COSMIQUES
La valeur de l'idée dans le domaine cosmique. - Les hypothèses fantaisistes et les inventions scabreuses.
L' € inconnu » et 1' « inconnaissable ». — Le malentendu de la « banqueroute ». - La Science et les sciences.
L'utopie par méconnaissance des réalités externes peut exister dans l'ordre des phénomènes cosmiques aussi bien que dans l'ordre des phénomènes sociaux. Mais il faut reconnaître qu'ici, par la précision relative des faits, par leur fixité plus grande surtout, l'erreur présomptueuse est rendue moins imprévisible et plus appréciable.
Entre l'idée et les faits, nous retrouvons, dans le domaine cosmique, cette entière réciprocité déjà observée dans le domaine social. L'expérience engendre l'idée, mais l'idée oriente à son tour l'investigation vers une expérience nouvelle. Devançant notre^cience actuelle, il existe un « préscientifique-)) toujours gros de notre science future. 11 ne peut
être question par conséquent d'éliminer de la science l'idéal qui se présente sous la forme de r « hypothèse » et qui est la base même de la création scientifique. Mais cette base, en revanche, n'est utilisable que vérifiée, c'est-à-dire étayée sur le critérium souverain de l'empirisme.
L'hypothèse étant, par définition, « un système rationnel anticipé qui prévoit et ordonne un grand nombre de faits », son danger réside en ce qu'elle nous laisse prendre souvent sans contrôle nos images mentales pour des représentations de la réalité.
A toutes les époques, il y eut des hommes plus ou moins enclins à soutenir certaines théories sans les vérifier, ou à formuler des lois sans les plier d'une façon rigoureuse aux données que fournit l'expérience ; à toutes les époques, il y eut des inventeurs fantaisistes, tentés de satisfaire a priori leur besoin de réalisation et de porter dans le monde objectif, avec une complaisance quelquefois dangereuse, des constructions qui n'existaient qu'au fond de leurs cerveaux.
Ces aberrations marquent surtout les premières étapes de révolution scientifique. On se rappelle ces physiciens à la recherche du mouvement perpétuel, séduits par l'idée abstraite de la conservation de l'énergie; ces chimistes à la poursuite de la pierre philosophale, hypnotisés par la conception abstraite de l'identité de la matière;
LE BÊVE ET l' ACTION
ces médecins préparateurs de l'universelle panacée, dominés par la croyance abstraite en une cause commune de lu santé et de la maladie.
Avec le progrès, les fausses prétentions de ce genre deviennent forcément plus rares : elles sont remplacées par d'autres un peu moins grossières. Mais il est douteux qu'on les voie disparaître un jour définitivement.
Si l'utopie scientifique tend à s'éliminer petit a petit du domaine de chaque science en particulier, il apparaît qu'une certaine utopie métaphysique cherche à s'installer de plus en plus dans celui de la Science au sens général. Et nous rentrons avec elle dans le cadre des utopies foncières, de celles, en un mot, qui sont condamnées par les lois basales
de la vie.
Depuis que les hommes pensent, ils ont le souci assez naturel d'éclairer le mystère de leurs origines et de leurs destinées. Les religions et les philosophies - qui ne sont bien souvent que des religions - s-étaient chargées jusqu'ici de cette tâche difficile, et c'est une audace de la science moderne que de prétendre à les supplanter en une telle matière. L'explication de cette audace, en vente, n'est point malaisée. Comme le préjugé humanitaire est un fruit mystique nouvellement surgi
des décombres de l'ancien dogme, le préjugé scientiste en est un autre dont la genèse n'est pas différente et qui appelle par suite une critique assez analogue.
La religion de la science, envisagée comme tendance vers une connaissance relative toujours plus complète du monde extérieur, représente notre aspiration la plus légitime et la plus fondée. Mais elle apparaît comme une superstition ridicule, dès l'instant qu'elle devient un dogme par quoi l'on affirme que nous obtiendrons un jour la réponse au mystère vital, réponse qui constituerait l'intégrale et définitive révélation de l'absolue vérité.
La Science, en tant qu'elle prétend^ après les religions et en leur place, donner une explication du Monde, n'a rien de commun d'ailleurs avec les multiples sciences, techniques raisonnées ayant leurs méthodes spéciales et leurs objets propres. Elle est tout simplement, après évanouissement de l'ancienne foi, un substitut de religion. Il s'agit là très essentiellement d'une «croyance laïque», et cette croyance, comme les croyances religieuses qu'elle veut remplacer, présuppose d'abord que l'Univers a un sens, et qu'il existe un but supérieur préétabli vers lequel une intention mystérieuse dirige l'ensemble des phénomènes. Ensuite, elle admet que l'Univers, représentant ainsi un circuit fermé, n'est pas indéchiffrable, que son
énigme apparente finira par être éclaircie, et qu'enfin il n'y a pas, en regard du « connaissable » un « inconnaissable »>, mais en regard du « connu >, un « inconnu » qu'il s^agit de combler.
