‹ Le rêveChapitre 14 sur 85 · V. — Ici, changement de tableau complet et oubli · texte numérisé non relu

V. — Ici, changement de tableau complet et oubli

total des épisodes précédents. Je Rie trouve de nouveau avec moR gendre, mais en face d'une haute charpente, avec d'énormes montants verticaux reliés par des traverses et à l'union des traverses avec les montants, de grosses chevilles de bois assurent l'assemblage. Il y en a ainsi à toutes les hauteurs et je fais remarquer à mon gendre combien ma vue s'est améliorée, car je distingue ces chevilles pourtant peu apparentes jusqu'à une hauteur qui ne me paraît pas inférieure à une quinzaine de mètres. Pour le prouver, je les compte, et j^en trouve neuf. Il les compte aussi, mais n'en trouve que sept. Je discute, je veux prouver que j'ai raison, mais à mesure que je les recompte, elles se brouillent, deviennent indistinctes et je n'ose plus affirmer.

Réveil.

J'ai montré l'intérêt du premier rêve sous le rapport du souvenir du rêve dans le rêve ; mais quel est l'intérêt des autres épisodes. Il réside dans leur nombre, dans la multiplicité des tableaux, et surtout dans les lacunes qui les séparent. A la rigueur les lacunes entre II et III et entre III et IV pourraient s'expliquer par l'oubli d'épisodes intermédiaires en raison du sentiment d'une certaine continuité entre ces épisodes ; mais pour ce qui concerne les intervalles entre I et II et entre IV et V, pareille explication serait absolument gratuite. Pour moi, il y a là des intervalles de sommeil sans rêve et, par suite, ce rêve, dans son ensemble, me paraît fournir un argument très sérieux contre la théorie de Goblot et pontre celle de l 'oubli à mesure, même mitigée sous la forme de l'oubli rapide ne permettant pas au souvenir de plonger dans le rêve au-delà de quelques minutes avant le réveil.

Très nombreux sont les rêves dans lesquels un brusque changement fait disparaître les scènes et les personnages qui nous avaient occupés pour leur en substituer d'autres entièrement différent^.

Les rêves ci-dessus auxquels on pourrait ajouter le rêve des quatre réveils imaginaires et ceux des artisans hollandais et de la dent de sagesse, en montrent déjà des exemples. Mais le rêve suivant est particulièrement caractéristique sous ce rapport.

Rêve du Tunnel. — J'ai fait, cette nuit même, un très long rêve que je ne dirai pas ici en détail, bien qu'il soit fort curieux sous bien des rapports, et dont je relaterai seulement l'épisode qui nous intéresse.

Continuant un voyage pédestre, j'arrive à l'entrée d'une sorte de tunnel dont un brigand armé m'interdit l'approche ; je le mets en fuite en le menaçant d'un poignard et m'engage dans le tunnel : mais à aucun moment je ne me vois sortir de celui-ci. Un peu plus tard, je me trouve sur une sorte de colline tapissée d'herbe douce et assez longue, entourée d'autres collines boisées ; je suis seul dans le paysage et j'éprouve le sentiment presque un peu angoissant d'une solitude absolue. Je ne suis pas sorti du tunnel pour venir là, je n'y ai pas été transporté par un moyen quelconque, je m'y trouve je ne sais comment, après m'êlre engagé dans un tunnel dont je ne suis pas sorti. Le rêve continue, mais nous l'abandonnons ici ; on en trouvera la suite au chapitre vm : c'est le rêve de Janre.

N'est-il pas raisonnable d'admettre que le rêve du tunnel a pris fin au cours de son évolution et qu'il a été suivi d'une phase de sommeil sans rêve de durée absolument indéterminée et indéterminable, suivie elle-même d'un second rêve qui s'est soudé au premier dans le temps, mais non dans l'espace puisqu'il n'y a pas de coaptation possible entre objets de forme disparate.

Quand deux rêves absolument discontinus en ce qui concerne les tableaux et les scènes se font suite l'un à l'antre, on ne saurait admettre qu'ils puissent être contigus dans le temps, car on peut à peine concevoir comment ces deux rêves ne se pénétreraient pas plus ou

moins, comment le premier épisode du second rêve ne contiendrait aucune trace du dernier épisode du premier.

Les rêves de cette sorte sont très fréquents. On en verra un autre plus loin, celui du Prophète. La plupart des livres, et en particulier celui d Rervey de Saint- Denis, en présentent une ample collection. Chacun en trouvera aisémenl dans ses propres souvenirs.

