CHAPITRE II
La valeur de l'idée dans le domaine social. — L'établissement des institutions et l'évolution des tendances. — Le bien tel qu'il est conçu et le bien tel qu'il est possible. — La loi de « compromis » et le sens de 1' « opportunisme ».
Une métaphysique sociale : entre deux utopies.
C'est dans l'ordre des phénomènes sociaux que l'utopie par méconnaissance des réalités externes fleurit sous ses formes les plus variées. La complexité des données rend ici sa présence fréquente; mais elle rend en même temps plus douteux et plus délicats les moyens qu'on a de l'apprécier.
Il me semble bien que la valeur et la vanité de ridée furent exagérées tour à tour dans un tel domaine. Les uns, en exaltant sa valeur, ont oublié trop souvent que les idées pures n'ont pas plus d'influence directe sur Torientation des peuples qu'elles n'en ont sur celle des individus. Les autres, en affir-
„,ant sa vanité, n'ont point songé ^^^^^ ^^^^ l^ influence peut se traduire du mo.ns sous une o „.e indirecte à travers des intermédiaire, qu .1 faut
*^tn réalité, il serait abusif de croire que l'idée ici est omnipotente ; mais il ne serait pas -o.ns abus f d'avance; qu'elle ne peut rien faire et que 1 ev u tion des groupements humains reste tout ent ère dise Tux seuls faits matériels. Les cond.Uon extérieures orientent nos pensées et nos pensée gissenten créant à leur tour d'autres cond.t.o^ extérieures. U n'est pas douteux qu'un systerne politique ou économique nous impose des rela- Uons et nous fixe des habitudes q- -^-"^ influence profonde sur nos conceptions de la vi, ™ais il n'est pas douteux non plu. qu a ce te influence nous répondons avec notre esprit, en ame liorant à mesure et en ^^PlaÇant dans le sens de no vues le système en question. Les fait, matériel d'ier sont le prétexte qui donne le branle et qu. légitime le courant d'idées qui passe aujou d hu. mais le courant d'idées qui passe au,ourd hu rqui est toujours un essai de rectir.cation d'adaptation devient le gab-it sur quoi ^ nt se modeler les faits matériels de d^--"-^^^*/.^^ une prétention arbitraire que de choisir un face de la vie sociale pour en dégager les autres, et ce une faiblesse foncière que de ne pas tenir compte de l'entrelacement, de l'interdépendance, de la
causalité réciproque des éléments qui prennent part à révolution de l'ensemble.
Que dans le cycle de l'interaction l'idée n'ait pas toute la liberté d'allure qu'un examen superficiel pourrait lui prêter, c'est ce qu'on ne saurait nier. Mais que dans la formidable complexité des éléments en présence elle soit malgré tout le régulateur conscient qui empêche la fatalité, je le crois volontiers. Que sous son aspect purement rationnel, une idée n'ait pas d'empire immédiat sur la vie sociale, c'est ce qu'il faut bien reconnaître. Mais que cette idée diffusée dans la masse et devenue sentiment puisse un jour à venir vivre dans les faits, que lancée dans le tumulte de l'interaction elle soit la « bouteille à la mer » qui trouvera demain ou bien dans longtemps le port qu'elle mérite, de cela je ne puis guère douter.
Ainsi l'idéal conserve toute sa valeur dans les phénomènes sociaux, — et c'est une première conséquence de ce que nous savons. Mais il doit y être manié avec d'autant plus de respect des réalités externes qu'il est inextricablement lié aux faits dans ses origines aussi bien que dans ses résultats et c'est une deuxième conséquence de ce que nous avons appris. Dans un tel domaine moins que dans aucun autre, on ne doit oublier que les lois de la pensée qui sont simples ne peuvent s'ériger eii règle souveraine des choses qui sont complexes. Ici plus que partout ailleurs on doit savoir que des
résistances multiples imposent une certaine lenteur au progrès humain, et qu'il faut composer avec les résistances mêmes pour servir habilement la cause de ce progrès.
L'utopie, en matière sociale, me paraît dominée par la négligence ou par l'ignorance d'un prmc.pe de psychologie, qui est d'une application constante pour le sociologue et le politicien, et dont la valeur est bien mise en relief dans divers ouvrages de
Gustave Le Bon».
Ce principe veut que l'activité des groupements humains, comme celle de leurs unités constituantes, reste tout entière sous la dépendance immédiate des croyances affectives, non des connaissances raisonnées.
Les connaissances raisonnées, qui sont toujours les dernières venues, habitent notre esprit comme des étrangères : elles ne peuvent avoir sur nos déterminations qu'une influence médiocre. Ce sont les croyances assimilées depuis longtemps et profondément incorporées à la subconscience qui nous font agir. Les concepts intellectuels acquis par l'éducation nous servent à discourir, mais ce sont les concepts ancestraux imprégnés d'affectivité qui
1 GUSTAVE LE Bon. Les lois psychologique, de l'Évolution des'veuples (Alcan). - Psychologie du Socialisme (McAn). laP^&e poUti,ue (Flammarion). - Les Op,mons et les Croyances (Flammarion).
sont les mobiles ordinaires de notre conduite. Des premiers il sort des maximes qui sont des habitudes théoriques, mais des seconds il sort des habitudes qui sont des maximes vivantes. C'est ainsi que nous sommes ballottés sans cesse entre une morale traditionnelle qui s'accorde avec nos actions courantes et des morales inéprouvées qui sont celles de demain et qui n'obtiennent encore aujourd'hui que les suffrages de notre pensée.
