dans la poésie. Aussi bien doit-on avancer qu U existe dans toute belle chose une leçon féconde par cela simplement qu'il s'en dégage pour l'esprit une parcelle d'émancipation et d'élévation vers une vie plus grande. La nature est l'éducatnce a plus « profitable «, et l'art se présente comme a spéculation la plus « positive » - pour parler la langue de ceux qui n'en ont pas d'autre - car c'est bien dans l'art et dans la nature que germe mystérieusement la moisson des rêves qui doivent affleurer un jour l'existence réelle. Que les étoiles pâlissent et que les yeux des amants s'éteignent, c'est cela seulement qui serait « positivement » grave pour l'avenir des hommes.

Et la rouerie proprement dite, la rêverie simple qu'on pourrait appeler une contemplation sans objet précis, trouve elle-même à se légitimer au nom de notre activité dont elle parait être la négation. Ce n'est pas elle qu'il faut consulter sans

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doute pour prendre un parti dans une situation donnée, mais elle a, par ailleurs, son rôle bien tracé. Il faut savoir quelquefois nous émanciper de l'existence active et nous refaire, durant un instant, une âme jeune, simplement heureuse, et qui reste oisive à se baigner dans l'heure qui s'écoule. Cette heure-là est propice à l'éveil des forces mystérieusement tapies au fond de notre subconscience; elle nous rend dociles aux mille vibrations de notre être. C'est l'heure de nous déborder nous-mêmes et de nous oublier doucement dans le reste du Monde. Quelque chose émerge souvent ainsi que nous ne soupçonnions pas. Mais si rien n'émerge, nous aurons ouvert la fenêtre du moins sur un peu de fraîcheur : notre esprit n'en sera que plus dispos pour d'autres efforts, et plus neuf pour d'autres actions.

La vie intérieure se retrouve donc, sous les formes les plus variées, à la base de tout ce qui est activité féconde. Et si l'on songe que tout revient à elle, et que tout ce qui se fait ici-bas et qui se réalise par elle n'a de valeur que pour elle, on en vient à reconnaître qu'elle est à elle-même son propre moyen comme son propre but.

Or, ceci nous fait soupçonner déjà cette simple vérité qui se confirmera plus tard, à savoir qu'il n'est d'autre puissance finalement qu'une vie intérieure intense pour « intensifier » la vie.

De la, royauté de la vie intérieure, un corollaire se déduit qu'il est essentiel de ne pas perdre de vue. Rien -n'est plus sûr de produire son heure valeureuse que la sainteté du recueillement et la majesté du silence.

Le culte de la solitude implique déjà chez un homme une richesse peu commune de l'esprit. Car, plus on possède en soi-même, et moins on a besoin du monde extérieur. La multitude des flâneurs qui se répandent en plaisirs factices qu'on nomme des « passe-temps » cherchent à fuir, autant qu'il se peut, le vide qui est en eux. Au contraire, un cerveau peuplé sait animer de ses pensées le lieu le plus désert, et l'ennui pour lui n'est pas à redouter, car, étant avec soi, il n'est

jamais seul.

Mais ce n'est pas assez d'affirmer que la solitude allègrement supportée est l'indice d une puissante et féconde personnalité. Il faut ajouter qu'une personnalité ne peut se développer dans toute sa puissance et toute sa fécondité qu'à la seule faveur de la solitude. Point n'est besoin d'ailleurs, pour rendre à la solitude le culte qui lui convient, d'abandonner le monde et de vivre dans l'éloignement des hommes. On peut être solitaire et parfaitement recueilli, sinon dans le tumulte, au moins

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dans la société. Être solitaire, c'est vivre avec ses pensées, et l'on peut vivre avec ses pensées durant de certaines heures, aussi bien au milieu de la foule qu'au fond d'une retraite. Car la foule n'accapare vraiment que la partie de nous-même qu'il nous plaît de lui offrir, et le bruit qu'on fait au dehors ne nous enlève guère que les sons que nous donnons au bruit. Être dans le bruit, être dans la foule, cela n'est point si grave pour nos sommets. Ce qui nous abaisse d'une façon très sûre, c'est d'être nous-même quelque chose dans la bousculade et c'est de chanter avec la fanfare.

