‹ Le RêveChapitre 21 sur 30 · FÉLICIEN — ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

FÉLICIEN — ANGÉLIQUE

Ah ! le doute, la souffrance, Les deuils, tout s'est envolé!

C'est l'ange blond de l'espérance Qui descend du ciel étoile!

Comment sommes-nous là, mêlant nos douces larmes.

LE REVE 4o

Par quels magiques charmes Sommes-nous réunis ?

Dieu l'a voulu! Qu'importe!

C'est lui qui nous emporte Aux pays merveilleux, aux bonheurs infinis!

ANGÉLIQUE, dans l'ivresse de sa joie

Cher seigneur, mon désir unique Est accompli. Je vous aurai revu Avant de mourir!

FÉLICIEN, avec un geste d'angoisse

Vous! vous! Mourir, Angélique...

Quand je suis là, quand tout mon espoir m'est rendu, Quand je vous aime!

ANGÉLIQUE, près de lui, confiante, charmée

Ami, puisque je suis aimée, Je puis mourir. Cela ne m'épouvante pas. Oui, je m'endormirai souriante en vos bras,

Ainsi, le front penché sur votre épaule... Redites-la moi donc, la céleste parole : Vous m'aimez !

FÉLICIEN

Je vous aime! Ah! n'en doutez jamais!

Et j'aimerai demain ainsi qu'hier j'aimais! C'est pour l'éternité, chère âme, je le jure!

ANGÉLIQUE, extasiée, lui prenant la main

Oui, pour l'éternité !...

Quelle allégresse pure Inonde notre cœur au calme revenu !

Après un long regard

Puisque vous m'aimez tant, qui vous a retenu Loin de moi?

FÉLICIEN

Vos parents m'avaient fermé leur porte Disant en vous toute tendresse morte.

ANGÉLIQUE

Ils m'avaient dit à moi Que de Monseigneur rien ne fléchirait la loi: Ils m'avaient dit enfin: Il se marie!... Et mon àme s'était résignée et flétrie !

FÉLICIEN

Me marier ! C'est faux !

ANGÉLIQUE, se redressant tout à coup avec une colère croissante

On nous a donc menti !

Pour nous arracher l'un à l'autre.

Pour briser mon cœur et le vôtre, On a pris ce cruel parti !

Ah ! c'est abominable et cela me délie De tout devoir... Je suis à vous seul pour la vie! Après un temps, avec une résolution froide. Allons ! Partons !

FÉLICIEN dans un cri de surprise et de bonheur.

Ah ! oui, partir, partir !

Assez souffrir ! Assez mentir !

ANGÉLIQUE, fébrilement, exaltée

Ce qu'on doit faire ou ne pas faire.

Le bien, le mal, n'est-ce pas ? tout est vain !

Il n'est pour chacun sur la terre Qj'un droit unique, éternel et divin :

Aimer qui nous aime, Vivre !...

Àh ! je veux vivre, aimer! Et de vous me viendra Toute ma joie... Allons, je suis prête à vous suivre... Et faites de moi ce qu'il vous plaira! Aimer ! Vivre !

FÉLICIEN, ardemment

Oh ! chère âme ! Oh ! venez !

Partons vite !

ANGÉLIQUE

C'est cela, partons!

Félicien la prend, l'entraîne doucement. Près de sorti r,|elle se retourne, comme voulant donner un dernier regard à ce qui

l'entoure. Elle quitte Félicien etdemeurcun instant immobile puis toute frémissante, elle s'appuie à un meuble, comme prise d'une soudaine défaillance.

FÉLICIEN, inquiet à part

Elle hésite !

S'approchant d'elle Qu'avez-vous donc? Vous frissonnez!

ANGÉLIQUE

Ce n'est rien; mais, je ne sais plus, je tremble... De grâce, une minute encor I

FÉLICIEN

Partons, partons ensemble Pour notre beau pays d'azur et d'or.

ANGÉLIQUE, plus suppliante

De grâce, une minute encor !

A travers la symphonie on entend vaguement les voix chantant dans les hauteurs. Angélique, immobile, les yeux fixes, les lèvres entrouvertes, s'isole, écoute, dans une extase souriante.