Les idées conscientes, les idées claires ne représentent nullement pour une société la source de cohésion : elles sont bien trop jeunes. L'unité au sein d'un groupement social se trouve constituée tout forcément par les croyances vieillies qui formaient à une époque antérieure le degré supérieur de la conscience raisonnée, mais qui se trouvent déjà en contradiction flagrante avec cette conscience, par les tendances instinctives en un mot et les habitudes invétérées qui sont la conséquence d'adaptations antérieures et dont la réflexion actuelle fait déjà l'objet de sa critique. C'est dans l'âme des foules, bien entendu, que ces survivances existent avec le plus de force, et c'est pourquoi les foules sont au fond plus conservatrices que les élites, et plus représentatives de l'esprit de la
race.
Quelques faits mal interprétés semblent contredire cette grande vérité; quelques exemples jugés superficiellement pourraient faire penser que les
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262 LB R*^B ^'ï' I-' ACTION
idées pures sont sources de cohésion et produisent de l'activité réelle, bien avant que d'être subconscientes, et sans que l'occulte travail des accumulations ancestrales ait eu besoin de les refoul r dans l'ordre des sentiments. Mais en regardant de plus près, on s'aperçoit vite que les cas de ce genre n'ont pour eux que de pures apparences. Tantôt i s'agit de croyances et de tendances qui paraissent démolies d'emblée par une idée neuve, mais qui ne font en réalité que se continuer sous une forme nouvelle ou même subsister sous un nom nouveau et c'est ainsi qu'on se tromperait d'une façon grossière si l'on croyait que nos idées laïques, en prenant la place des idées religieuses, ont tue le mysticisme. Tantôt il s'agit de croyances et dépendances qui paraissent instaurées de toutes pièces . pa;uneidéeneuve,maisquiflorissaient àl'étatlatent bien avant l'éclosion de l'idée, de telle sorte que l'idée qui parait produire ne fait que justifier, rationaliser, tout au plus condenser et discipliner, jouant ainsi par rapport aux forces préexistantes le ro e du barreau de fer doux drainant et polarisant la limaille placée dans son voisinage - et c'est ains, qu'on serait dans l'erreur si l'on se figurait qu un concept pur de justice a fait naître ex nihdo la révolution qui marque chez nous la fin du xvm» siècle. Il reste que la substitution dans une société d'une morale à une autre morale - entendez ce mot dans son acception la plus vaste - il reste.
dis-je, que cette substitution ne peut s'effectuer par une simple idée faisant un coup de force. Elle est toujours le produit d'une dissolution très lente et d'une création très lente, alors même qu'elle revêt la forme apparente d'un vrai cataclysme.
Et maintenant, l'on peut aisément comprendre toute l'importance des bases qu'on vient d'exposer. . .
Pour que les idées produisent des institutions, il
suffit qu'elles soient des idées et qu'elles veuillent produire des institutions. Mais pour que ces mêmes idées soient instigatrices d'actions, pour qu'elles nourrissent très positivement la conduite d'un groupement social et forment au sein de ce groupement un principe de stabilité aussi bien que d'harmonie, il est nécessaire que d'assentiments formels elles se soient transformées en foi efficiente, il est nécessaire que de connaissances verbales superficielles et fragiles elles soient devenues croyances affectives incorporées aux tendances profondes de la masse. Alors seulement, et parce qu'elles sont devenues le fonds subconscient et comme le caractère même des parties, les idées en question soutiendront la marche de l'ensemble. Si l'on veut que les institutions prévues par un idéal social soient autre chose que des cadres vides, si l'on veut qu'elles soient exprimées et concrétisées dans la vie courante — et c'est en cela qu'elles se montrent réalisables et réalisées —
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il est indispensable qu'elles ne soient pas en désharmonie totale avec les inclinations et les aptitudes de la société qui doit les recevoir.
Bien des gens s'imaginent pourtant qu'on peut faire table rase de toute tradition, et que, pour assurer l'éternel bonheur, il suffit, ayant constitué un programme composé de vérités logiques, de donner à ce programme sa consécration dans
quelques décrets.
Chose étrange, ce sont précisément les contempteurs du rôle de l'idée comme force sociale, ce sont les théoriciens du « matérialisme historique » en un mot, qui versent dans cette erreur.
L'étrangeté n'est qu'apparente, il est vrai, car, niant l'hégémonie du fait intérieur incarné dans nos sciences, nos arts, nos religions et nos morales, les matérialistes reportent le tout-pouvoir sur nos politiques. Et par ce détour ils reviennent au culte de l'idée, de la façon la plus exclusive.
« Puisque ce sont les conditions extérieures de la vie qui créent les tendances profondes, vous diront-ils, modifiez les premières pour assurer l'amélioration des secondes ». Or, nous devons reconnaître qu'il y a dans ces prémisses une part de vérité fort appréciable encore qu'incomplète. Mais ils ajoutent aussitôt après : « Transformez vos institutions et l'ordre nouveau des choses produira dans la masse les vertus utiles au main-
tien de cet ordre ». C'est ici que l'erreur apparaît
nettement.