Certainement dans tous ces cas, on peut soutenir qu'un tableau entièrement nouveau surgit dans la conscience, chassant le précédent qui disparaît sans laisser de trace. Mais rien ne démontre qu'il en est ainsi, et si vraiment, comme je crois l'avoir montré, il existe du sommeil sans rêve, si des phases intercalaires de sommeil sans rêve peuvent ne Das laisser de. trace dans la conscience, il est tout aussi légitime d'admettre qu'un premier rêve a pris fin ef qu'un rêve nouveau a pris naissance après un temps plus ou moins long. Cette explication a tout au moins l'avantage de rendre compte de l'absence de tout lien entre fes deux rêves, tandis que l'opinion commune: laisse ce fait inexpliqué. Ne serait-il pas plus naturel en effet que les deux rêves se pénétrassent plus ou moins au moment de la substitution de l'un à l'autre ainsi qu'il arrive d'ailleurs quelquefois ?

En ce qui concerne l'argument fondé sur la longueur des rêves et la multiplicité des épisodes, mon appréciation n'empêchera pas les partisans de la théorie Goblot- Egger de déclarer, qu'en dépit de mon impression personnelle, ces rêves se réduisent à quelques tableaux qui ont pu défiler dans mon esprit en quelques secondes et pendant que j'étais en train de me réveiller.

Cependant dans la rêverie et dans cette sorte de rêve éveillé caractérisant l'ivresse des fumeurs d'opium sous l'influence de leur drogue passent dans le cerveau des série d'images présentant une grande ressemblance

avec celles des rêves ; or, là, on sait fort bien que non seulement la vitesse de passage de ces images n'a rien d'excessif, niais qu'elles se déroulent avec une certaine lenteur.

Pour rendre vraisemblable la théorie de Goblot-Egger, il faudrait refuser toute valeur à l'impression qu'a le rêveur de la durée de son rêve. C'est ce que l'on fait généralement, mais il s'agit de savoir jusqu'à quel point cela est justifié.

On sait que certaines personnes ont la singulière faculté de s'éveiller à une heure qui n'est pas celle de leur réveil habituel, après s'être dit simplement en s'endormant : « Il faut que je me réveille à telle heure ». Ces personnes paraissent dormir d'un sommeil aussi profond et aussi tranquille que d'ordinaire et se réveillent spontanément au moment voulu avec une ponctualité remarquable. C'est là un fait qui s'appuie sur des observations nombreuses et certaines et il a été démontré en outre par des expériences spéciales entreprises par' Tschisch et par Vaschide.

Tschisch a fait sur lui-même 134 observations réparties sur trois années et convenablement espacées de manière à éliminer les effets de l'habitude. En moyenne, le réveil a eu lieu 13 minutes avant l'heure fixée, les variations extrêmes allant de 4 à 32 minutes.

Celles de Vaschide, beaucoup plus étendues, ont porté sur lui-même et sur 33 sujets. Relativement au présent problème, elles présentent moins d'intérêt que celles de Tschisch, parce que l'auteur, au lieu de demander à ses sujets des observations désintéressées où serait intervenu seulement le sens de l'écoulement du temps, profitait de circonstances où ils devaient se réveiller à une heure déterminée non habituelle, par exemple pour prendre le train. Il en résulte qu'intervenait un facteur émotif : l'inquiétude. Par suite de cela, ces expériences sont plutôt significatives en ce qui concerne

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la question de l'attention pendant le sommeil qu'en ce qui est relatif au sens de la durée. Cependant, au moment où le réveil avait lieu, le dormeur se croyait arrivé à l'heure fixée, en -orte que, d'une façon plus indirecte, le sens de la durée intervenait encore. La moyenne des écarts dans ces expériences diffère peu de celle de Tschisch et les écarts sont de même sens.

La plupart des personnes se réveillant dans la nuit ont, en l'absence de toute indication venant du dehors, nue notion de l'heure plus ou moins approchée et savent distinguer tout au moins si elles viennent de s'endormir ou si elles sont au matin.

Cette faculté est très inégalement développée, mais elle n'est jamais absente. D'après Jouffroy. ce seraient les gens d'un caractère faible qui en jouiraient au minimum et d'après Vaschide, ceux de culture médiocre sont mieux doués sous ce rapport que les intellectuels.

Ce qui résulte surtout de l'ensemble de ces expériences, c'est que, à un degré très inégal et avec une précision remarquable chez quelques sujets, il existe pendant le sommeil un vague sentiment de l'écoulement du temps. Comme dans presque tous ces cas, le sommeil est coupé de rêves, on peut donc conclure aussi qu'un sentiment pas trop inexact de la durée existe dans le rêve.

