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CHAPITRE I

L'HUMANITÉ A GRANDS TRAITS Ceux qui vivent. - Ceux qui regardent passer la vie.

11 y a en chacun de nous un histrion doublé

d'un badaud.

A de certaines heures pourtant l'histrion nous

quitte, et le badaud, resté seul, bàiUe devant les

tréteaux où maints bouffons lui donnent la parade.

A ces heures-là, nous sommes sur la cime, et le spectacle est dans la vallée. Il nous apparaît d'en haut que les marionnettes passant sous nos regards se bousculent dans une course folle, et nous découvrons à merveille combien vaines sont leurs prétentions, combien chimériques leurs craintes et leurs espérances, combien dérisoires leurs élans

de haine ou d'amour. Cette reconnaissance d'ailleurs n'est pas sans orgueil, car à percer l'inconscience aveugle de l'homme-fantoche nous apprécions que nous sommes au-dessus de lui et que nous le dominons. Mais l'instant d'après c est le badaud qui nous abandonne, et l'histrion qui est en nous va reprendre son rôle devant maints curieux, spectateurs de ses cabrioles. Nous quittons la galerie, nous entrons en scène, et nous sommes hélas! aussi ridicules que les plus ridicules marionnettes contemplées du haut de la

montagne. . ,

Il reste néanmoins que les deux attitudes s opposent dont l'une revient à vivre et l'autre a regarder la vie.

Aucun homme n'est jamais de façon exclusive tout badaud ni tout histrion. Mais encore y a-t-U en chacun quelque préférence pour jouer ou bien regarder jouer. Aussi certains hommes se posent en acteurs très essentiellement, au lieu que d'autres sont doués surtout pour jouir du spec-

Des gens en foule se contentent de vivre. Ayant l'habitude de raser la terre, ceux-là ont quelques bonnes chances pour être adaptés au sol qui les porte. Ils excellent dans l'ordre pratique et le trafic quotidien de l'existence courante. Mais en reyanche ils ne soupçonnent guère l'intérieur des

l'humanité a grands traits

choses ni même l'intérêt qu'on trouve à le

!onder' Us sont dans l'action sans curiosité de

'Ïon, et, grâce à cela justement Us agissen

beaucoup et quelquefois bien. Au bout de cette beaucoup q H ^^ domination des

romme's u' l'asservissement des forces de la natTe! Mais la manière peut varier. Vous evinez déià qu'elle n'est pas la même suivant que ZZ d'action est un agent de change ou

'Tu tilieu de ces hommes un petit nombre d'autreî sont occupés à regarder la .ie. Comme éprendre du recul >, est la condition de bien vo^r ils' opèrent de loin et de haut et cela vent a dire au'avant pris à tâche de bien voir le sol ils doWent II quitter d'abord. Mais quitter le sol c'est Trdre pied ,. par définition. Aussi l'exceUence dans l'ordre pratique n'est nullement leur fat. Les plus élémentaires contingences les trouvent souvent mal prévenus et désemparés. Ils n'agissent guère parce que l'action - au sens habUue ou l'on emploie ce mot - ne les tente pas, et 1 action ne les tente pas parce que l'intérêt qu'Us cherchent est placé ailleurs. Les réalités ne sont pas exploitées par eux comme moyens de puissance; elles le sont comme objets de satisfaction d'un instinct proprement humain : celui de la curiosité. Ce instinct, il faut le reconnaître, a de nombreuses façons de se donner carrière. Ici, comme plus

•^ il.

haut, il y aura lieu de procéder sans doute à des distinctions. Vhomme de rêve peut être un collégien distrait par sa puberté, mais il peut être Pascal.

Bien que les lignes de démarcation soient toujours factices, et sous cette réserve qu'il faut y voir des procédés commodes pour l'étude beaucoup plus que des cloisons étanches, on vient de séparer deux catégories d'esprits qui ne fonctionnent pas autour du même axe et n'ont pas le même aliment de vie. Spectateurs et acteurs se partagent le monde comme ils se partagent nos salles de théâtre. Mais au lieu qu'au théâtre il existe pour un acteur plus de mille spectateurs, on rencontre, dans le monde, quelques spectateurs de marque pour des acteurs en foule dont les plus insignifiants jouent leurs menus rôles sans même se douter qu'il y a un spectacle.

Entre les deux groupes d'intelligences il se fait des échanges. Les unes et les autres se frôlent constamment, se coudoient sans cesse, et la vie quotidienne qui est toute en surface les rassemble sans distinction. Mais elles demeurent étrangères et sans parenté dans leurs existences profondes. N'ayant pas une commune échelle des valeurs et parlant des langues différentes, elles ne se cornprennent guère et sympathisent peu. On n'explique pas la nature de la poésie à des gens que leurs

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virtualités ont toujours maintenus entre les limites étroites des réalités tangibles. On ne fait pas entendre davantage à telle âme éprise de beauté les agréments d'une campagne électorale ni même l'intérêt d'une entreprise industrielle ou d'un coup de bourse bien réussi.

Ces oppositions, il est vrai, n'éclatent pas à chaque heure du jour, mais elles apparaissent en de certaines minutes qui sont décisives. Il arrive alors que, les esprits opposés se découvrant avec étonnement, les uns regardent les autres avec une pitié un peu méprisante. L'homme d'action soupçonne volontiers dans tout homme de rêve la marque d'une douce folie - en quoi il peut avoir tort, et l'homme de rêve à son tour tient les hommes d'action pour des philistins — en quoi il peut bien aussi ne pas avoir raison.

Il y aura toujours, malgré tout, des rêveurs pour faire fi de l'action et des hommes d'action pour dénigrer le rêve, car c'est chose très humaine que de croire à l'insignifiance des tendances et des attributs qui ne sont pas les nôtres. Cependant chacun est le complément de l'autre et aucun ne peut nier son contraire sans se détruire soimême. Un monde où les hommes d'action n'auraient pas accès ne laisserait plus aux rêveurs nul prétexte de rêve. Et si les rêveurs étaient congédiés du monde, savons-nous ce que deviendraient tous les hommes d'action ?

LES HOMMES d' ACTION

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