Il y a une singulière illusion à s'imaginer que le bouleversement du mécanisme législatif suffit à changer les hommes. Pour améliorer la mentalité humaine, ce n'est pas assez de faire admettre un mode de suffrage ou de voter telle forme nouvelle d'impôts. Les lois ne sont pas seules à bâtir les mœurs et surtout elles sont impuissantes à bâtir les mœurs d'emblée.
On pourrait citer par milliers des faits isolés tendant à prouver que les décrets sont d'un faible appoint contre les coutumes. Au Japon, l'usage persistant du hara-kiri nous donnait, récemment encore, une illustration fameuse de cette vérité
banale.
Dans l'Histoire, les exemples abondent qui prouvent l'influence toujours limitée des institutions sur la vie et la destinée d'un peuple. A cet égard, il est instructif d'observer, comme Gustave Le Bon, l'évolution comparée de nations neuves et soumises à des régimes similaires, telles que les républiques hispano-américaines et les États-Unis d'Amérique. On peut également — l'exemple n'est pas nouveau — mettre en parallèle les Latins avec les Anglo-Saxons d'Europe. Quel que soit le gouvernement nominal des peuples latins, qu'il soit monarchique ou républicain, nous retrouvons toujours chez eux l'action de l'Individu réduite à son minimum et l'action de
LE RftVE ET l'action
l'État prépondérante. Quel que soit le gouvernement nominal des peuples anglo-saxons, nous retrouvons, au contraire, chez eux, l'action de l'Etat rédu.te autant qu'il se peut et l'action de l'Individu favorisée au maximum. Il n'est pas de pays ou la liberté individuelle et l'initiative privée soient aussi développées qu'en Angleterre, et l'Angleterre est pourtant sous la dépendance d'un régime monarchique et aristocratique. On ne saurait en dire autant de notre France où fleurissent au contraire le républicanisme et le démocratisme, C'est qu on peut, d'un trait de plume, modifier une institution; mais ce qu'on ne modifie pas d'un trait de plume, c'est l'esprit d'une race.
Or qu'est-ce qu'une institution si les hommes ne s'y adaptent pas et ne savent pas en tirer parti? On peut proposer des transformations sociales, et, ces transformations, le vote unanime des citoyens peut les approuver. Cela n'empêchera pas ces citoyens de rendre inapplicables les transformations qu'ils ont désirées, par leur propre incapacité d'être eux-mêmes la société qui les réalise. Par la revision de nos statuts, nous pourrions faire que dès aujourd'hui la propriété individuelle soit inscrite comme propriété sociale. Ce que nous ne pouvons faire aussi facilement, c'est que les hommes auxquels s'appliquerait un pareil régime soient les hommes de ce régime.
On ne répétera jamais trop que la force d un
peuple et son lien social résident dans son caractère et non dans ses lois. Son caractère : c'està-dire un certain réseau de croyances et de tendances, de façons de sentir et de modes de penser, dont l'ensemble est un héritage moral qui peut et qui doit évoluer, mais qui n'évolue pas aussi vite que les arguments logiques, et qui ne se manie pas aussi facilement surtout que les décrets.
Les institutions sociales ne valent pas autrement que par la force même des valeurs morales qui les soutiennent et qu'elles représentent. Partant elles ne peuvent être et ne doivent être que des moyens par lesquels s'expriment les sentiments sociaux et les aptitudes sociales d'un milieu. Elles requièrent invariablement la complicité de ces sentiments et de ces aptitudes, comme d'ailleurs ces sentiments et ces aptitudes requièrent à leur tour la complicité des institutions pour se développer mieux et s'épanouir davantage. Tel régime réclame de la société qui se l'applique telles qualités qui lui sont indispensables, et, ces qualités, il peut concourir à leur développement, mais il est fort impuissant à les procurer de toutes pièces. Attendre des seuls bienfaits d'une révolution politique l'émancipation d'une société, c'est méconnaître les plus essentiels fondements de la nature humaine.
Dès l'instant que l'idéal social regarde en avant sans tenir compte des relations qu'on vient d'exposer, il entraine cette contradiction dangereuse,
à savoir qu'une collectivité reçoit le règlement de sa vie d'institutions répondant à des façons de sentir et de penser qu'elle n'a pas encore. Le groupement condamné à vivre au sein de cette désharmonie doit tout forcément se plier à des attitudes et à des pratiques dépendant d'une réalité profonde qui n'est pas la sienne. Or, une dissociation de ce genre n'est jamais exempte de périls. Le péril, dans le cas échéant, c'est qu'en voulant s'imposer aux faits sans tenir compte du vieil ordre de choses, l'idéal rationnel détruit l'ancien édifice et n^arrive pas à dresser le nouveau. Car on démolit plus vite et plus aisément qu'on ne reconstruit. La conséquence habituelle de cette erreur pour une société, c'est de vivre dans l'hésitation et dans rinquiétude entre les bois morts d'un passé qui croule et les bois verts d'un avenir dont les formes ne se dessinent pas encore : état propice à l'avi- Ussement des aspirations, à l'efflorescence des égoïsmes individuels, et, pour tout dire, au désordre et à l'anarchie.