Examinons maintenant d'un peu plus près ce que peut être ce sentiment d'écoulement du temps pendant le sommeil sur lequel repose la faculté de se réveiller à heure dite.

Ainsi quelque chose veille en nous tandis que nous dormons. Si le fait avait été connu au temps d'Hervey de Saint-Denis, celui-ci aurait pu en tirer parti à l'appui de son argument théorique pour montrer que même pendant le sommeil sans rêve, (s'il en existe), la vie de l'âme n'est pas entièrement interrompue.

Qu'est ce « quelque chose » ? Xous ne savons rien de

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précis à cet égard. On peut cependant tacher de s'en faire une idée.

La vie végétative n'est pas suspendue pendant le sommeil, mais comment le système nerveux sympathique qui dirige ses actes pourrait-il enregistrer la durée et communiquer à la conscience les résultats de son calcul ? Je hasarderai ici une bien téméraire hypothèse.

Les animaux dont le corps est formé de segments successifs très semblables entre eux, comme les mille-pieds et les annélides, ont pour chaque anneau de leur corps un ganglion nerveux spécial qui commande à ses organes. Tous ces ganglions sont réunis en une chaîne aboutissant à un ganglion cérébral situé dans la tête. Si l'on isole l'un de ces anneaux, il reste capable d'agiter ses membres ; si l'on sectionne la tête, tout le corps se meut, mais l'animal ne progresse pas et s'agite simplement sur place faute de coordination dans les mouvements. Us n'est pas déraisonnable de supposer que le segment isolé a une conscience rudimentaire de son existence, de ses actes et des vagues excitations qu'il reçoit du dehors. Sans doute en est-il de même dans une certaine mesure pour le corps de la bestiole décapitée dans lequel réside une somme de consciences segmentaires sans résultante, sans conscience unique synthétisée. Mais lorsque la tête est en place, le ganglion cérébral qui reçoit les impressions sensorielles supérieures fournies par les yeux, les tentacules tactiles et les organes olfactifs, et en qui, en outre, réside la faculté de coordonner les mouvements de tout le reste du corps, ce ganglion, dis-je, synthétise toutes ces consciences élémentaires en une conscience unique qui constitue le moi, aussi fruste que l'on voudra, de l'animal en question. N'en pourrait-il être de même pour les animaux supérieurs et pour l'homme ? Les aansflions sympathique-. les sections mélamériques de la moelle jusqu'au bulbe et aux masses ganglionnaires intra-craniennes ont peut-

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rire des consciences élémentaires qui seraient capables de se connaître dans une certaine mesure si elles étaient livrées à elles-mêmes ; mais elles disparaissent en présence de la conscience incomparablement plus accusée des centres céphaliques, comme la flamme d'une bougie disparaît dans un rayon de soleil. Et ce n'est pas là une simple comparaison : la physiologie nous apprend que des différences très minimes sont perceptibles au voisinage du seuil de la perception, tandis que pour les sensations intenses, la plus petite différence perceptible a une valeur beaucoup plus forte.

Donc, chez l'homme éveillé, les consciences élémentaires, et en particulier les consciences viscérales, sont comme inexistantes, dominées, écrasées par la conscience psychique. Dans le sommeil quand cette dernière disparaît ou s'assoupit, peut-être ses petites sœurs reprennent-elles un peu de leur activité et de leur indépendance. Mais il nous est à jamais impossible de nous en assurer, parce que nous ne pourrions le connaître que par la conscience psychique, qui, dès qu'elle entre en fonction, fait disparaître l'objet même de son examen.

De pareilles réflexions amènent à se demander s'il ne se passe pas quelque chose d'analogue dans le corps du criminel guillotiné, ou dans celui de l'ouvrier qui, tombé de son échafaudage, gît inanimé sur le sol ? Ces mouvements des membres qui se produisent encore pendant quelques instants sont bien, si l'on veut, des réflexes constitués par un acte nerveux parlant des surfaces sensibles pour aboutir à des muscles après s'être réfléchis à un certain niveau sur la moelle. Mais n'y a-t-il pas en outre à ce moment dans la moelle et par le fait même de la. suppression des centres psychiques d'en haut, une certaine conscience rudimcnlair'e de l'existence des parties qu'elle anime, des impressions qu'elle reçoil des unes et des réactions qu'elle provoque chez les au-

très '.' .Mais, cela non plus nous ne le saurons jamais, parce que cetle conscience n'a aucun moyen de se manifester par des signes que nous puissions interpréter d'une façon certaine.

