L^Dilettantismesentimental (Revue philosophique
LES HOMMES DE RÊVE
la passion comporte, en plus de sa valeur « réelle » qui est d'ordre affectif, une valeur « représentative » d'ordre intellectuel, qui peut être exploitée pour son propre compte comme source de passion. Et si cette remarque est applicable en de certaines proportions à chacun de nous, c'est qu'en chacun de nous un poète sommeille. Seulement, chez le commun des hommes, le poète est en vérité peu de chose. Il en résulte qu'en toute passion c'est l'élément affectif Qi non le représentatif (\w\ domine : la souffrance est subie; elle n'est point pensée^ ou elle ne l'est guère. C'est justement le contraire que nous observons chez l'homme qui nous intéresse. Dans l'esprit artiste et tout spécialement dans cette modalité particulière qu'est l'esprit poète, l'élément purement affectif de chaque émotion s'efface pour faire place au représentatifs de telle sorte que les sentiments sont vus du dehors. L'esprit qui les éprouve les contemple autant et plus encore peut-être qu'il ne les subit. Aimer, pour lui, c'est aimer sans doute; mais c'est aussi et davantage encore se regarder aimer, s'observer comme prétexte et comme occasion de l'amour. Souffrir, pour lui, c'est souffrir certainement; mais c'est aussi et davantage encore s'éprouver souffrir, prendre sur soi-même une vue de la souffrance.
Ainsi peut-on dire que la vision spectaculaire trouve à s'appliquer au monde intérieur des purs
sentiments tout comme elle s'applique aux mille perceptions qui nous viennent du monde extérieur. Il y a, pour l'esprit artiste, une curiosité voluptueuse des choses de l'ambiance, et nous savons combien l'art du peintre et du romancier sait tirer profit de cette curiosité; mais il y a, pour l'esprit artiste également, une curiosité voluptueuse de ses états d'âme, et c'est en prenant le vertige constamment et comme à plaisir devant leurs abîmes que les plus glorieux poètes nous ont dotés de maints chefs-d'œuvre.
De la disposition qu'on vient d'étudier il résulte que, si l'esprit artiste doit ressentir plus profondément que le commun des hommes les vicissitudes et les imperfections de la vie quotidienne, il devra aussi regarder ces vicissitudes et ces imperfections sous un angle qui n'est point celui des autres humains. Aussi bien l'esprit en question est-il doué sans doute pour souffrir, mais il est doué, en revanche, pour traiter sa souffrance par des procédés capables de la dominer, peutêtre même par des procédés capables — qui sait? — de la changer en joie.
Et d'abord l'attitude contemplative confère à celui qui la recherche le pouvoir très spécial de s'arc-bouter contre la douleur en s'intéressant à sa simple représentation ; elle lui communique le don très particulier de tenir en échec la misère
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de vivre en s'intéressant aux spectacles qu'offre la vie et non pas à la vie elle-même. Avec elle, en effet, la chose tend à s'éclipser, et c'est sur Vimage que se concentre tout l'intérêt. La souffrance du poète qui nous fait sa plainte, par exemple, c'est bien sa souffrance à lui, mais c'est sa souffrance regardée du point de vue surtout objectif, sa souffrance placée dans l'abstrait et l'impersonnel. Or, prendre d'un sentiment une connaissance objective, c'est toujours à quelque degré le détacher de soi ou se détacher de lui.
Mais ceci ne représente encore que le côté négatif du mécanisme compensateur dont je marque les bases. Et voici maintenant le côté positif.
Un esprit artiste n'a pas simplement le pouvoir de se distraire du mal en l'objectivant. Les douleurs que lui fait éprouver sa sensibilité naturelle, cette sensibilité qui est affectée péniblement par ce qui est mauvais, il peut les transmuer en joies, du fait de sa sensibilité intellectuelle, de cette sensibilité qui est agréablement impressionnée par tout ce qui est spectacle. « Se mettre en face de sa peine, disais-je dans un autre ouvrage^, c'est la connaître, et tout acte de connaissance étant dynamogénique s'accompagne d'éléments de plaisir. Mieux encore, comprendre sa douleur, au sens étymologique, c'est la posséder, et la posséder,