Notre époque offre sur beaucoup de points une illustration regrettable de ces misères. Idéal de justice parmi les individus, idéal de paix entre les nations, idéal d'équité entre les sexes : que de beautés n'a-t-elle pas entrevues et ne défend-elle pas avec enthousiasme! Et pourtant, quelles déviations dangereuses ou simplement ridicules ne voit-on pas naître chaque jour du démocratisme,
LES UTOPIES DANS LES PHÉNOMÈNES SOuIAUX 269
du pacifisme, du féminisme! Tous les êtres sensés doivent en convenir, y compris et surtout les amis du peuple, y compris et surtout les amis de la paix, y compris et surtout les amis
de la femme. ^ *. *
Que nulle grande conception ne puisse naître et grandir sans que l'aberration d'une moitié de ceux qui la défendent ne vienne entraver sa marche, c'est une désillusion pénible imposée à nos espérances et c'est une humiliation navrante imposée a l'orgueil humain. Tâchons du moins de n'être pas celui qui apporte cette désillusion et cette humiliation dans la vie. Car la calamité des aberrations nui souillent la bonne cause, en matière sociale, ce n'est point seulement d'apporter le désordre dans la bonne cause, c'est de mettre le dégoût dans la volonté des hommes que cette bonne cause eût ralliés certainement sans cela. Si la stagnation trop longue du passé entraîne des mécontentements qui ont pour résultat la « révolution », une imposition trop brusque de l'avenir entraîne des mécontentements qui aboutissent à la « réaction ». La révolution, c'est le revers de tout ce qui prétend à la réaction, et la réaction, c'est le revers ^ de tout ce qui veut être une révolution.
11 résulte de là qu'un idéal social véritablement fécond ne peut être qu'un compromis entre la conservation d'une part et la transformation d'autre part.
LE BÊVE ET l'aCTION
C'est en se représentant des réalités futures différentes des réalités présentes qu'une société, comme un individu, se déplace, évolue, progresse. Que la société, comme l'individu, se conçoive éternellement faite pour une vie différente de sa vie actuelle, voilà toute l'histoire de son avancement. Il faut à la première comme au second du mécontentement de ce qui est, pour faire naître ce qui n'est pas. Il est donc nécessaire que les idées marchent, et l'on ne peut point faire d'ailleurs qu'elles ne marchent pas. Fussions-nous convaincus de l'excellence des siècles passés, on ne peut pas plus exiger de l'esprit qu'il renonce à ses vérités nouvelles qu'on ne peut exiger du temps qu'il suspende son cours. Et puisque les idées marchent, il est même tout à fait bon qu'elles marchent le plus vite possible, car le remède le plus sûr aux inconvénients qui résultent d'un déplacement, c'est presque toujours d'accélérer ce déplacement lui-même.
Seulement loin de renier le passé, le présent qui se déplace doit trouver en lui la force de se déplacer. Pas d'évolution qui ne pousse dans la tradition de profondes racines.
Aussi bien le progrès ne peut-il se réaliser qu'en luttant contre deux sortes d'ennemis qui lui sont également préjudiciables : ses contempteurs et ses avocats extrêmes. Les uns et les autres sont utopistes, et, bien que leurs deux utopies s'opposent par les apparences, elles demeurent confondues
dans leurs plus intimes significations. Traditionalistes à outrance et rationalistes illuminés ont une notion fausse de la vérité, car les uns prétendent la fixer en formes immuables dans le passé au nom de l'expérience, et les autres prétendent la fixer en formes immuables dans favenir au nom de la raison- deux prétentions illusoires, si l'on songe qu il n'est point de vérité qui échappe à la loi de mouvement Traditionalistes à outrance et rationalistes illuminés ont une conception figée de l'univers, car les uns le voient dans l'absolu d'une forme réalisée et les autres dans l'absolu d'une forme à réaliser: deux manières de regarder qui négligent r « éternel devenir » et qui laissent en dehors
le sens de la vie.
L'idéal véritable, c'est de rechercher le « mieux » mais de ne pas permettre que le « mieux » soit r a ennemi du bien ». Nous devons nous efforcer sans cesse vers le plus haut bien qu'on puisse obtenir et ne jamais nous contenter de moins. Pourtant nous ne ferions que du mal, si nous perdions, au nom d'un bien irréalisable, foccasion d'en faire naître un autre qui est sous nos pas. Poursuivre le bien tel qu'il est conçu, c'est ce qu'il y a de plus facile, et c'est presque toujours aussi ce qu'il y a de plus mauvais-, poursuivre le bien tel quhl eH possible, voilà le difficile, et voilà, malgré tout, la
seule voie féconde.
. Mais si vous êtes l'homme de cette voie féconde,
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qui est la voie médiane, attendez-vous à recevoir les horions et les invectives des deux camps extrêmes, c'est-à-dire d'à peu près tout le monde. La raison en est que les idées « médianes » forcément complexes et nuancées ne séduisent que de rares esprits, au lieu que les idées « extrêmes », forcément simplistes et par conséquent frappantes subjugueront toujours la foule des cerveaux. Ce qui s' « impose » c'est habituellement ce qui s' « oppose » et non point du tout ce qui s' « interpose », encore que ce qui s' « interpose » ait pour soi toute
la vérité.
