OBSERVATION LVI
iS octobre 1900. — Mon petit garçon, âgé à ce moment de six ans à peine, se réveille au milieu de la nuit en poussant des cris. Interrogé, il dit qu'un lion veut le manger. Je le rassure, il demeure inquiet pendant cinq minutes. Je continue à lui parler, et finalement il se rendort.
Ce rêve a son origine dans un fait du jour précédent. Le soir, en revenant de classe, Tenfant passa devant une maison où Ton entendait aboyer des chiens. Une fillette qui raccompagnait lui dit que ces chiens pourraient le manger, et qu il y avait peut-être des loups avec eux. On devine comment, dans le cours de la nuit, la peur provoquée par cette parole a pu reparaître avec le souvenir de la scène à laquelle elle se rattachait : mais la peur n'a plus présenté à l'esprit de Tenfant la simple possibilité d'être mangé, cette possibilité s'est réalisée. Et le développement de la peur apparaît dans la substitution du lion aux chiens et aux loups; comme si les images de la veille n'étaient pas assez terrifiantes par elles-mêmes, elles sont remplacées par une image plus ancienne, mais aussi plus effrayante, car l'enfant avait vu des lions pendant les vacances précédentes.
OBSERVATION LAII
Un matin, vers cinq heures, ma fille Cécile, âgée à ce moment d'une dizaine d'années, couchée dans une chambre voisine de la nôtre, nous réveille en poussant des cris : « Maman, maman, il y a une grosse béte dans ma chambre. » Nous comprenons qu'il s'agit d'un cauchemar, nous adressons quelques paroles à la fillette pour la rassurer, et bientôt tout le monde se rendort. A huit heures, en déjeunant, Cécile me raconte spontanément son rêve :
« Je rêvais qu'il était à peu près minuit ou une heure du matin, qu'une grosse lampe était placée sur un meuble à peu de distance, que Marcel (son jeune frère) était venu près de moi, que je m'assis sur mon lit et me mis à faire du crochet. Marcel me dit : « Tu es bête, de faire du crochet à celte heure-ci, il est une heure du matin. Tu ferais bien mieux de dormir. » Je ne l'écoutais pas, lorsque vient un grand bruit, et un ours, entré par la fenêtre, se dresse brusquement au pied de mon lit. Ses pattes ne font que venir à la partie supérieure du pied du lit. Il était brun. J'ai eu grand'peur. Je ne voyais plus Marcel, comme si, en voyant l'ours, il s'était enfui sans que je m'en aperçoive. Je voulais appeler maman, mais j'avais quelque chose qui me gênait dans la gorge, et je ne pouvais pas appeler. Enfin j'ai pu appeler et je me suis réveillée. »
L'explication de ce rêve, au moins du cauchemar causé par la présence de Tours, est donnée par ce renseignement supplémentaire :
Hier j'ai regardé les Biographies des Hommes illustres (par Blanchet, 20^ édition) de mon frère, et j'ai vu à la page 7 une figure qui représente des hommes des temps primitifs attaqués dans une caverne par un ours, et se défendant avec des haches de silex.
Or, dans la partie du rêve qui précède l'arrivée, de
Tours, il ne se trouve rien qui ait pu amener cette image par association. C'est donc un souvenir du jour précédent qui reparaît spontanément à l'esprit pendant le sommeil et y provoqué un sentiment de peur. Je ne sais si ma fille avait eu peur de Tours en regardant le livre, mais elle n^avait pu avoir à ce moment qu'une peur insignifiante et sans doute inconsciente. En réalité, quoique cette peur ait pu commencer pendant la veille, y existera titre de germe, c'est pendant le sommeil qu'elle s'est développée de façon à provoquer le cauchemar et les cris ; nous voyons donc dans ce rêve Téclosion et la croissance rapide d'une peur qui atteint le degré le plus élevé.
Voici un autre rêve de ma fille dans lequel plusieurs images récentes sont assemblées de façon à former un tableau terrifiant :
OBSERVATION LVIIC
J'étais dans un village dont j'ignorais le nom. Dans ce village il y avait plusieurs asiles pour les fous et les folles. Je traversais une place très vaste, quand je vis trois femmes, dont deux me regardaient avec des yeux féroces; la troisième me regardait aussi avec des yeux féroces et tout ronds, et je voyais ses doigts crochus. Elle se jeta sur moi ; je ne pouvais me débattre, car, avec ses doigts crochus, elle me faisait beaucoup de mal. Elle m'entraîna dans une rue qui débouchait sur la place, puis dans une autre rue. Enfin nous arrivâmes sur une autre place où était un asile pour les folles. Alors la femme ouvrit une porte et cria très fort à une sœur de charité qui était là : « Voilà votre victime! » A ce moment, je me suis réveillée par les cris de ma petite sœur.
Ce rêve a été formé de plusieurs souvenirs récents :
une lecture entendue en classe où il était question de fous; une conversation du jour précédent avec des camarades, où il était parlé de sœurs de charité; un récit fait la veille par une camarade d'une histoire d'hôpital et d'un événement effrayant, qui d'ailleurs ne se retrouve pas dans le rêve, mais a dû contribuer à faire naître la peur. Toutes ces images sont déformées et combinées dans le rêve par un travail qu'il n'est pas facile d'analyser complètement; mais on voit que la force organisatrice est une peur, la peur qu'éprouve la dormeuse d'être enfermée dans un asile d'aliénés et maltraitée par de méchantes femmes; on voit, aussi comment ce sont les souvenirs récents qui font naître la peur pendant le sommeil, et comment la peur se développe ensuite spontanément.
\ Voici maintenant un fait analogue, plus compliqué cependant, fourni par un de mes élèves :