LES DANGERS DE L IDEAL
que général, et, en tant que général, il n'en a pas moins méconnu les limites de ses facultés. Les résultats ont assez prouvé qu'il s'était trompé sur le degré précis de son pouvoir en voulant pétrir l'univers au gré de son caprice. On peut être le grand Bonaparte et commettre de pareilles erreurs, et, à fortiori de pareilles erreurs sont commises chaque jour par une multitude de petits Bonapartes.
Quoi qu'il en soit, il ressort des notions précédentes que notre idéal personnel, suivant la façon dont il est conçu, représente un gage de force ou de faiblesse, une source de vie ou un danger de mort. Dans tel cas, il devra exercer son rôle d'une manière efficace, et, par ce fait qu'il comportera un pouvoir normal de réalisation et d'adaptation, il deviendra, pour la personne individuelle, un moyen de se modifier sans se détruire et de se déplacer sans s'annihiler. Dans tel autre cas, il n'aura qu'une action néfoste, et, par ce fait qu'il ne comportera nul pouvoir de réalisation et d'adaptation, il n'entraînera derrière lui que stérilité ou désastre. La personne fictive à laquelle un sujet aspire est un stimulant utile quand les éléments de cette personne fictive préexistent latents au fond de la personne réelle ; mais elle est, dans les conditions inverses, un fléau dangereux.
La plus sûre façon de se hausser, c'est de concevoir sans cesse un être idéal différent du moi.
252 LE BÊVE ET l' ACTION
mais qui n'en diffère qu'en lui ajoutant quelque chose, et c'est d'associer ainsi la stabilité avec e changement dans des proportions qui assurent e progrès sans briser cependant la réalité sur laquelle ce progrès doit se consolider. Grandir, c est prolonger son- moi antérieur, c'est se continuer dans son moi inné, sous une forme meilleure, plus complète et plus harmonieuse.
Pour nous réaliser, il convient donc d établir d'abord, parmi les éléments qui exercent une fascination sur notre énergie, ceux qui s'accordent et ceux <iui ne s'accordent point avec 1 impulsion réelle de notre nature. Mais la condition de cet établissement, c'est de connaître cette nature même et de ne point nous leurrer sur ses caractères. N'être pas la dupe de son propre moi présente des difficultés sans doute, mais il y aura beaucoup à gagner déjà dans toute tentative que l'on fera dans ce but. L'éclairage du monde subjectif pratiqué sagement par 1 introspection peut devenir un bien d'autant plus précieux qu'il n'est guère répandu dans la masse des hommes. Être curieux de soi et se rendre visite souvent, cela est nécessaire pour s accroître et pour prospérer. Nous ne ferons pas toujours avec cette méthode le bilan complet de nos tendances, la mesure impartiale de nos facultés. Mais parmi beaucoup de sons confus, il nous sera possible de distinguer parfois la note principale, et cela suffira
LES DANGERS DE l'idÉAL
déjà pour que, l'ayant entendue, nous allions au-devant de notre destinée.
Avant de travailler pour l'homme que nous voulons être, il est bon de demander conseil à l'homme que nous sommes, et, par suite, avant de nous fixer des règles, il serait mal venu de ne point nous connaître un peu, à défaut de nous connaître bien.
Quand nous concevons ce qui serait à la fois préférable et possible de réaliser dans le monde, nous ne prenons pas toujours soin de nous appuyer sur la connaissance de ce qui est. Il arrive alors que pour des raisons extrinsèques et parce que nous méconnaissons les faits extérieurs, le rêve que nous enfantons reste impraticable et même insouhaitable. Et voici une cause nouvelle d'utopie qui mérite d'être examinée.
Une des erreurs les plus formidables de l'esprit humain, c'est de s'imaginer que le « vrai » tel qu'on l'a conçu n'a qu'à se présenter pour faire quelque chose. Certes, lorsqu'on englobe dans un effort d'imagination l'existence de l'humanité entière, passée, présente et future, il n'est pas impossible de concevoir le vrai absolu et le bien absolu comme devant se confondre dans l'inlini. Mais il faudrait prendre garde que le bien que
254 LE RÊVE ET ^'action
;!ous cherchons est «n bien toujours relatif et que
la vérité sur quoi nous devons spéculer est une
ér té ou ours incon>plète. En fait, on est oblige
rlTnlitre que le bien hu.ain rei.ve ^
t ,.« nnî sp trouve en detaut incriniie au contraire, qui se uuuv^
ISant une logique plus grande qu'elle ne soup-
TrZ qu'on ne peut étreindre l'instant qui passe en se déterminant toujours au no. de la • Par ^'il n'y a que du simple et du gênerai rid d raison'i. n'y a dans la vie que du ZZe.e et de l'accidentel, et il entre toujours Zs instant qui passe une foule d'éléments que tr::t néglige. Aussi bien les hommes doivent-ils demander parfois des conseils a 1 « xr a Tunel..; aussi bien -nt-ils condamnés souve ta
e^t^A rlp r « illogique », le puntipc découvrir au fond ae i i""D i
Pt 11 rè^le de leur conduite.
^Voul faut convenir que le succès ..el d'une
idée dépend de la somme d'expénence et de pre ttn ui l'inspire et non point du tout de valeur qu'elle possède au nom de la raison abirlite C'est bien cette raison abstraite qu. la
LES DANGERS DE l'iDÉAL
rend agréable et satisfaisante par devant l'absolu de l'esprit, mais c'est cette somme d'expérience et de prévision qui la rend possible et souhaitable en présence des relativités de la vie. Collaborer avec le réel, faire la part de toutes contingences, telle est l'obligation qui s'impose toujours à l'idée pour faire naître l'action et s'incorporer à notre existence pratique. En l'absence de ces conditions, l'idée restera idée : elle ne vivra pas dans l'accomplissement des choses, ou bien elle donnera aux choses une orientation que son auteur lui-même n'avait ni désirée ni même soupçonnée.
Le rationalisme idéologique fut à toutes les époques le classique pourvoyeur des chimères et des utopies. Beaucoup d'hommes, et non pas des moins distingués, croient avoir découvert la vérité en tant qu'objet réalisable parce qu'ils ont fait l'accord de leur pensée avec elle-même. Ce n'est point cet accord malheureusement qu'il eût fallu faire, mais bien l'accord de leur pensée avec les conditions effectives de la vie. Ils conçoivent sans doute un système d'idées qui se tiennent dans un enchaînement mutuel d'une rigueur parfaite ; mais ceci n'est pas suffisant pour mettre sur pied une
réalité.
Le nombre est incalculable des logiciens qui sont victimes de cette intoxication spéciale qu'est la séduction par le syllogisme. Victimes les législateurs qui ne doutent pas qu'une chose est possible
parce qu'elle est juste et qu'on peut faire naître une réforme utile en clamant une formule sonore. Victimes les savants qui édifient sur une dialectique trompeuse de folles hypothèses que les faits
^ ■ •„<,=<» hrUent aux formes
démentent. Leurs rêves se brisent au.
rigides d'une réalité qu'ils n'ont pas prévue et avec laquelle il eût été bon de composer d'abord.
Pour pénétrer plus à fond la genèse et les conséquences de pareilles erreurs, il est nécessaire d'envisagersuccessivementlesdeuxgrandsdomaines
qui se partagent nos aspirations, suivant que nous cherchons à produire le « mieux » dans nos rapports avec nos semblables ou dans nos rapports avec la nature. 11 s'agit dans un cas de phénomènes sociaux; il s'agit dans l'autre de phénomènes cosmîques.