Des hommes qui se croient d'avant-garde vous accuseront donc de ne pas évoluer. Ce sont eux pourtant qui n'évoluent pas, en un certain sens, autant qu'il le faudrait; car s'ils eussent conduit leur pensée plus loin, il n'est pas douteux qu'une compréhension plus parfaite du monde les eût dégagés du rationalisme rudimentaire qui les tient captifs. Vous pourriez leur dire: « Ne croyez point que je ne suis pas entré dans le chemin où vous êtes. J'ai parcouru ce chemin tout entier. Je suis même revenu du voyage, et vous êtes encore sur la route ». Mais il sera plus simple de les renvoyer aux enseignements si féconds de l'Histoire. Ils y verront qu'en dépit de certaines apparences le progrès résiste aussi bien aux tentatives généreuses qui veulent l'entraîner d'un pas trop rapide qu'aux sottes entreprises qui prétendent lui barrer la route.
Rien ne s'est accompli jamais par substitution complète d'un ordre nouveau à un ordre ancien. Tout marche par greffes, par adaptations, additions, juxtapositions et redressements.
Les gens sont légion qui se figurent avec naïveté que la Révolution française a créé de toutes pièces notre condition actuelle, et campé sur de nouvelles bases une société neuve. En vérité son œuvre fut simplement de donner de la hache dans des institutions vermoulues qui fussent tombées en poussière sans elle avec quelques années de retard. Quant aux autres institutions — et j'entends celles qui étaient vivantes, c'est-à-dire au niveau des virtualités de la masse — elle ne les a touchées que d'une manière apparente et non point réelle. Il faut bien reconnaître que parmi celles-là, les unes bouleversées un jour furent le lendemain restaurées, les autres subsistèrent en changeant leur nom. De notre grande Révolution il n'est sorti en fin de compte que ce qui sort de l'évolution toute simple et toute spontanée à chaque instant de la durée : un compromis entre le passé et l'avenir — parce que le compromis, c'est la loi souveraine de l'histoire. Ici, le compromis fut la restauration de la royauté ajustée à l'esprit nouveau, le rétablissement des institutions monarchiques adapté au goût de la démocratie — et, pour le dire plus simplement, le compromis fut Napoléon.
Il reste que rhomme vraiment supérieur est celui qui combine les droits de la raison avec les nécessités du fait, qui compose avec ses aspirations les plus généreuses les leçons de rexpérience, et qui tient compte de la résistance du présent sans jamais perdre de vue l'avenir. Or il est indéniable qu'une conduite inspirée par de tels principes offrira des contradictions flagrantes aux yeux de quiconque verra court et ne jugera qu'en surface. Mais il faut comprendre une bonne fois qu'il est des contradictions apparentes dont le vêtement recouvre une
grande harmonie.
Pour ne prendre qu'un exemple entre mille, parmi ceux que fournit notre époque, il est bien certain que l'idéal de paix internationale et d'universelle communion qui est inscrit au fond de beaucoup de cœurs et contre lequel il me semblerait odieux de protester, il est bien certain, dis-je, que cet idéal, impliquant la haine de la guerre et la sympathie de l'étranger, implique du même coup, pour être «logique », Tabolition des frontières et le congédiement de l'armée. Or, supposons qu en l'état des choses, notre armée disparaisse et nos frontières s'évanouissent. Nous aurions à subir une guerre très probablement, et les sentiments belliqueux, forcément ranimés par cette circonstance, replongeraient dans le néant pour nombre d'années la marche du pacifisme. De Vharmonie de surface, créée au nom de la raison, nous voyons sortir dans
le cas échéant une contradiction finale. Aussi, des esprits bien mieux avisés penseront qu'il convient de maintenir et les frontières et Farmée, tout en cultivant avec enthousiasme la haine de la guerre et la sympathie de l'étranger. - Mais c'est une contradiction! direz-vous. - Assurément, par devant la logique. Seulement cette contradiction de surface aboutit en fin de compte à une harmonie. En nous mettant en mesure de soutenir une guerre, nous créons en effet les conditions les plus favorables pour l'éviter. Nous travaillons donc, en dépit des apparences contraires, dans l'intérêt même de l'entente internationale, car nous permettons à l'attitude pacifique de s'affermir et de se fortifier dans un équilibre qui est encore, jusqu'à nouvel ordre, le plus sûr gage de quiétude, et nous favorisons ainsi d'une manière indirecte le travail d une éducation qui a changé profondément depuis un demi-siècle et qui changera de plus en plus nos idées sur les rapports de peuple à peuple. Qu'un tel processus aboutisse quelque jour à détruire l'autonomie des nations, cela n'est guère admissible et n'est point d'ailleurs tellement désirable ; mais qu'il aboutisse petit à petit à régler les conflits de façon moins barbare, et à transposer au besoin entre peuples civilisés le sens même des rivalités, cela n'est pas absolument improbable, et c'est tout justement l'idéal que nous poursuivons.
Le public a vite fait de suspecter la sincérité de certains hommes qui, venus au pouvoir, semblent agir, dans tel cas donné, au rebours des aspirations qu'ils ont exaltées dans leurs livres et dans leurs discours. On oublie trop facilement que par le verbe ces hommes ont traité du bien tel qu'il est conçu ^ au lieu que, dans l'exercice de leur mandat, ils se trouvent aux prises avec le bien tel qu'il est possible. Et dans cette dernière occurrence, ils doivent ne pas être esclaves de leur idéal pour le servir mieux; ils doivent donner l'apparence de ne point lui obéir quelquefois, pour lui obéir justement de la manière la plus éclairée, en ne s'exposant point à gâter par un zèle dangereux son triomphe à venir. Savoir dans une circonstance donnée ne point tenir compte de son idéal, ce peut être, par devant l'idéal, un de ces gestes supérieurement sincères, tels que les seuls esprits d'élite savent les perpétrer.