Les représentants nouveaux de la religion scientiste, comme les représentants anciens de la religion révélée, demeurent fidèles à cette conviction : à savoir que d'une part il existe des principes et des fins, et que d'autre part, en tout ce qui concerne ces principes et ces fins, il est dans le pouvoir des hommes de passer du doute à la certitude. Or, s'il est vrai qu'aux représentants de la reli-ion révélée on a fait souvent un grief de rechercher la certitude métaphysique ailleurs que dans la connaissance rationnelle, il faut reconnaître que les représentants de la religion scientiste pourraient se voir reprocher à leur tour de demander celte même certitude à une connaissance rationnelle, qui est applicable au relatif sans doute, mais qui laisse l'absolu hors de son domaine, et qui est incapable de nous faire toucher, à quelque moment que ce soit, f essence de la vie. Leur superstition, à eux, c'est de faire de la Raison un moyen d'atteindre la Vérité en soi : superstition idéologique, non théologique, mais superstition quand même.
Notre raison n'étant pas autre chose que le mode suivant lequel s'est développée notre faculté de comprendre au contact d'une expérience forcément
limitée, comment pourrait-elle saisir jamais l'absolue vérité qui se déroule sans interruption dans l'éternel et dans l'infini? Puisqu'il n'y a rien dans la raison qui n'ait été antérieurement dans l'expérience, et puisque l'expérience antérieure qui fait la raison actuelle ne renferme par définition qu'une partie de la chaîne phénoménale, comment la raison actuelle qui en découle pourrait-elle embrasser jamais la totalité de cette chaîne et par conséquent le tout de la vie? Il est bien trop clair qu'étant amenés à précomprendre le déroulement de l'expérience à venir dans le creuset de la raison actuelle, les scientistes doivent contredire forcément leur propre esprit scientifique. Nous les voyons en effet partir de ce principe, à savoir que l'expérience est à la base de la connaissance rationnelle ; mais nous les voyons aboutir à cette conclusion paradoxale, à savoir que la raison peut concevoir quelque chose qui n'est pas et qui ne peut pas être daus l'expérience.
En somme, la faute capitale du rationalisme scientiste qui est un rationalisme outré, c'est tout justement de pécher contre la raison. Et cette faute est mise en relief d'une manière éclatante par la philosophie moderne dont les vues sur la genèse et la valeur de l'intelligence humaine se sont, nous allons le voir, singulièrement précisées.
L'intelligence, au sens le plus étroit du mot, se présente aujourd'hui comme une simple annexe de la
faculté d'agir, et plus exactement comme une adaptation progressive entre les circonstances de l'action et l'être agissant, comme une appropriation de plus en plus parfaite de l'être existant au milieu dans lequel il existe. La faculté de comprendre, naturellement dirigée vers l'action, a surtout pour fm de «faire rentrer la vie qui s'écoule dans des cadres déjà connus », en nous donnant de notre ambiance « une représentation mécanistique, artificielle et nécessairement symbolique », c'est-à-dire qu'elle fixe entre les choses des rapports qui nous permettent de « penser la matière » pour nous en ser>ir, mais qu'elle n'apprend rien, absolument rien sur l'essence des choses. La logique rationnelle, qui est souveraine dans le domaine de la matière brute et qui sait fixer à merveille une relation entre deux phénomènes pour nous permettre de situer ces phénomènes et de les plier à notre usage, la logique rationnelle ne peut rien nous dire de l'existence elle-même qui est mouvement, qui est écoulement continu, et qui échappe par nature à toute tentative d'arrêt.
Notre esprit ne se représente clairement que ce qu'il peut immobiliser dans le temps et dans l'espace, et c'est-à-dire le phénoménal; il est incapable de se représenter la mobilité vraie, la continuité réelle, et c'est-à-dire l' « élan vital», le jaillissement ininterrompu de 1' « évolution créatrice ». Mais, d'ailleurs, étant engendré par l'évo-
lution créatrice, comment cet esprit embrasserait-il cette évolution? Étant déposé en cours de route par le mouvement évolutif, comment s'appliquerait-il à ce mouvement? Que l'intelligence ratiocinante des humains soit caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie, en son sens profond, c'est une vérité de premier ordre à laquelle il faut bien se résoudre et qui a trouvé définitivement son éloquente confirmation dans la belle œuvre de M. Bergson^.
