‹ Le rêve et l'action [microform]Chapitre 30 sur 47 · CHAPITRE I LES DANGERS DE L'IDÉAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE I LES DANGERS DE L'IDÉAL

L'utopie par méconnaissance des réalités intérieures. - Les aptitudes et la destinée. - Déclassés, réfractaires et déracinés. - La réalisation de la personne individuelle par la connaissance de soi-même.

L'utopie par méconnaissance des réalités extérieures. — Le rationalisme idéologique. - L'inadaptibilité des vérités théoriques aux réalités pratiques. - La logique des hommes et l'illogisme des choses.

Pour qu'une œuvre vienne au jour, il ne suffit pas que l'imagination de l'artiste s'exalte en se livrant à ses impulsions. Ces impulsions, il faut que l'artiste consente à les contrôler sans cesse. Aucun art, en effet, ne peut être vrai qui ne puise

aux sources de la nature. Que Vinspiration soit grandiose, voilà certes ce qui n'exclut point une technique soignée, voilà bien ce qui exige au contraire une technique plus sévère et plus rigoureuse qu'à l'heure des petites entreprises. Dès l'instant que l'artiste n'interroge pas le réel et qu'il s'abandonne à la fantaisie, dès l'instant qu'il n'établit pas, par une vigilance constante, l'authenticité de tous les éléments dont il fait son œuvre, cette œuvre, pour quelque hardie qu'elle soit, sera l'œuvre manquée, l'œuvre factice, l'œuvre artificielle, et, comme disent les peintres en langage d'atelier, l'œuvre « de chic » - entendez l'œuvre

faite à côté de la vie.

De même, Vidéal le plus généreux ne doit point satisfaire seulement l'ardeur de notre enthousiasme; il doit être plié sans cesse aux réalités vivantes. Ce n'est pas assez qu'il réponde à des vérités abstraites conformes à nos goûts ; il convient aussi qu'il ne soit point contredit par la vérité objective, car de cela doit dépendre sa réussite. Que Vidéal soit immense, voilà certes ce qui n'exclut point la critique du libre examen, voilà bien ce qui exige au contraire une critique plus profonde et plus perspicace. Dès l'instant que l'idéal ne s'intègre pas avec le réel, dès l'instant qu'il erre au gré de nos tendances et sans prendre appui sur la vérité concrète, il n'est guère qu'une chimère dangereuse. Les plus nobles aspirations

244 LE BÊVE ET l' ACTION

et les intentions les plus hautes ne peuvent dispenser de séparer le possible de l'impossible. Avec les meilleurs sentiments, on ne peut que nuire aux autres et se nuire à soi-même, si l'on pèche par manque de bon sens. L'idéal dévoyé conduit en effet à l'action déviée, à l'action téméraire, qui échoue piteusement, lorsqu'elle ne devient pas une cause de désastres. Un mot sert à désigner ces cas : l'utopie.

Quand nous concevons ce qui nous serait à la fois préférable et possible de devenir, nous ne prenons pas toujours soin de nous appuyer sur la conscience de ce que nous sommes. Il arrive alors que pour des raisons intrinsèques et parce que nous méconnaissons nos réalités intérieures, le rêve que nous formulons n'est point réalisable m même désirable. Vous voyez ici une première cause d'utopie que je voudrais dégager d'abord. L'idéal individuel, pour chacun de nous, c est la projection un instant fixée d'un moi qui nous dépasse et qui ne cesse pas néanmoins d'être nôtre, d'un moi qui nous est supérieur et pourtant accessible, de telle sorte qu'en le réalisant nous ne faisons rien autre chose que de nous

accomplir.

C'est en nous concevant d'après un type dillé-

LES DANGBBS DE l'iDÉAL

rent de notre type actuel que nous trouvons assez de présomption pour aller de l'avant, et que nous Îommes conduits tout naturellement à l'acquisition de qualités nouvelles. Mais l'ascendant qu'exerc .ur'un sujet cette image fictive de lui-même saurait le servir favorablement ^^ -^ "^J^^;; auestion est dans le prolongement de ses ten Tanfes et de ses aptitudes. Si elle est emprun ée à des aptitudes et à des tendances qui ne son point les siennes, elle devra l'entraîner, tout au contraire, à des résultats néfastes.

