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IDÉES CONCRÈTES

Les éléments constitutifs des idées concrètes sont en rapport avec les cinq sens, qui sont les portes d'entrée par où ces éléments pénètrent dans la conscience, auxquels il faut ajouter le sens musculaire pris dans une acception un peu spéciale, lequel joue ici un rôle tout à fait capital ; il ajoute en effet aux éléments proprement sensitifs (couleur, odeur, qualités tactiles) les notions de forme et de situation et contribue dans une très large mesure à l'établissement de l'image verbale qui, de tous les éléments de l'idée, est peut-être pour l'homme le plus important.

Passons en revue rapidement ces éléments constitutifs :

1° Situation dans l 'espace. — L'idée d'un objet ne saurait exister dans la conscience sans que nous localisions celui-ci quelque part dans l'espace. Cette localisation joue un rôle considérable, non seulement pour les objets chez lesquels leur situation topographique entre en quelque sorte dans la définition, tels que Paris. Lyon, le Danube, les Pyramides, mais pour une foule d'objets dont là situation dans l'espace n'est pas fixe ; nous ne saurions penser à « notre ami Durand », à « son cheval », voire au « chat de notre concierge », sans les placer par la pensée quelque part en un lieu qui peut être fort variable, mais qui pour une image mentale donnée, à un moment donné, n'en est pas moins rigoureusement déterminé ; et cette localisation fait partie pour le moment de la définition de l'objet par rapport à nous, comme celle de Paris ou de Londres fait partie de la leur, mais indépendamment de nous et

la même pour tous. Nous avons chacun dans l'esprit une sorte de carte topographique représentant d'une manière très schématique, grossière et déformée, notre ambiance. Nous nous voyons à une certaine place sur cette carte. C'est ainsi que nous nous situons par rapport au monde extérieur. Cette carte est plus ou moins claire, précise et détaillée selon le mode psychique de chacun : là intervient ce coefficient personnel dans la formule à laquelle j'ai fait allusion ci-dessus. Ce coefficient peut être très faible chez certaines personnes ; je ne crois pas qu'il soit jamais nul, et c'est pour cela que la localisation en un point donné de l'espace fait partie de l'image mentale de tout objet à titre d'élément constitutif comme sa forme ou sa couleur.

Cette carte topographique n'est nullement fixe et invariable, elle se modifie à chaque instant de façon différente, condensant ou effaçant certaines de ses parties pour en dilater ou en ajouter d'autres, s'orientant selon notre fantaisie, nous montrant avec plus de détails tantôt tel ou tel point de notre ambiance, tantôt telle ou telle région de la terre ou du firmament. Dans la localisation mentale de chaque objet, cette carte peut être aujourd'hui toute différente de ce qu'elle était hier et de ce qu'elle sera demain.

En définitive, l'image mentale de tout objet s'accompagne de la notion de sa situation quelque part dans l'espace, notion qui est un des éléments constitutifs de l'idée de cet objet et qui s'exprime par l'image mentale des mouvements oculaires nécessaires pour regarder le point de l'espace où nous localisons l'objet en question, par l'esquisse de ces mouvements.

2° Forme. — Le deuxième élément de tout objet concret est sa forme, qui se décompose elle-même en celles de l'ensemble et de ses moindres parties, lesquelles sont unies les unes aux autres par le concept

de leur situation relative par rapport aux voisines, qui «st une dépendance du concept précédent relatif à la situation dans l'espace. L'élément forme est en partie sensitif, en partie moteur. Il est sensitif par la constatation de cette forme en tant que dessinée dans notre champ visuel mental. Il est moteur par le fait que nous traçons mentalement cette forme en la suivant du regard dans l'espace comme nous le ferions avec un style lenu à la main. Elle est donc constituée de deux éléments : 1° une vue d'emblée sous la forme d'une image projetée dans le champ visuel, si elle est assez simple et précise pour se prêter à ce mode de représentation ; 2° dans le cas contraire, une représentation •des mouvements nécessaires pour en suivre de l'œil tous les contours ou de l'esquisse de ces mouvements. Quand ce dernier mode intervient, la forme y gagne plus de netteté et de précision.