FÉLICIEN, penché vers elle, passionnément

Venez ! Venez ! La route est sombre ! La nuit versera sur nos fronts Le pur ravissement de l'ombre.

Et toujours, toujours, nous irons !

Aux bras l'un de l'autre, ô mon âme,

LE UÈVÊ 4D

Comme enfouis sous un duvet, Nous irons, tout à celte flamme Que notre chaste amour rêvait.

Là-bas, où le soleil se lève, Libres, confiants, reposés, Nous irons tout à notre rêve Vivre à jamais de nos baisers!

Venez! Soyez à moi...

ANGÉLIQUE, se dérobant à son étreinte

Non! non! C'est impossible Je ne puis plus! — Une force invincible

Me tient. Ah! je vous aime tant Que pourtant je voudrais vous être obéissante ! Mais mon âme soudain est prise d'épouvante Et d'invisibles mains viennent, en cet instant,

De me saisir, de me* reprendre.

FÉLICIEN

Venez! l'heure s'écoule. Attendre, C'est tout perdre, Angélique!

ANGÉLIQUE

Il est déjà trop tard!

Ne le sentez-vous pas? Cette chambre ingénue M'arrête. Ces murs blancs de blancheur m'ont vêtue. Je liens de ce métier ma sagesse et mon art, Et tout ici sanglotte en blâmant mon départ.

N'espérez plus. Je me suis retrouvée...

Oui, cette chambre m'a sauvée.

Il faut que j'obéisse à mes voix, il le faut. Elles ne m'ont jamais parlé si haut!

FÉLICIEN

Je suis celui qui vit, et les heures sont brèves! Vous me repoussez, hélas! pour des rêves!

ANGÉLIQUE, avec une inspiration grandissante

Tout me parle : la voix chantante du ruisseau Oui vient du Clos-Marie Les arbres, les fleurs, la prairie, Tout ce qui frissonne en ce coin sacré, L'église où j'ai prié, souffert, aimé, pleuré... Et l'air lui-même est plein d'un chuchottementd'âmes. Des encouragements, des conseils et des blâmes

Me sont par la brise apportés...

Les étoiles au ciel tremblent comme des cierges.... Voici mes compagnes les Vierges!

Écoutez!... Écoutez!...

LES VOIX dans l'air

Que notre vol, à cette heure Eclaire ton rêve d'or !

Va, l'espérance demeure Même jusque dans la mort.

Pour goûter toute allégresse.

Vierge, subis la rudesse Du sort!

ANGÉLIQUE, dans l'enthousiasme du sacrifice

Ah ! mon Félicien, mourir d'amour comme elles,

Vierge, éclatante de blancheur!

Monter dans la splendeur des sphères éternelles, A ton premier baiser, dans tes bras, sur ton cœur! Voilà le rêve pur !

FÉLICIEN

Non ! tu me désespères!

Viens ! Chasse ces tristes chimères!

La seule vérité, c'est l'amour !

ANGÉLIQUE, soudainement redevenue grave

Renoncez !

Renoncez comme moi!

FÉLIC'EN, avec emportement

Jamais!... Ah ! c'est assez!

Il veut la prendre encore, l'entraîner

ANGÉLIQUE, lui montrant la fenêtre ouverte

Faut-il donc me jeter par là... Je vous supplie De n'être point cruel... Partez seul maintenant!

FÉLICIEN, douloureusement

Pouvez-vous espérer qu'un jour je vous oublie?

Et vous-même, de ce tourment.

Vous mourrez!...

ANGÉLIQUE, calmée, faiblissante, appuyée à son fauteuil, avec un triste et lent sourire.

Oui! j'en mourrai sûrement!

Félicien est près de la fenêtre. 11 tend les bras vers elle. Elle demeure impassible dans la même attitude. Alors, Félicien a un geste de résolution furieuse, s'élance sur le balcon et disparaît dans la nuit. Restée seule, Angélique tend désespérément les mains vers les ténèbres, puis, retombant comme brisée, elle éclate en sanglots. La toile tombe.

Page 1