OBSERVATION XCIX
De J. D.,. — Je suis avec une dame^ poussnnt une voilure d'enfant, dans une gare. C'est probablement la gare Perraçlic, à Lyon, car nous descendons un escfilier qui passe sous les voies ferrées et remonte sur un autre quai. Nous arrivons dans le couloir souterrain, qui d'ailleurs est très bien éclairé, mais nous sommes les seuls voyageurs en cet endroit... A un tournant, nous apercevons trois individus h figures sinistres et habillés de costumes à carreaux gris... Je ne saiiî ce que Je leur dis- Tout à coup Tun d'eux braque sur moi un revolver. Je me retourne vers la dame : elle avait disparu avec la voiture, A sa place je trouve un de mes amis de Mtkon. Je ne m'étonne nullement de sa présence et le préviens seulument qu'il est dangereux d'aller plus loin. Je n'ai pas le temps d achever ma phrase que plusieurs coups de revolver retentissent sous la voûte. Je me réveille et saute à terre. Je cours ouvrir raa fenêtre et je vois dans la cour ma mère qui prononce des paroles inintelligibles en ramassant un seau de fer ; le seau était tombé en faisant beaucoup de bruit, ;\ ce que ma mère me dit. C'est probablement ce bruit que j'ai pris pour les coups de revolver,
iXoîe addiliontieUe. — « Je suis allé à Lyon il y a quelque temps et j'ai traversé le couloir en question, accompagné de plusieurs dames et messieurs. Nous y avons rencontré trois voyageurs habillés de vêtements â carreaux gris, dont nous nous sommes moqués et qui nous ont regardés avec un regard étrange. En me couchant^ la veillei je songeais h un futur voyage k Lyon. ^
On peut distinguer dans ce rêve, d'une façon passaidement siire, les images qui ont été évoquées par la sensalion auditive et les images qui en sont indépen-
2o6 LE REVE PERCEPTIF
dantes. L'observateur songe, avant de s'endormir, à un futur voyage à Lyon; il rajeunit par là le souvenir du voyage précédent. Ce souvenir se développe pendant le sommeil. L'image de la dame poussant une voiture d'enfant vient probablement d'ailleurs, elle appartient peut-être à une autre série qui s^est liée par rencontre avec l'image représentant le passage dans la gare Perrache. L'image des trois voyageurs en carreaux gris reparaît naturellement et devient à partir de là l'image maîtresse : dans la réalité, les trois voyageurs s'étaient sans doute montrés surpris de l'impolitesse des jeunes gens, dans le rêve ils deviennent redoutables, ils ont des figures sinistres. Voilà les images indépendantes de la sensation, et l'on peut admettre que celte série d'images s'est développée jusque-là, soit au seuil de la conscience, soit dans quelque couche plus profonde, en tout cas sans subir Tinfluence de la sensation. Mais à ce moment le dormeur entend un grand bruit. Comment donc interpréter cette sensation brusque qui envahit maintenant Tesprit? Le moyen le plus naturel, surtout pour un dormeur effrayé, est sans doute de supposer qu'on lui tire des coups de revolver, c'esl-àdire que la sensation évoque l'image de coups de revolver et se fond avec cette image, ou que le bruit du seau de fer se traduit par le bruit des coups de revolver. Voilà l'image constitutive, et elle entraîne cette autre image ou croyance que l'un des hommes à figure sinistre a dû braquer son revolver sur le rêveur avant de tirer. Quant à l'image de l'ami de Mâcon, elle ne s'explique pas, elle n'est pas utile à Tinterprétation de la sensation, elle doit donc appartenir à une autre série et elle a été incorporée au tableau parce qu'elle pouvait y prendre place aisément.
' RKVES PEnCKPTIFS AUDITIFS 557
Frcqucmmont c'est une prJoociipalion, une attonlo^ qai déterminent le sens dans lequel la sensation anJitîve est interprétée. C'est ce qui arrive dtins Tobservalion XXXVIII (p, 120) que j'ai citée plus haut. L'observateur est réveillé par le tambour, et il nH^e qu'un orage a éclaté, qu'il entend la grêle, qu'il voit les éclairs, etc. Or, il avait fait 1res cband la veille, le ciel était nuageiix le soir et un camarade avait dit qu'il pourrait y avoir un orage. Autrement dit des images auditives et visuelles de tonnerre, de grôle et d'éclairs étaient présentes dans Tesprit du dormeui' et devaient devenii" conscientes dès qu'une occasion leur eïi serait fournie: c'est le tambour qui fait naître cette occasion, la sensation auditive appelle 11 mage auditive de Torage et se fond avec elle, et les images visuelles s'ajoutent à l'ensemble comme images additionnelles.
OflSEKVATlON C
De P, C... ^ Après d'autres tableaux se trouve celui-ci ; « Je dais aller au cours d'un de mes professeurs. Je suis seul, et, contre une boutique fermée, j'écôute: j'entends que le cours est commencé, w Le bruit de voix que j'ai entendu et que J'ai pris pour le cours du professeur était la voix d'uû marchand de journaux dans la rue.
Ainsi la sensation du bruit venant de la rue est interprétée comme produite par la voix du professeur: cette illusion de rôve est toute naturelle cliez un jeune étudiant préoccupé de suivre ses cours avec assiduil*^ L'image de la voix du professeur était laleute dans son esprit. Mais elle n'y existait pas seule : une autre série se développait en mêma temps, à laquelle appartient Foucault. H
2S8 LE RÊVE PERCEPTIF
rimagje de la boutique. Cette image vient compliquer le tableau perceptif par rencontre.
Dans Tobservation XXIV (p. 95) le réveille-matin m' ayant réveillé à Timproviste à minuit, j'eus un rêve en quatre tableaux, dont l'un est perceptif. Je rêve que j'entends sonner la sonnette de la maison et que, croyant que c'est la femme de ménage qui arrive, je descends en hâte pour lui ouvrir la porte. L'image au moyen de laquelle j'ai interprété cette sensation imprévue était une image d'attente, car j'avais coutume de dormir à cet époque jusqu'à l'heure où arrivait la femme de ménage. Le tableau perceptif s'est uni à d'autres tableaux qui formaient sans doute des fragments appartenant à des séries indépendantes.
11 suffit parfois que des images aient été rajeunies par une conversation de la veille pour qu'elles servent d'images constitutives au tableau perceptif.