Mais revenons à notre sujet. Si notre conscience psychique au réveil a quelque connaissance d'un temps qui s'est écoulé en quelque sorte en dehors d'elle et en son absence, cela ne pourrait-il pas tenir à ce que ces consciences inférieures, viscérales et autres, auraient pu pendant le sommeil de la conscience supérieure, dégagées de l'inhibition où celle-ci les maintenait, déposer en eUe certains éléments obscurs de connaissances qu'elle trouverait au réveil sans savoir d'où ils lui viennent ?

Des idées ayant une certaine analogie avec celles que je viens de développer ont été émises par Durand de Gros, dans sa théorie du Polyzoïsme humain, et par Tissié quand il parle du « moi splanchnique ». Mais on ne saurait admettre avec ces auteurs la coexistence parallèle pendant la veille des consciences inférieures et de la conscience supérieure, puisque les premières ne se manifestent d'aucune façon ; tandis que l'on peut concevoir leur réveil lorsque, dans le sommeil de la conscience supérieure, elles ne sont plus soumises à l'inhibition qui leur était imposée ; et l'on peut interpréter cette perception de la durée pendant le sommeil comme une manifestation perceptible, la seule peutêtre, d'un phénomène qui, dans toutes ses autres manifestations, nous reste forcément caché.

Le lecteur s'est demandé sans doute à quoi tendait cette digression ; le voici. Si nous avons pendant le sommeil une notion pas tron inexacte de l'écoulement du temps, il me semble qu'il n'est pas légitime de considérer comme dénué de toute valeur le sentiment intérieur que nous gardons au réveil de la durée de nos rêve-. C'est ce que l'on fait cependant lorsqu'on affirme avec Maury, Goblot, Egger, Yaschide et tant d'autres, que

qos rêves en apparence les plus longs ne durent que quelaues secondes. S'il en était, ainsi et si en même temps, comme le pensent aussi la plupart des mêmes auteurs, nous rêvions sans interruption toute la nuit, il en résulterait que nos rêves d'une seule nuit, s'ils étaient tous retenus, auraient pour nous la durée apparente d'un siècle. Et comment concevoir qu'une cérébration si active soit conciliante avec le sentiment de repos psychique que nous éprouvons au réveil, même en reconnaissant que dans la plupart de nos rêves nous assistons en spectateur contemplatif, non seulement au tableau qui se déroule devant nous, mais à notre propre action ?

Pour faire tenir nos rêves en apparence les plus longs dans la courte phase du réveil, on évalue leur durée par un procédé qui me parait fort contestable : on réduit le rêve à ses tableaux principaux et l'on suppose que ces tableaux passent devant les yeux du rêveur avec la vitesse d'un film cinématographique. Et de cette façon on ramène à quelques secondes la durée des rêves en apparence les plus longs. C'est la mauvaise interprétation des rêves du type dit de « Maury guillotiné » qui nous a conduits là. Al a conscience de rêveur se révolte contre cette interprétation. Il est démontré (voir chap. XII) que souvent des tableaux de rêve passent très vile devant les yeux du dormeur, mais ce n'est pas là un fait nécessaire et absolu. Certains tableaux peuvent rester plus ou moins longtemps devant les yeux du rêveur qui s'attarde à leur contemplation comme un promeneur peu pressé. Il y a en outre certains rêves obsédants dans lesquels une vision s'accroche à la pensée et ne veut plus sTen écarter ; si d'autres tableaux la chassent pour quelques instants, elle revient et cela plusieurs fois de suite, et l'on a la sensation, dont il est légitime de tenir compte, que de pareils rêves restés énergiquement imprégnés dans la mémoire, doivent

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avoir une durée bien supérieure à celle qu'on leur attribue. Les rêves des opiomanes fournissent aussi desexemples venant à l'appui de la même idée.

En somme, je crois pouvoir conclure qu'il est abusif de vouloir réduire à quelques secondes la durée de nos plus longs rêves pour les faire tenir dans la courte phase du réveil, en considérant comme absolument sans valeur l'impression subjective qu'ils nous laissent quelquefois d'une durée beaucoup plus longue.

4° Diverses expériences et observations plaident en faveur de l'idée que les rêves du sommeil profond ne sont pas fatalement oublié* au réveil.