Il faut comprendre que la mentalité naissante n'est pas une substance inerte prête à recevoi

toute forme qu'on veut lu. -P-- | ^; annorte avec elle, du fait même de 1 hérédité des latences, des virtualités qui la prédisposent a lits pM6t qu'. telles -très. Mie^x e n-e elle apporte un pouvoir variable de s adapt r a des fins plus ou moins nombreuses et plu ou moins éloignées de ses latences P-^'^res ^/^ '^ virtualités d'origine. Chacun donc PO^sede en naissant, sa marque d'orientation -mme ason degré d'élasticité, c'est-à-dire, en somme le Tan de ses possible, et de ses i-PO-ibles- 1 en résulte que, parmi les voies qm «'«f - ^/^^^^^ ^ tinée, quelques-unes peuvent appeler ses efforts

" ' ^ , „„ ,„ lieu aue d'autres ne sauraient avec avantage, au lieu que u a .„;„„»=

le tenter sans offrir pour lui des inconvénients. S'il ne tient pas compte en effet de sa propre

nature, il se dépensera en activité stérile, sans pouvoir se hausser jamais jusqu'au but qu'il s'est représenté ; mais, en outre, appliquant cette activité à (les fins qui lui sont étrangères et même opposées, il devra courir tous les risques et tous les dangers qu'entraîne l'inadaptation.

Les hommes, au début de leur vie, prennent souvent pour une aptitude ou pour une passion ce qui n'est qu'un goût très superficiel et tout simplement fortuit d'imiter certains personnages qu'ils découvrent dans leur milieu, dans l'histoire ou dans un roman. Et c'est ainsi que beaucoup de gens se composent une figure d'emprunt. Pourvus d'un caractère déterminé, ils endossent le vêtement d'un caractère différent; disposés naturellement à certaines manières de penser, de sentir et de vouloir, ils se donnent le change en mimant les signes extérieurs d'une activité pour laquelle ils ne sont pas faits. Il existe de faux jaloux et de faux amoureux, comme il existe de faux poètes et de faux conquérants, et comme il existe, d'une façon plus générale, de faux rêveurs et de faux hommes d'action. Tous ces êtres appliquent leurs efforts dans une voie qui n'est pas la leur, et ces efforts détournés de leur destination réelle les conduisent à échouer d'une façon piteuse. Éloignée du but accessible et stimulée vers l'inaccessible, leur énergie se dissipe sans profit. N'imitant du personnage qu'ils veulent

LES DANGERS DE l'idÉAL

être que ce qu'ils peuvent imiter, ils imiten son geste et non son esprit. Ils ne deviennent point ce personnage ni même sa copie : Us deviennent sa caricature.

M. Jules de GaultierS qui désigne ce dangereux travers sous le nom de bovarysme, en a fait ressortir les applications, avec une très grande finesse, parmi nombre de fantoches empruntés aux romans de Flaubert. Comme il y a un bovarvsme de l'intelligence et de la sensibilité avec Frédéric Moreau et la Bovary elle-même, il y a un bovarvsme de la volonté avec les Regimbart et les De./awnm, et comme il y a un bovarysme artistique avec les Pellerin, il y a un bovarysme scientifique avec les Homais, les Bouvard et les Pécuchet. Tantôt dramatiques et tantôt comiques, tous ces êtres se ressemblent par un côté. Sous la suggestion d'une réalité qui n'est pas la leur, ils se conçoivent différents d'eux-mêmes. Et tous ils restent incapables de s'égaler au modèle qu'ils ont admiré; tous ils ont, dans leurs tentatives, quelque chose d'avorté qui les rend grotesques ou qui tait leur malheur très visiblement.

Mais il n'est pas besoin de recourir aux incarnations fictives pour trouver des illustrations au genre d'utopie que nous avons en vue. Des époques entières foisonnent en exemples, et la nôtre en

Page 1