Tant que nous sommes compris dans la vie active, nous sommes amoindris dans le nombre de nos pensées. Car la vie du dehors est accaparante, et tout homme qui ne peut se réserver quelques heures du jour pour monter au faîte de sa propre vie n'est rien qu'un esclave, qu'il soit d'ailleurs un prince de la politique, un manœuvre, un roi de la finance ou bien un forçat. Mais surtout, tant que nous sommes compris dans la vie active, aucune nouveauté n'a chance de surgir du sein de nos pensées. Car, tandis que la vie intérieure est, dans son essence, particulariste et séparatiste, la vie du dehors est naturellement nivelante. La promiscuité, c'est toujours une mise en commun d'éléments qui tendent à se confondre sur le même plan et qui restent calqués les uns sur .les autres; c'est toujours, par conséquent, la

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banalité des formules toutes faites, la monotonie des vues anonymes. Seul? une vie mteneure qm sait reprendre ses droits à temps nous sauve de la platitude et de l'automatisme, en nous délivrant Se l'action extérieure qui est, par nature même répétitive et imitative : elle nous rend au rêve qu est tout au contraire, par essence, .mprov.sateur

et innovateur. .- x or^•.

Ainsi nul ne peut se faire une ame bien a so. autrement que par la solitude, et, se fa.re u„e âme bien à soi, c'est le secret de la fecond.te La pensée qui est mère de la création présen^ en effet ce trait essentiel que, plus sohta.re na.t sa racine et plus touffue devra s'étendre sa frondaison dernière : j'entends ainsi q"^ P>"^ P^^-^^^' nelle, plus originale, plus unique elle es a son point de départ, et plus elle a de chances d apporter à notre héritage commun une contribution

nombreuse. ,

Il n'est donc pas téméraire d'avancer qu une vie est d'autant plus généreuse au sens étymologique et c'est-à-dire plus féconde, qu'elle est plu orientée vers le fond d'elle-même, d autant plus stérile et plus égoïste qu'elle regarde vers le dehors. 11 faut savoir se tourner vers soi pour y découvrir grandement tout ce qui n'est pas soi Si vos yeux ne s'ouvrent sans cesse que vers l'extérieur, vous ne pouvez manquer de vous y voir et de n'y voir que vous. C'est parce que beau-

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coup d'hommes n'ont jamais pénétré en eux qu ils sont constamment occupés d'eux-mêmes.

Alors, s'il est vrai que la vie intérieure, avec Ja solitude qu'elle réclame, est le foyer d'où rayonne toute activité féconde, n'est-il pas très probable que beaucoup de ceux qui se donnent pour « agir » ne soupçonnent pas le sens du mot qu'ils emploient? - C'est l'évidence même.

Et ne croyez-vous pas qu'en parlant de leur idéal « utilitaire » et de leur activité « positive »...? — Je le crois tout à fait.

Mais je n'ai pas la naïveté d'espérer qu'un grand idéal puisse germer dans tous les cerveaux, m qu'une activité féconde au sens où je l'entends soit réalisable également par tous les humains. Je n'ai même jamais envisagé que la vie intérieure, base de tout ce qui peut s'effectuer dans l'autre en vue de notre élévation et de notre accroissement, dût se faire la place belle chez maints pauvres diables qui ont assez de peine de nourrir leur corps. Puisque aussi bien il s'agit ici d'idéal et non d'autre chose, je voudrais simplement que l'on n'aille pas, au nom d'une conception fausse, nous offrir comme exemple et modèle d'une activité intense tel aspect de l'action isolée du rêve et par cela justement isolée de la vie. Car, entre mille façons de comprendre notre idéal, il en est toujours une qu'on ne. saurait admettre, et c'est celle qui consiste à n'en pas avoir.

LES DANGERS DE l' IDÉAL

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