En fait d'expériences, celles qui vont nous fournir un argument sont celles-là mêmes qui ont été instituées pour démontrer la vérité de la thèse opposée. Vaschide soumet des dormeurs à une observation continue. Lorsqu'il aperçoit chez eux des réactions motrices qui paraissent être l'indice de rêves, il les réveille brusquement, les interroge et obtient d'eux parfois la narration d'un rêve plus ou moins long. Peut-on admettre que ce rêve, lorsqu'il est long, ait pu prendre place pendant la durée du réveil brusque ? Ou supposcra-t-on que toujours un réveil spontané avait déjà commencé au moment où se manifestaient ces réactions motrices? Ce serait tout à fait arbitraire, d'autant plus qu'on s'accorde à reconnaître nue ces réactions se produisent pendant le sommeil profond.

Les rêves du type dit de « Maury guillotiné » nous fournissent un nouvel argument du même ordre, mais reposant sur des exemples bien plus nombreux. Nous ne pouvons entrer ici dans des détails circonstanciés sur ce type remarquable de rêve auquel un chapitre entier esf consacré plus loin. Que l'on se reporte donc à ce chapitre et que l'on nous permette d'en parler ici comme. s'il était connu du lecteur.

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On a longtemps considéré les rêves de ce type comme fournissant la meilleure preuve à l'appui de la notion de la rapidité fulgurante des rêves, nécessaire pour rendre admissible dans la plupart des cas la théorie de Goblot. On admettait en effet que le rêve tout entier avait du prendre place pendant la durée presque instantanée de l'impression sensorielle déterminant le réveil. Or, une analyse plus fouillée a montré que cette impression sensorielle ne détermine le plus souvent que le dernier épisode, lequel s'adapte comme il le peut à un rêve commence antérieurement. Ces épisodes antérieurs avaient donc leur place dans la phase de sommeil profond précédant l'impression sensorielle terminale : ils sont cependant retenus par la mémoire après le réveil. Prétendre que le dormeur se trouvait déjà en instance de réveil avant l'impression sensorielle terminale serait arbitraire. Pour expliquer ces faits avec la théorie de Goblot, on en est réduit à invoquer une constante coïncidence et à ériger en règle une circonstance qui dépend du hasard.

Si les rêves du type « Maury guillotiné » fournissent une forte présomption en faveur de l'opinion que des rêves du sommeil profond peuvent être retenus au réveil, celui de Clavière procure à cet égard une quasi certitude. Qu'on le relise au chapitre xn où il est raconte tout au long et l'on verra que d'une façon presque certaine une partie du rêve retenue au réveil se déroulait pendant la phase de sommeil profond. Au moment où le réveil-matin sonne ies trois petits coups qui précèdent île 22 secondes la grande sonnerie, le rêve est déjà commencé, puisque le rêveur entend le conférencier discourir sur la richesse des costumes de la troupe quand la sonnerie du téléphone vient l'interrompre. Ici encore, il faudrait donc admettre contre toute vraisemblance, qne le dormeur était en instance de réveil au moment où s'est produite la légère impression sensorielle qui.

sans le réveiller, a introduit dans son rêve un nouvel épisode.

5° Xon moins inconciliable avec la théorie Goblot- EçjCjcr est le fait que certains rêves qui nont laissé aucune trace dans le souvenir au réveil peuvent revenir en mémoire plus ou moins longtemps après, évoqués par une association d'idées ou retrouvés dans l'état d'hypnose.

Déjà Hervey de Saint-Denis avait admis que le souvenir des rêves pouvait plonger jusau'à la profondeur de cinq à six minutes dans le sommeil parfait. Il écrit en effet : « Ayant eu l'occasion de réveiller souvent une personne qui rêvait tout haut, de telle sorte qu'elle-même me fournissait ainsi tout en dormant un point de repère dans ses rêves, j'ai constamment observé en l'interrogeanl aussitôt sur ce qu'elle venait de rêver que ses souvenirs ne remontaient presque jamais au-delà d'un laps de cinq à six minutes ». Du moment que la question devient quantitative et non olus rmalitative, il y a moyen de s'entendre. Toute expérience en pareil cas donne un minimum laissant le maximum incertain, car rien ne prouve que. si tel rêve peut rester dans la mémoire séparé du réveil par six minutes, un autre rêve plus intense, plus émotif, mieux scruté au réveil et par une personne clouée d'une meilleure aptitude ou dont l'évocation aura été provoquée par des circonstances favorables ne puisse être retrouvé dans la mémoire, même séparé du réveil par un espace de temps notablement plus long.

C'est ici le lieu de rapporter certaines observations qui, bien que ne s'appliquant pas au présent problème d'une manière tout à fait directe plaident en sa faveur avec une certaine éloquence. Il s'agit de rêves dont on ne connaît pas la situation par rapport au moment du réveil, mais qui présentent ceci de particulier que, bien

que n'ayant laissé au réveil aucune trace apparente dans la mémoire, ils sont retrouvés ultérieurement grâce à quelque circonstance adjuvante.