3° Couleur. — De tous les éléments mixtes, partie sensitifs, partie moteurs, de l'idée, la couleur est celui auquel le facteur musculaire prend le moins part. On peut avoir une image mentale de la couleur rouge ou de la noire sans aucune participation de mouvements oculaires ou laryngo-buccaux. Cela n'empêche pas •que cet élément moteur ne soit présent, dans une certaine mesure dans la plupart des cas. Ainsi, si j'évoque la représentation mentale d'un triangle rouge et que je veuille le rendre bleu, je fais apparaître du bleu •quelque part ailleurs dans le champ visuel, en un point où une couleur définie n'est pas déjà présente et, par un mouvement des globes oculaires, je transporte ce bleu dans le triangle où il prend la place du rouge. En outre, pour évoquer l'apparition d'une couleur déterminée dans le champ visuel mental, je dois en prononcer mentalement le nom, ce qui se fait avec le concours d'esquisses de mouvements laryngo-buccaux appropriés. Mais c'est là un fait général sur lequel j'aurai à revenir.

4° Son. — Par contre, l'élément auditif peut être selon les personnes ou presque complètement moteur ou principalement sensitif, visuel par la représentation du mot écrit, ou auditif par la représentation du mot entendu. Sans doute, ce second cas se rencontret — il chez les personnes pratiquant la musique et en particulier chez les compositeurs pour qui les images sonores sont évoquées par la lecture des notes sur une portée musicale. Il m'est fort difficile, sinon impossible, d'évoquer l'image mentale pure d'un son, fût-ii des plus simples et des plus nets, comme le grincement d'une scie ou le sifflet d'une locomotive. Je ne puis, en général, l'évoquer que par l'intermédiaire de représentations mentales oculaires ou laryngo-buccaies de l'objet qui produit le son, ou de son nom. Pour en avoir une représentation précise, je dois imiter mentalement le son par la réalisation ou la simple esquisse des mouvements laryngo-buccàux nécessaires à sa production, sans émission d'air par le tuyau trachéal. L'observation la plus élémentaire permet de reconnaître la succession ininterrompue de petits mouvements laryngo-buccaux qui se produit quand, mentalement, on prononce un discours ou on chante un air. La part très prépondérante de ces mouvements est démontrée par le fait qu'on peut chanter mentalement un air sur des paroles sans signification, comme « tra la la la », en pensant à toute autre chose, et pourtant arriver au bout de l'air sans se tromper. Ce sont des rythmes de contraction qui en appellent d'autres, ceux-ci d'autres encore, et ainsi de suite. En somme, l'élément son, quand il est présent dans une idée, est représenté, au moins en majeure partie, par l'esquisse des actes musculaires nécessaires pour imiter ou prononcer le nom du son particulier présent dans l'idée.

5° Odeur. — Goût. — Bien vagues sont pour nous,, humains, les éléments odeur ou goût qui éventuelle-

ment peuvenl prendre part à une idée. 11 en sérail peut-être autrement pour les chiens en ce qui concerne le premier. Il paraît presque impossible de concevoir une odeur ou un goût sans les associer à l'objet qui les possède ou au lieu où ils sont sentis ; ces objets et ce lieu se peignent dans l'esprit par le moyen de leurs autres caractères de situation, de forme, de couleur et par le nom qui les désigne.

0° Toucher. -- 11 en est de munie pour le toucher : mais ici, dans la représentation mentale de cet élément, interviennent des esquisses d'actes musculaires de la main, pour palper, soupeser, caresser, repousser, selon la nature des impressions tactiles, ou d'autres parties du corps en rapport avec l'idée correspondante : des jambes, s'il s'agit de fuir ; des reins, s'il s'agit de porter un fardeau, etc. A côté des précédents, prennent place avec des caractères analogues les sensations de température.

