Foucault. La psychophysique j p
ment que celles de la veille, et c'est même une des causes qui rendent difficile Tobservation des? rêves. Le fait s'expliquerait conformément à celte loi générale de la mémoire, que nous gardons mieux le souvenir des représentations les plus distinctes. — Au reste, c'est ce que Leibnitz dit presque littéralement : « Je consens « que le nom général de Monades et d'Entéléchies '< suffise aux substances simples qui n^ont que cela « (perception et appétit dans le sens général), et qu'on « appelle Ames seulement celles dont la perception est « plus distincte et accompagnée de mémoir/\ » Et il ajoute bientôt après que, « lorsque nous tombons en « défaillance ou quand nous sommes accablés d'un « profond sommeil sans aucun songe... Fâme ne diffère « point sensiblement d'une simple Monade *. » Le sommeil sans aucun songe ne signifie pas ici le sommeil sans perceptions, et le songe est constitué pour Leibnitz par les perceptions du sommeil qui sont assez distinctes pour que l'on en conserve le souvenir.
11 me semble que Ton peut conserver cette théorie de Leibnitz, mais en la modifiant sur un point important. Leibnitz voit de la continuité partout ; mais quand une perception qui n'était pas aperçue devient une aperception, il y a là quelque chose de nouveau. C*est saris doute la même perception qui se développe, qui atteint un degré plus élevé de distinction, mais dans ce développement elle passe par un point critique : elle entre, comme dit Wundt, dans le champ de regard de la conscience ; on peut exprimer le môme fait autrement en disant qu'elle devient objet d'attention, ou encore que, de la simple conscience, elle passe à la
i. Leibnitz. Monadologie, 19 et 20.
conscience réfléchie, ou, dans le langage de M. Pierre Janet, qu'elle est saisie par la perception personnelle, ou qu'elle est attribuée au moi.
La différence qui existe entre la pensée du sommeil et la pensée consciente de la veille n'est donc pas une simple différence de degré. La pensée consciente de la veille contient quelque chose de plus que la pensée du sommeil, à savoir cette attribution au moi, qui provient de Fattention ou de Teffort mental. Par suite on peut dire que le sommeil est, au point de vue psychologique, un état de dislraction profonde ou d'inattention totale.
Maintenant, sans insister outre mesure sur la ressemblance du rêve et des maladies mentales, on ne peut pas no pas remarquer que cet affaiblissement de Tattention est aussi le fait dans lequel M. Pierre Janet a vu Ja caractéristique essentielle de l'hystérie.
Il y aurait donc une certaine ressemblance entre Tétat mental du dormeur et Tétat mental de Thystérique éveillé. Et cette ressemblance conduit à supposer que les séries subconscientes qui se développent simultanément dans l'esprit de Thomme endormi sont la forme normale de la personne seconde et de la personne troisième de l'hystérique. Sans doute les séries subconscientes du sommeil ne durent que peu de temps, on n'a pas coutume de les voir reparaître avec une suite de souvenirs qui leur constitueraient une vie personnelle, elles n'ont pas de caractère tranché, elles n'ont pas de nom : bref, ce sont d'ordinaire des personnalités infiniment pauvres et simples. Pourtant, on trouverait peut-être qu'il existe des souvenirs de rêve à rêve, et que par suite certaines personnalités naissantes du sommeil peuvent acquérir quelque stabilité. Peut-être aussi faudrait-il attribuer à une stabilité
exceptionnelle du même genre les rêves où le dormeur personnalise, ou, comme dit Delbœuf, altruise une partie de ses représentations en attribuaiit à une autre personne un travail mental qui s'est fait en lui*. Mais en général, chez l'homme normal, ces personnalités subconscientes restent éphémères.