Rêve : Est-ce assez bourgeois ! — Tissié se voit en rêve dans un salon, discutant avec des amateurs la valeur esthétique d'une peinture que lui et deux de ses amis trouvent fort belle, tandis que les autres la trouvent (( bourgeoise ».

Ici, je rends la parole à Tissié :

u Or, le lendemain matin, ayant complètement oublié ce rêve trop banal pour laisser une trace profonde dans mon esprit, je passais devant un marchand d'estampes et vis à sa vitrine une gravure représentant un jeune époux embrassant sa jeune femme au sortir de l'église. « Est-ce assez bourgeois ! », dis-je en passant, et aussitôt le souvenir du rêve revint avec une grande intensité, et, pendant un instant, je vécus mon rêve, voyant psychiquement les personnages, la dame et mon ami. L'impression générale que j'éprouvai était celle du rêve et non celle du milieu dans lequel je me trouvais sur la voie publique. Elle fut d'ailleurs de très courte durée ».

Cette narration m'avait laissé un peu perplexe, ne sachant pas si les mots : « le lendemain matin ayant complètement oublié ce rêve » signifiaient que Tissié en avait eu au réveil un vague souvenir subitement effacé ou qu'il n'en avait eu aucun souvenir.

Je lui ai donc écrit pour le prier de préciser ce point. Voici ce qu'il me répond :

« J'ai commis une faute de rédaction : vous" me la signale/, je vous en remercie bien sincèrement. Au lieu de lire : « Or, le lendemain matin, ayant complètement oublié ce rêve trop banal pour laisser une trace profonde, etc., il faut lire : « Or, le lendemain ignorant ce rêve trop banal pour avoir laissé une trace profonde, etc.. J'ai voulu dire ainsi que le souvenir de ce rêve dormait dans mon subconscient, prêt à apparaître par rappel de

mémoire, dû à une association d'idées. S.mi- ce coup de fouet, le dormeur a été subitement réveillé. < es! pourquoi, m'étant trouvé dans la journée, 10 à 12 heures après la formation de ce rêve devant la gravure du tableau : « Enfin seuls ! », ce rêve surgit tout à coup avec une telle intensité que je vécus psychiquement la .-. .ne vécue la nuit précédente. Il y a eu appel et non réminiscence. Je veux dire par là que je n'avais nullement pensé à ce rêve le matin à mon réveil pas plus que dans la journée, jusqu'au moment du choc visuel devant la vitrine du magasin d'estampes. Cette mémoire est apparue dans mon conscient comme un acteur qui attend dans la coulisse, entre subitement en scène pour donner la réplique, par association d'idées, c'est-à-dire par appel du texte même ».

Comme second exemple, je rapporterai le cas personnel ci-dessous, qui corrobore celui de Tissié :

Rêve de l'Indicateur. — Je dois me rendre à Roscoff dans quelques jours et j'ai été informé que des changements importants sont survenus dans l'horaire des trains. Je prends la décision d'acheter le nouvel indicateur, mais plusieurs fois je l'oublie et il en résulte une certaine préoccupation dans mon esprit. Cependant je n'ai pas connaissance d'en avoir rêvé à un moment quelconque. Comme, chaque matin, sans y manquer, surtout en ce moment où je travaille à la confection de cet ouvrage, je ne manque pas de passer en revue tous mes rêves de la nuit, je n'aurais pu retrouver un tel rêve au réveil sans que cela eût laisse trace dans ma mémoire ou dans mes noie-. Hier. 9 juillet 1014, je pense enfin à acheter l'indicateur à Paris et. dans la gare, en attendant le train qui doit me ramener à Sceaux, je me fais lire le nouvel horaire de Paris à Roscoff. Pendant celte lecture el tandis que j'avais des images mentales de l'indicateur sur lequel je suivais avec les yeux de l'esprit la lecture qui m'était laite, brusquement surgit l'image

dentale 1res vigoureuse d'un tableau de rêve que je re- >orte à la nuit précédente sans pouvoir affirmer qu'il l'est pas plus ancien peut être de vingt-quatre heures. ,'ar ce tableau de rêves ne se lie à aucune des scènes de ■êves dont j'ai gardé le souvenir, et cependant, c'est bien in tableau de Fève et non un souvenir de perception seniorielle, d'acte réel enregistré dans le subconscient penlaut un état de distraction. Je le sais d'une manière rréfutable pour les raisons suivantes : 1° Mon rêve me ►lace dans une salle, une petite chambre que je ne connus pas du tout ; 2° je me vois lisant moi-même dans 'indicateur, ce qui, hélas, ne m'est plus possible depuis jlus de deux ans ; 3° l'indicateur qui est celui des Chenins de Fer de l'Etat, au lieu d'être comme ce dernier me brochure modérément épaisse avec une couverture l'un bleu mat, est de même format, mais beaucoup plus épais et muni d'une couverture jaune en papier très fort, vernissé, identique à celle du livret français des Chemins de Fer européens que j'ai souvent feuilleté 3ans mes voyages par terre à l'étranger dont le dernier ^emonte à quatre années.