7° Nom de l'objet. — De tous les éléments constitutifs de l'idée, celui qui la caractérise le plus nettement, celui qui donne à la représentation mentale sa vigueur, sa précision, c'est le mot qui la désigne. La représentation du mot peut être auditive, visuelle ou motrice ou participer à la fois de deux de ces formes ou des trois. Elle est visuelle par la représentation mentale du mot écrit, auditive par celle du mot entendu, motrice par ce- que j'ai appelé l'esquisse des actes musculaires larvngo-buccaux nécessaires pour renonciation •du mot. Les représentations visuelle et auditive ont le caractère mixte, sensitif et moteur, qui a été défini plus haut à l'occasion des caractères de forme, de couleur et de son de l'idée, et nous avons vu que celte participation motrice est considérable, en sorte que, tout compte fait, l'élément nom de l'idée est en très majeure partie moteur.

Dans le travail auquel j'ai fait déjà plusieurs fois allu-

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sion, j'ai traité avec quelque développement la question d'un important élément d'idée qui se distingue de tousles autres par des caractères très particuliers : c'est le temps. Je dois renvoyer pour les détails à ce travail, ne pouvant ici qu'en résumer les traits essentiels.

Le temps n'est pas, comme la couleur, l'odeur, etc., inhérent à l'objet de l'idée ; il lui est en quelque sorte subjectivement surajouté ; il en résulte que nousn'avons pas un sens du temps comme nous avons un sens de l'odorat ou de la vue, ou même un sens de l'espace situé dans les muscles moteurs de l'œil ; et par conséquent, le facteur temps doit emprunter son organe à l'un des autres sens.

Ii est possible qu'il y ait sous ce rapport des différences individuelles, mais j'avoue que je ne les conçois pas très bien, et il me semble qu'il doit en être, au moins en général, de même pour les autres que pour moi chez qui la représentation du temps est nettement spatiale.

Cette représentation du temps se fait chez moi de deux manières selon qu'elle est relative ou absolue. La représentation relative a pour base une distance plus ou moins grande sur la ligne idéale du regard ; par exemple, si je pense successiveriient à Enver Pacha et à l'empereur Constantin, mes globes oculaires font au moins l'esquisse du mouvement nécessaire pour se diriger vers le lieu où se trouve Constantinople dans la place topographique où se meut ma pensée ; et là, je sens fort bien lorsque ma pensée va d'Enver à Constantin que ma ligne de regard esquisse le geste de se relever comme si le Constantinople de Constantin était pour moi plus loin dans la même direction que le ConstantinoDle d'Enver.

Il n'y a pas, à proprement parler, de représentation absolue. Quand je dis, par exemple, en 1549, cela veut dire simplement. jq,ue le fait auquel je pense est contem-

porain de tout un groupe de faits que je réunis sous une même étiquette qui est la date 1549. En outre de ce qu'elle paraît plus éloignée de moi dans la direction de mon regard qu'un fait qui se serait passé en 1849, j'ai une image visuelle de cette étiquette et en môme temps une image verbale représentée par l'esquisse des mouvements glosso-labiaux nécessaires pour représenter cette date. Cette image visuelle, j'en prends les éléments dans le tableau des nombres qui jusqu'à 100 environ a. chez moi, comme chez la plupart des personnes, une disposition très nette, mais d'ailleurs très individuelle. Dans ce tableau, je prends non pas les chiffres 1, 5, 4, 9, mais les nombres tout faits 15 et 49 que j'associe ensuite dans l'ordre convenable pour constituer la date. Par l'intermédiaire de ce tableau où chaque chiffre a sa place dans un certain espace mental, la représentation absolue du temps par date est donc non moins spatiale que la représentation relative.

En somme, la représentation du temps n'a aucun élément sensitif et je ne conçois pas comment elle pourrait en avoir un, si ce n'est secondairement et indirectement par l'image visuelle d'une date. Ramenée à ses éléments fondamentaux, elle est strictement motrice et a pour organe les muscles de l'œil.

En résumé, l'idée d'un objet concret se compose d'éléments simples qui sont : la situation dans l'espace et dans le temps, la forme, la couleur, éventuellement le son, l'odeur, le goût, les caractères tactiles, et, au premier rang, le mot par lequel il est désigné dans le langage articulé. Ces éléments sont ou sensitifs (aucun peut-être ne l'est rigoureusement) ou moteurs, ou le plus souvent mixtes, avec une proportion de l'un et de l'autre variable selon l'objet et selon les

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