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OBSERVATION LXXXIX

De J. J/... — Nous sommes, mes parents, ma sœur et moi, à une petite gare peu éloignée de Saint-Germain-des- Fossés. Nous allons prendre le train. Nous sommes en retard. Nous disons rapidement au revoir au domestique qui nous a amenés dans un grand break et nous entrons dans Ja gare. Je me précipite pour prendre les billets juste au moment où l'on va fermer le guichet. Le train est annoncé. Il faut vite faire enregistrer les bagages. Pour comble de malheur, on ne voit pas un employé : il n'y a là qu un pauvre homme coiffé d'une casquette galonnée, qui me dit qu'il est épicier, et qu'il remplace le personnel de la gare en cas d'absence. Je l'aide à transporter les bagages, à les peser; je colle moi-même les étiquettes sur les colis. A ce moment le train entre en gare et je m'aperçois que nous avons oublié les cannes et les parapluies : je vais les chercher en toute hâte dans la voiture, qui n'est pas encore partie. Alors je vois à côté de moi un personnage que je n'ai pas encore aperçu : c'est un homme de trente ans, grand, blond, aux longs cheveux rejetés en arrière, pincé dans une redingote serrée à la taille, vêtu à la mode de 1830; c'est Alfred de Musset. Je ne suis pas étonné de le trouver là, et je lui parle comme si je le connaissais depuis longtemps. Ensemble nous entrons dans la gare, puis nous allons sur le quai rejoindre mes parents ^t nous montons dans le train. Je remarque alors que le quai de la gare est celui de Nevers...

Explication, — « L'avant-veille, j'avais accompagné mon père à la gare, et j'avais passé devant pour prendre les billets; mon père étant un peu en retard, nous avions été passablement bousculés pour faire enregistrer les bagages. Je n'ai pas pu comprendre d'où venait l'idée de l'oubli dçs parapluies. Je comprends bien la présence d'Alfred de Mus-

set : le soir, avant de m'endormir, je m'étais proposé de relire // ne faut jurer de rien, et, en songeant à cette comédie, je m'étais rappelé un portrait que j'avais vu du poète, et où il était représenté comme il l'est dans mon rêve. »

La première image (arrivée à la gare en retard) reproduit donc, avec quelques modifications inexpliquées, comme le changement de cadre, un souvenir de Tavant-veille. Elle se développe en appelant des images usuelles : on va fermer le guichet, le train est annoncé, pas d'employés, un épicier en casquette galonnée fait le service, le rêveur transporte les bagages, il colle les étiquettes, le train entre en gare, les parapluies sont oubliés, on va les chercher dans la voiture. Tous ces événements se suivent d'une façon très naturelle, et il ne reste plu^ qu'à aller prendre le train pour faire le voyage. C'est -dans ce sens que les images devraient être appelées maintenant. Mais la série est interrompue par une image du jour précédent (une image d'image) qui vient se mettre h la traverse et qui commence à se développer à son tour, ^n comprend aisément que cette image ne pouvait guère, comme les images usuelles, être coordonnée d'une façon satisfaisante avec les images précédentes. Elle appartient à une autre série, elle s'est conservée pendant que les précédentes se succédaient, elle ne s'est pas modifiée, et elle est venue se mêler à l'autre série avec laquelle elle se développe maintenant : le poète et le rêveur parlent ensemble, ils entrent dans la gare, passent sur le quai et vont rejoindre les autres personnes. Mais la première image n'a pas encore épuisé complètement sa force de développement, et elle entraine avec elle la deuxième, quoique la subordination de celle-ci ne soit pas parfaite.

OBSERVATION XG

Je rêve que je suis en voyage et que je descends, accompagné d'un de mes collègues de Nevers, un chemin que j*ai suivi bien souvent autrefois pour aller à la maison que j'habitais à-Mâcon. C'est le matin. J'arrive à la maison. Je sonne. Une jeune bonne vient m'ouvrir. Je lui expose que j'ai habité la maison et que je désire, sinon la visiter, du moins faire le tour du jardin. On m'y autorise immédiatement.

Jusqu'ici, c'est simplement une image qui se développe, miais il faut remarquer que je suis au début accompagné d'un de mes collègues de Ne vers : cette image appartient à une autre série que la série principale; les deux séries se sont rencontrées, et l'image de mon collègue a été incorporée à la série principale, sans autre raison apparente que sa présence dans l'esprit à ce moment. Le rêve continue, mais il est maintenant dirigé par une crainte, qui se réalise :

« Je constate que le jardin, auquel je donnais autrefois beaucoup de soins, est très négligé. Sur un mur exposé à Test, des pêchers en espalier ont grandi démesurément par défaut de taille : au-dessus des lils de fer, des branches de 3 à 4 mètres s'allongent en désordre et retombent au-dessus d'une pelouse ; ces branches sont couvertes de feuilles, mais on n'y voit pas de fruits ; les branches inférieures des pêchers n'ont que quelques feuilles jaunâtres et des rameaux desséchés. Plus loin, le mur qui séparait mon jardin du mur voisin est démoli, mais d'une façon incomplète : des pans de mur restent debout au milieu des pierres et des décombres. La maison qui existait dans le jardin voisin a été démolie : on a arraché les pierres des fondations, et l'emplacement de la maison est occupé par un large trou carré au bord duquel se trouvent des monceaux de terre

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piétinée. Dans mon ancien jardin, des massifs de fleurs et d'arbustes ont été détruits, et je vois à la place des carrés de poireaux mal plantés et envahis par des herbes à demi desséchées. Un homme de petite taille, trapu, se trouve là; je comprends que c'est le nouveau propriétaire, qu'il a acheté les deux maisons, qu*il a démoli la maison voisine et le mur de séparation, et qu'il laisse le tout dans un grand désordre. »

Ma crainte que le jardin fût mal entretenu après mon départ s'est donc réalisée dans le rêve, mais elle s'est rc^alisée au moyen de deux sortes d'images : les unes sont des images usuelles, les autres sont des images récentes, c'est-à-dire des images qui tendaient à occuper l'esprit à ce moment et à s'y développer spontanément. Notamment les plants de poireaux reproduisaient assez exactement un coin du jardin que j'ai abandonné à mes enfants à Nevers, avec permission d'y planter et d'y arracher tout ce qu'ils voudraient; le trou qui occupe l'emplacement de la maison se rattache à ce que j'ai vu récemment des fondations établies pour une construction; et enfin le nouveau propriétaire trapu ressemble à un homme que je rencontre fréquemment, roulant une brouette vers un jardin qu'il cultive dans mon quartier. Voilà donc trois images récentes qui viennent spontanément fournir des matériaux au tableau par lequel se réalise la crainte.

Cette apparition, au cours d'un tableau de rêve, d'images particulièrement vivaces qui s'imposent ainsi à l'esprit et modifient parfois d'une étrange façon le développement d'une tendance ou d'une image maîtresse, est très fréquente dans le rêve et montre qu'il existe pendant le sommeil, en outre des séries princi-

pales, des séries secondaires qui s'entremêlent avec les séries principales toutes les fois que F occasion s'en présente. En voici encore un exemple :

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