OBSERVATION LXXXVII
11 y a quelques années, cinq ou six semaines après le commencement de Tannée scolaire, un de mes élèves, que je désignerai par X..., eut Fidée d'abandonner ses études et de devenir immédiatement clerc de notaire. Comme le succès final de ses éludes n'était pas douteux, ainsi que la suite le prouva quand il se fut décidé à revenir au lycée, ses camarades se montrèrent surpris d'un pareil coup de tète. D'ailleurs ils ne le connurent pas très bien, et ce fut seulement un bruit qui circula parmi eux, car l'absence de X... ne se prolongea pas. Sur ces entrefaites, l'un d'eux eut un rêve, dans lequel, après une scène qui avait lieu en classe, se trouvait le passage suivant :
« Pendant que je causais avec le professeur, les internes ont disparu. Je sors le dernier de la classe avec X... En longeant le trottoir pour regagner l'étude, il me montre, en riant beaucoup, une lettre de B... le dissuadant d'être clerc de notaire. Je regarde d'abord la signature, qui occupe, avec le paraphe, une page entière. Puis je commence la lettre. Elle débute par ces mots : « malheureux... » C'est tout ce que j'en ai lu, et j'en suis encore là quand nous arrivons au haut de l'escalier, devant le cabinet de M. le Proviseur, etc. »
Ainsi le souvenir d'une conversation peu précise s'est développé en un tableau de rêve. Ce souvenir a provoqué l'idée qu'un camarade pourrait essayer de dissuader X... de son projet déraisonnable, que B... se chargeait de ce soin, qu'il écrivait à X... une lettre emphatique, et que X... à son tour, rentré au lycée, montrait cette lettre à l'auteur de l'observation. 11 y a là tout UQ enchaînement d'événemenls imaginaires que le premier terme commande et dont chacun est la conséquence, non pas nécessaire, mais possible et
même vraisemblable, du terme précédent. Sans doute, on pourrait dire que, dans cette suite d'images, chacune est appelée par Uimage précédente en vertu des lois de Tassociation, et je ne veux point soutenir que Tassocialion de contiguïté n'est pour rien dans cet enchaînement d'images. Mais elle ne suffit pas à l'expliquer, il y a dans l'apparition dès images un choix inconscient, une finalité. Même le but auquel tend le développement du souvenir est très clair : il s'agit de faire que X... rentre au lycée, et le mouvement des images va jusqu'à son terme naturel. 11 existe des sentiments dans ce rêve : senliment de camaraderie à l'égard de X..,, sentiment railleur à l'égard de B..., à qui est attribuée une lettre emphatique, sentiment de curiosité en partie satisfaite au sujet du contenu de la lettre. Mais ces forces ne me paraissent pas assez coordonnées pour expliquer tout le travail mental qui s'est effectué.
OBSERVATION LXXXVllI
De M. 7'... — « Je croyais assister aux assises où siégeait mon père. On jugeait un homme qui avait assassiné ses parents. La salJe était très vaste et pleine de monde. On écoutait avec attention le réquisitoire du procureur, qui termina en demandant la condamnation de l'accusé à la peine de mort. Soudain,, à côté de moi, j'entendis un cri d'horceur : je me retournai, et j'aperçus l'accusé, que les dernières paroles du procureur avaient rendu fou. Sa face se contracta nerveusement, ses yeux roulèrent dans leurs orbites : il avait Tair d'un épileptique. A ce spectacle, tout le monde s'enfuit, moi comme les autres. Tout à coup je me sentis saisi par les épaules : 'je me retournai et aperçus l'horrible vision qui me tirait en arrière. Je voulus crier, mais impossible de proférer une seule parole. Un frisson d'angoisse me secoua tout entier, et je m'éveillai. »
L'origine de ce rêve est dans ce fait que M. T..., le jour précédent, avait lu dans un journal le compte rendu d'une session d'assises. De plus, comme fils de magistrat, il a entendu souvent parler de la cour d'assises, et a assisté récemment à une audience. En tout cas, c'est ia lecture faite la veille qui fournit le point de départ du rêve. Les souvenirs de la lecture prennent naturellement, comme il arrive toujours dans le rêve, le caractère hallucinatoire : le rêveur assiste donc à l'audience. Voilà la situation qui va maintenant se développer : le procureur requiert la peine de mort, l'accusé devient fou, il se trouve à côté du rêveur, le public s'enfuit, le rêveur aussi, le fou le saisit par les épaules, et le réveil se produit. La peur contribue à déterminer cet enchaînement d'images, mais elle ne commence à agir qu'au moment où le rêveur s'imagine que le fou est à côté de lui : l'image précédente (l'accusé devenu fou) a été appelée par la situation antérieure (le procureur requérant la peine de mort) comme en étant la suite naturelle; et lé réquisitoire du procureur est aussi la suite naturelle de la situation précédente. L'image laissée dans l'esprit par la lecture du jour précédent s'est donc développée d'abord d*une . façon spontanée.
Dans les observations qui précèdent, on peut remarquer que les images appelées pour former la suite de la première image sont des images récentes, ou, le plus souvent, des images usuelles. Les images usuelles sont d'une façon constante à notre disposition, et elles sont appelées pour satisfaire à tous les besoins théoriques ou pratiques : autrement dit, elles sont complètement subordonnées à l'image initiale, qui joue à leur égard le rôle d'image maîtresse ou direclrice. Mais parfois
aussi, le développement d'une image est compliqué et jusqu'à un certain point interrompu par l'apparition d'une image qui ne se laisse point subordonner aussi complètement.