OBSERVATION XXXVIII
Après m'ètre réveillé à 5 heures moins le quart, je merendors, et voici ce que je rêve au moment du lever, un quart d'heure plus tard :
Nous sommes couchés au. dortoir. Il est 5 heures, et pourtant le tambour ne roule pas. Le répétiteur fait sa toilelte, et Ton entend le robinet du lavabo. Trois ou quatre de mes voisins frappent sur le bord de leur lit pour éveiller l'attention du répétiteur. « Il est temps de se lever, me dit P..., car je veux travailler. » B... et moi, nous nous levons à demi sur notre lit, et les invitons à nous laisser tranquille». — Alors, je ne sais comment, on entend au dehors l'orage. La grêle frappe avec fracas contre les volets qui sont fermés. Je vois les éclairs qui illuminent par instants le dortoir, et,, de frayeur, je m'enfonce sous mes couvertures. Le censeur entre soudain et nous dit qu'il ne faut pas nous lever avant que l'orage soit passé. « Vous ne pQurriez pas aller en étude^
SUCCESSION AUTONOME OU SIMULTANÉITÉ? 12f
nous dit-il, vous seriez trop mouillés. Quant à moi, j'ai une peau de chamois pour sortir. » — Ici il y a un changement de tableau complet. Il continue à faire de Torage, mais, au lieu d'être couché, je me trouve à la gare avec mes camarades. Je Suis debout sur une chaise, me tenant d'une main à une machine. Je mets l'autre main devant mes yeux pour ne pas voir les éclairs qui m'effrayent. A l'instant, un de mes camarades (B...) me dit de descendre parce que la machine va avancer à cause de l'orage. Il me raconte une histoire dont je ne me souviens pas en détail, mais qui peut se^ résumer ainsi : un homme, il y a quelques jours, s'est fait accrocher par la machine et a été entraîné par elle; on a^ retrouvé son corps après le passage du train. Tout à coup, le censeur nous appelle. Je descends de la chaise, et il nou&^ dit qu'il faut aller un peu plus"' loin à cause de l'orage. Nous^ voyons alors le ciel se découvrir d'un côté : les étoiles apparaissent, tandis que des nuages noirs sont rejetés du côté opposé. L'orage continue. Mais à ce moment-là il est 5 heures, et je suis réveillé par le tambour.
Ce rêve comprend trois tableaux : 1® désaccord et discussion avec les camarades qui veulent se lever avant l'heure ;2° l'orage, et l'apparition du censeur qui retarde l'heure du lever; 3° la scène de la gare. L'indépendance primitive de ces trois scènes est d'autant moins douteuse qu'elle est expliquée par les notes additionnelles suivantes :
1° J'attribue l'orage à une conversation de la veille avec B..^ et quelques-uns de mes camarades. Il avait fait très chaud toute la journée, et le soir le ciel était nuageux. L'un denous avait dit qu'il pourrait y avoir un orage.
2° L'histoire racontée est le souvenir d'un accident qui est arrivé à une personne que je connaissais.
3° La dispute avec les camarades est un souvenir d'une discussion que j'ai eue avec eux il y a quelque temps : ils voulaient se lever à 4 heures^ et d'autres, dont je faisais^ partie, ne le voulaient pas.
Le rêve a élé noté immédiatement, mais par un élève qui n'a pas fait beaucoup d'observations de ce genre, ce qui explique que Tensemble est organisé : il ne s'y trouve qu'une incohérence véritable, c'est que Ton passe du lycée à la gare sans transition. Mais Je deuxième tableau, celui de l'orage, se continue pendant que le troisième se développe, les deux tableaux sont fondus l'un avec l'autre, le censeur même se retrouve à la gare et donne des ordres aux élèves; le deuxième lableau se continue encore après que l'observateur a quitté la machine. 11 n'est pas possible de ne pas admettre que le tableau de la gare est venu en quelque sorte à la traverse du tableau de l'orage pour s'y incorporer, et que par suite ces deux tableaux, et sans doute aussi le premier, ont occupé l'esprit simultanément dans les instants antérieurs au début du réveil.
5. Rêves contradictoires, — Lorsque deux tableaux appartenant à un même rêve sont saisis par l'esprit qui se réveille, ils ont coutume d'apparaître comme successifs, quoiqu'il arrive assez souvent que l'observateur soit embarrassé pour leur attribuer un ordre déterminé. Quelquefois cependant ils paraissent présenter des événements simultanés, et ces événements sont alors mêlés d'une si étrange façon que Ton peut donner à ces rêves le nom de rêves contradictoires.
Charma rapporte doux rêves de ce genre : « Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1849, dit-il, je recevais une pelote sur laquelle s'alignaient cinq ou six rangées d'épingles. Cette pelote était une lettre par laquelle un grand personnage me recommandait un aspirant au baccalauréat; j'en lisais couramment le contenu et la signature, quoiqu'il n'y eût aucune analogie entre ce
que j'avais sous les yeux et les caractères de nos alphabets*. »
« M. Alphonse Le Flaguais, dit-il ailleurs, me contait, ces jours derniers, qu'une jeune personne de sa connaissance, transformée en prédicateur dans un rêve, débitait du haut de la chaire évangélique un sermon qui se composait de pelotes de laine qu'elle agençait et combinait de diverses manières : c'était comme une tapisserie de morale religieuse qu'elle présentait à ses auditeurs* ».
Je ne prétends pas expliquer complètement ces faits singuliers, car je n'en ai pas trouvé dans mes observalions personnelles qui fussent exactement du même genre. Pourtant on distingue bien deux tableaux dans le premier rêve. Charma reçoit, ou peut-être simplement regarde, une pelote garnie d'épingles, et d'autre part il reçoit et lit une lettre qui lui recommande un candidat au baccalauréat. Admettons que les deux tableaux aient été simultanés, ils auraient pu s'organiser sans contradiction ; il suffisait par exemple que le rêveur, tout en lisant la lettre, crût avoir dans son champ visuel la pelote d'épingles. 11 aurait donc pu noter son rêve à peu près ainsi : je lisais une lettre, etc., et j'avais en même temps sous les yeux une pelote d'épingles. Ce qui demeure bizarre, c'est ridentification de la lettre et de la pelote d'épingles. Je ne vois qu'un moyen de l'expliquer : c'est d'admettre que la conscience de l'unité du moi, qui reparaît naturellement après le sommeil, a entraîné la croyance à l'identité des objets. Ce serait un fait rare, mais non inintelligible. En tout cas, le
1. Ctiarma. Du sommeil. Mémoires de VAcadémie d's Sciences, \rts et Bdles-Lettves de Caen, 1851, p. 423.