Quand un homme, pétrisseur de la glaise sociale, mesure ses mouvements sur le degré de résistance ou de ductilité de la matière qu'il veut façonner, quand il ne subit pas la suggestion mystique de l'idée et qu'il compose avec des nécessités multiples au profit même de l'idée, on prononce parfois le mot d' « opportunisme». Je ne sais point de vocable plus équivoque. Dire d'un homme d'État qu'il est « opportuniste », ce devrait être, en prenant l'expression dans son sens étymolo-
gique, le plus bel éloge qu'on puisse lui adresser. Car enfin, en dépit de toutes les apparences et surtout en dépit du mirage de certaines étiquettes, peut-on exiger d'une politique autre chose que d'être « opportune » ? Et quelle qualité d'ailleurs pourrait la rendre fructueuse, si ce n'est celle qui s'accorde avec la complexité, la plasticité, la fluidité des choses, et qui tire le meilleur parti possible des conditions actuelles telles qu'elles se présentent?
Mais entendons-nous. Il y a opportunisme et opportunisme. Il y a un opportunisme passif qui est un pur égoïsme et une pure lâcheté, parce qu'il est l'équilibre dans l'arbitraire — et c'est celui qui ne vise qu'à consolider le présent et à bien se garder des inconvénients qui résultent des avatars. Mais il y a un opportunisme actif qui est ouvert à toutes hardiesses et à toutes générosités, parce qu'il est une harmonie dans la liberté — et c'est celui qui ne redoute point les solutions les plus radicales, mais qui sait fort bien que ces solutions-là s'obtiennent en composant avec autre chose que des concepts logiques, et surtout avec autre chose que des mots creux et des épithètes sonores.
Un opportunisme pareil ne légitime pas ses actes par leurs seules conséquences prochaines; il les légitime par leurs conséquences lointaines. Il doit donc sacrifier parfois nombre d'intérêts actuels
àM
278 LE RêTE ET l'action
à de plus grands intérêts futurs, car le bien de ravenir n'est guère engendré qu'à ce prix. Chaque fois qu'on apporte une modification dans un système en vue d'une fin supérieure, on ne peut manquer d'y introduire une perturbation passagère. Une intervention de chirurgie détermme d'une façon transitoire dans le membre malade un ensemble de manifestations bien plus aiguës et bien plus violentes que celles qu'on entend combattre. Il n'en est pas moins « opportun » d'intervenir chirurgicalement. Beaucoup de découvertes industrielles ne se réalisent et ne s'utilisent qu'en s'accompagnant d'un cortège d'accidents et de calamités. Il n'en est pas moins «opportun» de favoriser ces découvertes. Et pareillement, le triomphe d'une idée sociale ne s'accomplit guère sans troubles momentanés; l'application d'une réforme utile ne s'effectue guère sans quelques victimes; l'avènement d'une justice est toujours marqué par quelque injustice.il n'en est pas moins «opportun» de faire triompher cette idée, d'établir cette réforme,' d'appliquer cette justice, des l'instant que cela est jugé meilleur et possible a
la fois.
Certes, on ne peut établir une règle inflexible qui désignerait les cas où temporiser est une habileté, non pas une faiblesse. Mais il appartient à la sagacité des hommes supérieurs de peser les valeurs telles qu'elles se présentent en chaque
occurrence, et c'est là une besogne autrement difficile mais autrement fructueuse que de se précipiter ou de capituler sans nul examen. Etre à même de pousser une décision sur le grand damier des forces sociales, avec ses risques immédiats et ses risques tardifs mis en balance, voilà bien la vraie marque de l'homme politique. Mais un tel pouvoir implique nécessairement des connaissances très variées dont les gouvernants ne sont pas tous nantis et surtout un sens profond des complexités dont un grand nombre sont dépourvus.
Des considérations qu'on vient de développer, il semble résulter que Tutopie, dans l'ordre des phénomènes sociaux, garde une signification rela^ tive, puisqu'elle reste subordonnée aux temps et aux lieux. Tel idéal social qui n'est pas réalisable dans un pays ou à une époque peut l'être à une autre époque et dans un autre pays.
Il faut reconnaître pourtant qu'il existe des utopies vraiment essentielles, et dont la résolution paraît impossible en quelque temps et en quelques lieux qu'on veuille se reporter. Certaines conceptions paraissent bien frappées en elles-mêmes d'une irréductible stérilité parce qu'elles se trouvent infirmées a priori par les lois inéluctables de la vie.