Ainsi voilà encore un rêve complètement ignoré au réveil et que remet en mémoire une simple association i'idées, après qu'ont passé sur lui toutes les occupations d'une journée où j'ai, le matin, fait passer un examen de licence à onze candidats, puis déjeuné chez un ami, assisté à une réunion à l'Institut Pasteur et enfin travaillé avec mon secrétaire à certains articles de l'Année Biologique. Comment concilier cela avec la théorie de l'oubli à mesure de Goblot-Egger et avec la notion généralement acceptée que tout rêve est invariablement oublié s'il remonte à plus de six minutes avant le réveil ?

Ilervey de Saint-Denis et Delbceuf mentionnent des exemples personnels appartenant à la même catégorie.

Havelock Ellis rapporte le cas d' « une dame qui,

en se réveillant au matin, ne se rappelait pas avoir rêvé, et constata pendant le jour suivant qu'elle éprouvait exactement les mêmes impressions que quand elle avait rêvé d'une de ses amies, et elle réussit ensuite à ramener dans sa mémoire quelques éléments de ce rêve qui semblait oublié ». J'ai réuni ces quelques exemples avec l'idée que ce rappel inopiné de rêves oubliés était un phénomène exceptionnel ; mais depuis que mon attention s'est fixée sur lui, j'en ai observé sur moi-même plusieurs cas en quelques jours. Une personne de mon entourage dont l'attention avait été attirée sur ce point a fait aussi sur elle la même constatation. Tout cela m'amène à penser que c'est là au contraire un fait fréquent et presque banal. Si on l'a cru rare, c'est parce qu'on n'a remarqué que les exemples frappants et que l'on a laissé passer inaperçus les cas très nombreux où une bribe insignifiante d'épisode banal de quelque rêve revient à la mémoire, évoquée par quelque association d'idées.

Dans les cas ci-dessus, c'est une association de hasard qui a fait retrouver à longue distance un rêve non connu au réveil : dans le cas suivant, c'est grâce à l'état d'hypnose qu'il a été retrouvé. Cet exemple, très caractéristique, est empruntée à Régis et Hesnard, qui en ont publié une observation intéressante, très fouillée et très démonstrative :

<( Louis M... présente tous les signes caractéristiques d'une hystérie ancienne qui n'a jamais été ni cultivée ni soignée. Quelques jours après un accident survenu à son fils, et qui l'avait fortement émotionné (coups de couteau reçus dans une rixe entre deux mauvais sujets), on le trouve un matin dans son jardin évanoui. On le ramène, on l'emporte dans son lit et, quand il reprend ses sens, M... se trouve complètement aphone. Peu à peu cette. aphonie s'amende et la faculté du langage revient, mais seulement en voix chuchotée. Le malade étant

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?ujet à des rêves qui le laissent au réveil très accablé, très ému et quelquefois le poussent hors de son lit à des actes de demi-somnambulisme dont il ne garde au réveil qu'un souvenir très affaibli, les auteurs appelés à le soigner soupçonnent les effets de quelque rêve très émouvant et oublié au réveil. Pour vérifier leur hypothèse, ils met lent le patient en état d'hypnose et aussitôt obtiennent de lui la narration d'un rêve très intense survenu la nuit qui a précédé son aphonie et qui remonte à huit mois. Dans l'état d'hypnose, M... recouvre la parole presque immédiatement ; puis, invité à dire comment était venu son mal, il raconte d'une voix entrecoupée et haletante le rêve dont il n'avait pas souvenance à l'état de veille :

Rêve de l'hystérique aphone. — « J'étais endormi, dit-il, inquiet comme d'habitude, et, pendant la nuit, j'ai fait un horrible rêve auquel je ne puis penser sans être bouleversé. Je rentrais chez moi le soir. Quelques mètres avant d'arriver à la maison, je m'approchai d'une haie qui barrait la roule. Un homme, que je reconnus aussitôt pour être celui de mes deux voisins qui frappa mon fils non loin de cet endroit même où je me voyais en songe, se leva derrière la haie à l'abri de laquelle il était accroupi, braqua sur moi un fusil et me mit en joué en me criant : « A ton tour maintenant. J'ai raté ton fils, mais je ne te raterai pas, toi ». Je me sauvai, affolé, au moment où la détonation allait éclater, et, toujours en proie à mon cauchemar bien qu'en partie réveillé, j'ai continué à fuir comme si l'assassin était derrière moi. C'est dans cet état que je me suis précipité dans mon jardin où l'on m'a trouvé et où j'avais été interpellé par un petit voisin auquel je ne pus répondre ».