Ainsi, nous sommes en plein domaine d'utopie quand nous prétendons progresser des vérités scientifiques relatives à la vérité métaphysique absolue, comme on irait d'un état de connaissance fragmentaire vers un état de connaissance accomplie et définitive. Des éléments de plus en plus nombreux étant incorporés chaque jour au contenu de l'expérience acquise, il est vraisemblable que l'inconnu scientifique reculera sans cesse et que sans cesse le connu gagnera du terrain; mais il reste que la science, faite par nous, ne vaudra jamais que par rapport à nous, et que le C07inu scientifique, n'exprimant que notre mesure et ne servant que notre utilité, sera demain tout comme aujourd'hui dans le relatif et dans le contingent, non dans l'essentiel et dans l'absolu. Et ceci revient à dire que, demain pas plus qu'aujourd'hui, le
i. Henri Bergson. V Évolution créatrice (Alcan).
connu scientifique ne sera une explication du Monde.
Au résumé, la cosmologie des scientistes se présente à nous, dans son apparente irréligion, comme une conception foncièrement religieuse. Elle dérivé d'un pur acte de foi. Mais, beaucoup plus que les autres cosmologies religieuses, elle encourt les reproches du bon sens. Les représentants de l'ancien dogme, en effet, considéraient comme possible la connaissance totale et définitive de l'absolue Vérité, mais ils remettaient à Dieu la possibilité de cette connaissance. La proposition se trouvait située, de cette manière, dans un domaine inaccessible et complètement étranger à la logique; elle était placée en une posture telle qu'elle ne pouvait être ni infirmée ni confirmée. Au contraire, les sectateurs de la nouvelle foi prétendent faire de l'Homme le dépositaire des prérogatives dont il est question, c'est-à-dire qu'ils placent la proposition dans le domaine proprement logique et la mettent en une posture telle que son absurdité devient flagrante.
Enlever à Dieu la connaissance intégrale pour la remettre à l'Homme, c'est une « petite différence » qui laisse « pêle-mêle et confondus dans une même catégorie l'athée et le déiste le plus convaincu ». Mais cette « petite différence » n'est pas à l'avantage de l'athée. Voilà bien la conclusion qui s'im-
pose ici, et nous ne pouvons mieux faire que d'en emprunter les termes à la pénétrante critique de M. de Gaultier^.
Que la Raison ayant tué Dieu se déifie, que le rationalisme ayant détruit le mysticisme s'installe en tant que mysticisme, et que la Science ayant chassé la Religion s'institue Religion, tout cela n'a rien que de très ordinaire. Une chose prend la place d'une autre. Et du moment qu'il faut pour Pesprit des foules un « système du monde » , il était assez naturel que les progrès scientifiques vraiment merveilleux qui ont marqué la fin du siècle dernier permissent à la Science de remplir une place vide qui ne pouvait rester vide.
Mais en vérité, la prétention, aux yeux des penseurs, était trop puérile pour qu'on ne parlât pas de « faillite », et pour qu'un mouvement ne se produisît point,' sous forme de réaction. Faillite incontestable, et réaction légitime en un sens, car on devait s'apercevoir que les causes finales reculaient, se dérobant à mesure, alors que nous avancions dans le domaine de la connaissance; on devait constater qu'après tant d'efforts et au moment même où le progrès des sciences positives nous fournissait l'indéniable preuve d'un formidable accroissement de nos forces, l'énigme
1. Jules de Gaultier. Scientisme et Pragmatisme {Revue philosophique j 1911).
suprême restait aussi vague et aussi lointaine qu'au début des siècles. Notre admirable persévérance nous avait ensevelis sous l'amas des petits faits et des menus détails, des classifications difficiles et des nomenclatures touffues; mais elle nous laissait, sur le fond des choses, aussi mal informés que devant. Il y avait bien, en ce sens, « faillite » : il y avait « faillite » si la science prétendait fonder sur ses immenses et fécondes découvertes un svstème du monde.
Mais attendez. A cet égard, la science, la vraie science n'a jamais rien promis. Par suite, elle n'a rien à tenir. Ceux-là donc s'expriment incorrectement, qui l'accusent de ne point se conformer à ses engagements. Un néo-mysticisme a pu demander à la science un effort ridicule dans le sens du métaphysique, et il s'est trompé. Mais la science ne prétend qu'à croître dans le relatif et dans le contingent pour fixer de mieux en mieux notre adaptation au monde, et dans son domaine elle n'a point failli.
Encore une fois, la science nous comble de bienfaits en établissant toujours de nouveaux rapports, et en nous dictant ainsi les moyens pratiques de plier à nos fins le milieu dans lequel nous vivons; mais elle reste et restera muette sur le grand Mystère. Encore une fois, on ne peut pas dire que la science ait dévoilé les énigmes de l'Univers, ni qu'elle ait promis de les dévoiler, ni
qu'en ne les dévoilant pas elle ait fait « banqueroute ». Encore une fois, il n'y a pas de cosmologie scientifique^ il n'y a pas non plus de banqueroute de la science ; il y a des sciences qui ne sont que des fictions utiles évoluant sans cesse vers plus de science et c'est-à-dire plus d'utilité.