Depuis que la question sociale intéresse les hommes - et sans doute elle les intéressait b.en avant qu'on ne parlât de sociologues et de so .o- ,o.ie - le problème à résoudre est celui de éter „?1 conflit entre le groupe et l'individu. Or, s'.l est „.iUe manières de régler ce conflit dont un gra^ nombre consacrent des utopies relatives, . es tune façon de le traiter qui consacre à coup sur 1 utop e la plus absolue - et c'est celle qu. compte le faire
''Ten que celle prétention ne soit pas neuve, elle a pris de nos jours une extension inaccoutumée, en même temps qu'une forme quasi mystique expliquée en partie d'ailleurs par la ruine des dogmes traditionnels. A mesure que les hommes ont cessé de croire au bonheur souverain dans un „.onde futur, ils ont espéré davantage que ce bonheur souverain pourrait un jour se manifester dans un monde actuel; à mesure qu'ils ont cesse de croire en une harmonie réservée au royaume des cieux, ils ont développé l'espoir de real ser eux-mêmes cette belle harmonie et de faire descendre, en fln de compte, le royaume des ceux sur la terre.
La religion de l'humanité, envisagée comme tendance vers une justice toujours plus parfa^e représente un noble idéal. Mais elle devient une chimère absurde et dangereuse, dès l'instant qu on
en fait un dogme, et qu'on croit pouvoir demander la réalisation de l'absolue Justice à l'œuvre magique d'un bouleversement social.
Ce bouleversement social, faiseur d'absolu, ne peut être qn^intégralement libertaire ou intégralement égalitaire, suivant l'idée qu'on a de la justice. Aussi bien est-ce vers l'un ou l'autre de ces deux pôles que l'esprit simpliste bifurque. Dans un cas il attend le salut d'un système qui est la négation du groupe, et dans l'autre il attend le salut d'un système qui est la négation de l'individu. Ici et là, il attend le salut de la négation de quelque chose hors de quoi il n'y a pas de salut.
La religion libertaire — et je n'ai pas besoin de dire que je ne songe pas à lui incorporer la masse entière des individualistes dont un grand nombre au contraire cherchent appui dans le collectivisme — la religion libertaire se résume pour quelques âmes simples dans la formule de la liberté produisant la justice d'emblée par la seule vertu de la bonté personnelle. Il suffirait donc de supprimer les facteurs sociaux, c'est-à-dire la Religion, la Patrie, l'État, les lois et les règlements, la force publique et l'armée, pour qu'aussitôt les hommes devenus libres vivent entre eux au sein du plus grand bonheur, dans la plus parfaite harmonie.
Cet anarchisme métaphysique est une pure chimère, car l'individu n'existe intellectuellement et matériellement que par la société. Si les hommes
se sont groupés, c'est que le groupement répondait chez eux à des besoins profonds. L'individu ne tient pas seulement de la société son bien-être, ce qui est trop évident si l'on songe que, nos aptitudes étant diversement réparties, nul ne peut suffire à ses besoins dans le plein isolement -, il tient d'elle aussi la liberté même dont il est jaloux, - ce qu'il est facile de vérifier dans les faits les plus ordinaires de la vie courante.
N'est-il pas certain que la limitation du moi par les règlements sociaux se présente sans cesse comme le vrai garant de notre indépendance? 11 est assez désagréable, quand on voyage en chemm de fer, de sortir d'une douce somnolence pour répondre au geste d'un contrôleur. Cette petite sujétion, si l'on y songe bien, nous met à l'abri pourtant de sujétions plus grandes et qui ne manqueraient pas de nous incommoder, si l'absence de toute surveillance permettait au dernier maraud d'occuper gratis et de nous disputer au besoin la place que nous occupons. Pour assurer notre liberté, il n'y a pas d autre moyen que de mettre obstacle à la liberté des autres et de réduire du même coup la nôtre en un certain sens. Ma liberté de me promener dans la rue implique votre nonliberté de m'assaillir ; elle suppose en même temps ma non-liberté de vous assaillir à mon tour, et vous devez à cette condition votre liberté de vous promener vous-même dans la rue. C'est donc, au
total, des mille servitudes et des mille dépendances qui nous viennent du milieu social, c'est dis-je de ces mille servitudes et de ces mille dépendances que nous tenons l'émancipation relative dont nous pouvons jouir.
De tout cela il résulte que si l'individu est autonome, il ne maintient et n'accroît son autonomie que par ses relations avec ses semblables. Le groupe ne représente pour lui qu'un simple moyen, mais c'est à la faveur de ce moyen qu'il se réalise lui-même en tant que but. La société n'est donc pas pour l'individu l'entité abstraite qu'il doit adorer, mais elle est à coup sûr la source première et la condition nécessaire de son développement. Dès l'instant que l'individualisme devient synonyme de dissolution sociale, dès l'instant qu'il prétend détruire, au nom du droit de liberté, autre chose que les oppressions iniques et les servitudes oiseuses, il tourne le dos à la Justice qu'il recherche, il supprime la Liberté dont il veut le triomphe, il détruit enfin l'Individu qu'il prétend sauver, et, destructeur de l'Individu, il est la négation même de l'individualisme.
Mais voici maintenant la contre-partie.