Ce dernier épisode relatif au jardin est le seul qui ait laissé quelque trace dans sa mémoire avant l'interven-

tion de l'hypnose. Ainsi, voilà un rêve qui avait sommeillé dans l'Inconscient pendant huit mois sans être cependanl réellement oublié puisque l'hypnose a pu en faire revivre le souvenir. Bien qu'il s'agisse là d'un cas pathologique el d'une intervention étrangère au psychisme normal, la théorie de Goblot-Egger aura grand'peine à se concilier avec lui.

Voici un autre cas appartenant à la même catégorie et rapporté par Prince Morton :

//ère du Couple enlacé. — « X... fait un rêve dans lequel lui apparaissent un homme et une femme enlacés échangeant un baiser, tandis que sur leurs têtes resplendit une étoile et que sous leurs pieds des roses sèment leurs pétales rouges. Il se réveille alors n'ayant aucun souvenir de ce rêve, mais voit ce même tableau peint devant ses yeux à la manière d'une vision hypnagogique. Il est d'ailleurs si bien éveillé qu'il dépeint par écrit sa vision que, d'ailleurs, aucune émotion n'accompagne ; il se rendort et, au réveil définitif, se rappelle fort bien sa vision hypnagogique et constate à son grand étonnement que la description qu'il en a écrite à son premier réveil est en vers, mais le rêve qui a précédé cette vision reste aussi absent de sa mémoire qu'au premier réveil, sauf qu'il éprouve cette fois une émotion bien caractérisée. Mis en état d'hypnose, il retrouve son rêve dont la vision hypnagogique était la reproduction, je dirai plutôt la continuation ».

En résumé, un rêve dont on ne s'était pas souvenu au réveil peut être évoqué plus ou moins longtemps après par diverses circonstances : hypnose ou association d'idées ; la vue d'un objet, une parole entendue, une idée quelconque traversant l'esnrit. fait jaillir brusquement le souvenir de quelque rêve ou épisode de rêve qu'on a eu pendant la nuit précédente et parfois mène antérieurement. Le fait qu'on ne s'en était pas souvenu

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au réveil montre que le souvenir évoque plus tard n'est pas celui d'une reproduction du rêve par la mémoire à l'état de veille, mais celui du rêve lui-même. Comment admettre après cela avec Hervey, Goblot, Egger et ceux qui ont accepté leur opinion, rru'un rêve séparé du réveil par des scènes oniriques d'une durée supérieure a quelques minutes ou par une phase de sommeil sans rêve soil fatalement et définitivement perdu pour la mémoire ?

Un peut se demander même, en présence de faits de ce genre, si certains souvenirs qu'on ne peut raccrocher à rien, certaines images mentales qui nous surprennent par une impression de déjà-vu, certaines émotions incompréhensibles survenant clans des conditions où il semble que rien ne les justifie, ne trouveraient pas leur explication dans des rêves plus ou moins anciens dont un souvenir imparfait serait éveillé par quelque association d'idées. C'est à des circonstances de ce genre qu'il faut aussi rattacher sans doute ce fait que j'ai constaté sur moi-même et que chacun a pu observer sur soi : une phrase, quelques mots souvent insignifiants nous sonnent dans la tête au réveil comme si nous venions de les entendre et pourtant ils n'ont pas été prononcés autour de nous et ne correspondent à aucune préoccupation ou association d'idées que nous puissions retrouver.

Comme conclusion finale de cette longue discussion, nous dirons donc que la théorie Goblot-Egger est trop absolue, et que les scènes de rêve qu'on se rappelle au matin peuvent, dans quelques cas au moins, provenir d'une phase quelconque du sommeil.

Nous venons de rechercher quels sont les rêves dont on peut garder le souvenir. Etudions maintenant le souvenir du rêve en tant que notion acquise, sans nous préoccuper de son origine et demandons-nous : 1° ce que deviendra ultérieurement ce souvenir ; 2° quel fonds on peut faire sur son exactitude ?

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