On rencontre d'ailleurs aussi des séries subconscientes qui se développent pendant la veille, tantôt coordonnées, tantôt isolées et indépendantes. En même temps que je réfléchis ici sur la nature de la conscience et que je m'efl^orce d'élucider mes idées, des images verbales surgissent et s'enchaînent pour les exprimer et, pendant que ma main exécute lés mouvements graphiques nécessaires, je prononce 'mentalement les mots, comme si l'appareil d'articulation les dictait à l'appareil graphique ; de plus, je les lis à mesure que je les écris, et je rectifie à Toccasion une négligence d'écriture ou de langue. Or, effectuer des mouvements d'articulation et des mouvements graphiques, sentir qu'on les effectue, localiser ces sensations, les unes dans les organes vocaux, les autres dans les doigts, percevoir par la vue les traits de l'écriture sur le papier, et en même temps suivre une pensée abstraire, analyser des idées ou faire un mouvement, cela constitue une pluralité d'événements psychiques qui parfois se succèdent rapidement, mais parfois aussi sont simultanés ; il existe là un tijavail complexe qui comprend une pluralité de séries psychiques se déroulant simultanément, quoique parfois avec des interruptions. D'ailleurs, ces quatre ou einq séries simultanées sont coordonnées entre elles ;
4 . Voir sur ce point Delbœuf, Le sommeil et les rêves, p. 24 et suiv. ; et, pour le rêve de Van Goens, Spitta, Die Schlaf- und TraumzustàndCf p. 316.
il existe, pourrait-on dire, une série maîtresse, la série proprement intellectuelle, par rapport à laquelle sont subordonnées les autres, les séries d'images, de perceptions et de mouvements. — Mais, en même temps, il existe dans ma conscience d'autres séries qui se développent pendant un temps plus ou moins long : j'entends le bruit désagréable d'une mauvaise musique à une centaine de mètres, et, à certains moments, un bruit de pas dans la pièce voisine; tout en écrivant, je vois, d'une façon distraite, la table sur laquelle est placé mon papier; si, cessant un instant d'é.crire, je relève la têle, je vois en face de moi le papier qui tapisse le mur; et, pendant ce temps, j'éprouve de vagues sensations organiques qui pourraient être précises ou même douloureuses. Ainsi, en même temps que la série intellectuelle sur laquelle je concentre mon attention se déroule dans ma conscience avec les séries qui lui sont subordonnées, d'autres séries indépendantes se développent de leur côté, et, pour peu que mon attention se relâche ou que j'éprouve quelque inquiétude, des séries d'images étrangères viendront se joindre aux séries de perceptions. D'une façon générale, il existe pendant la veille, et même pendant la veille attentive, une pluralité de séries psychiques simultanées.
Maintenant, la plupart de ces séries sont constituées de phénomènes subconscients, et ces phénomènes ne deviennent proprement conscients, ne sont aperçus, que si je fais acte d'observation subjective, ou si quelque excitation un peu .forte m'impose une sensation gênante, ou si quelque image émotive triomphe dé ma distraction. En un mot, au point de vue de la conscience, elles se comportent comme les séries du sommeil, avec
cette différence qu'elles s'élèvent plas souvent au-dessus du seuil de la conscience. Si donc je cesse complètement de faire attention à ce que je pense ou à ce que je fais, je dormirai, et tpules ces séries secondaires continueront à se développer suivant les lois de la pensée automatique, et, lorsque la conscience attentive sera rétablie, au réveil, j'en saisirai quelques lambeaux auxquels je donnerai le nom de rêve.
Mais, si j'ai une rêverie familière pendant la veille, ou un rêve familier pendant le sommeil, si quelqu'une de ces séries subconscientes devient stable, si elle s'enrichit et se développe outre mesure, elle pourra finir par envahir la personnalité normale de la veille. Ainsi la désagrégation mentale provisoire du SQmmeil nous présente la forme affaiblie de la désagrégation morbide, c'est-à-dire que, une fois de plus, nous trouvons dans un fait normal la forme atténuée d'un fait morbide.