La religion égalitaire — et je n'ai pas besoin de dire que je ne songe pas à lui incorporer la masse entière des collectivistes dont un grand nombre au contraire s'évertuent au nom de l'individualisme — la religion égalitaire se résume pour
quelques âmes simples dans la formule de l'égalité produisant la justice d'une façon spontanée par les seuls bienfaits de la communauté souverame. 11 suffirait donc de supprimer les différences mdwiduelles et de placer toutes les unités dans une sorte d'anonymat sous la protection de 1 ensemb e pour qu'aussitôt les hommes, devenant égaux vWent en bon accord et jouissent d'une fehc.té
complète. , ^t •
Ce socialisme métaphysique est une autre ch.- „,ère, car la société n'existe intellectuellement et n^atédellement que par l'individu. En dep.t de quelques métaphores subversives qu'on emprunte à la biologie pour nous affirmer que nous sommes les simples cellules d'un grand organisme qu. s appelle un groupement social et qui est dou dune âme, c'est dans l'homme et non point du tout dans la société que siège la faculté de penser de iouir et de souffrir. On aura beau convier toutes les unités à se confondre en une abstraction grégaire, on ne fera pas qu'une abstraction ne soit pas une abstraction et que l'association grégaire puisse valoir autre chose que ce que valent ceux qui la
'TaTandeurde l'ensemble est donc subordonnée on ne saurait assez le répéter - à la grandeur morale et intellectuelle de l'élite qui Pétnt de sa substance le cœur et l'esprit des masses. L intérêt véritable d'une société c'est de laisser chaque indi-
vidu développer en soi le maximum de personnalité dont il est capable. Son plus sûr gage de grandir, c'est de favoriser le développement des êtres « exceptionnels » qui préparent le chemin où pénétreront les foules, car il n'est pas d'amélioration matérielle ou morale qui ne soit l'œuvre d'indépendants. Si au milieu des faibles et des incapables les forts venaient à manquer, si au milieu des médiocres et des routiniers les non-conformistes faisaient défaut, les faibles et les incapables, les médiocres et les routiniers seraient plus pauvres et plus asservis que jamais.
C'est une loi naturelle que les différences vont en s'accentuant à mesure qu'un milieu progresse. Il n'est rien de moins personnel qu'un sauvage, et les peuplades primitives sont si bien confondues dans un caractère commun et dans une égalité parfaite qu'on ne peut guère distinguer ceux qui les composent. Ces derniers ne s'élèvent à l'état d'agrégat social qu'en créant entre eux certaines dissemblances, et, plus l'agrégat progresse, plus les dissemblances tendent à s'affirmer.
Dans une société réalisant l'égalité de fait, la liberté individuelle se trouverait naturellement sacrifiée, car on nierait cette liberté forcément si, sous prétexte d'égaliser, on étouffait en chacun la libre expansion de ses dons originaux et de ses pouvoirs propres. Mais en outre les initiatives et les énergies privées s'épuiseraient bien vite, car on ne
LE BÊVE ET l' ACTION
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manquerait pas de ruiner l'effort si, en vue d'uniformiser, on expropriait tout ce qui se tient en dehors de la mesure commune ou qui tend à s'élever au-dessus du niveau moyen. Le résultat d'un tel nivellement serait un amoindrissement général de la société humaine. Seulement la société humaine sans doute n'attendrait pas de subir cet amoindrissement : elle changerait rapidement contre une dictature quelconque le despotisme anonyme (lu'elle se serait infligée. Dès qu'un collectivisme prétend se fonder sur le nivellement, dès qu'il prétend détruire, au nom du droit d'égalité, autre chose que les supériorités conventionnelles et les privilèges arbitraires, il s'éloigne de la Justice qu'il voudrait atteindre, il condamne l'Égalité qu'il voudrait défendre, il réduit enfin à néant la Société qu'il divinise, et, destructeur de la Société, il est la négation même du collectivisme.
Au résumé, il n'est point de conception sociale qui puisse mettre au monde Tabsolue Justice pas plus que l'absolu Bonheur. Ni Végalité intégrale, ni Vintégrale liberté ne sont conciliables avec la réalité des faits. Il n'y pas plus d'individu situé hors la société, pouvant se passer d'elle, et se réalisant en soi, qu'il y a de société située hors Yindividu, pouvant se passer de lui, et se réalisant comme
pure entité.
Je suis en même temps autrui et l'ennemi d'au-
LES UTOPIES DANS LES PHÉNOMÈNES SOCL\lX 287
trui; je suis un moi qui dépend et qui s'oppose à la fois irrémédiablement. Chacun de nous ne peut vivre que pour les autres et contre les autres. La loi indissoluble, c'est que des êtres placés côte à côte sont constamment obligés de s'entr'aider d'une part, et de se nuire d'autre part. L'harmonie qui rapproche et la lutte qui sépare sont leurs conditions basales d'exister d'abord et de s'accroître ensuite. Ni la coopération, ni la concurrence ne sont les exclusifs promoteurs de l'activité féconde. Le conflit et l'entente sont deux principes qui se renforcent et ne se détruisent pas. Supprimez le corps social et les hommes s'abîment dans le chaos. Etouffez le pouvoir de l'individu et les hommes s'éteignent dans l'automatisme.
Alors qu'allez-vous me demander d'opter pour le Tout ou pour l'Unité? Les autres sont mon bien comme je suis le bien des autres. Seulement, quel- ■que chose — qui n'a rien à faire d'ailleurs avec la logomachie des théoriciens — me dit tout au fond de moi-même qu'en étant le bien des autres je réalise encore la part la plus belle du mien, car il n'est pas de plus grande manifestation de la vie individuelle que de s'ouvrir sur autrui, en s'évadant des limitations du moi, de son imperfection et de sa pauvreté, pour déborder largement et généreusement au sein de l'universelle vie.
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