III. — Croyance du rêveur à l'objectivité de ses images
oniriques.
Les questions qui se posent ici sont multiples et demandent à être soigneusement discernées.
Pendant le rêve, nous croyons à l'objectivité des images qui se présentent à nos yeux et des scènes auxquelles nous assistons ; cette croyance est pour nous une certitude. Au réveil elle disparaît ; à la première certitude s'en est substitué une seconde d'après laquelle la première serait illusoire. Quelle est la raison de ce changement? Notre condition psychique au point de vue de la certitude est la même pendant la veille par rapport aux scènes de notre vie éveillée que pendant le rêve par rapport aux scènes de notre vie onirique. Mais il y a cette différence que pendant la veille nous reconnaissons le caractère illusoire des scènes de la vie onirique tandis que pendant le rêve nous n'avons aucune opinion sur la valeur de notre certitude à l'état de veille. Ce sont ces deux sortes de certitudes qu'il s'agit de comparer.
En ce qui concerne l'ensemble de la vie onirique par rapport à la vie réelle, les raisons de ne pas croire à son objectivité ont été depuis longtemps reconnues et le problème est définitivement résolu.
Déjà Descartes avait reconnu que la différence capitale entre la vie onirique et la vie réelle consiste dans l'incohérence de la première et la continuité de la se-
conde. Cette incohérence des rêves se manifeste : 1°* entre les différentes parties d'un même rêve ; 2° entre les rêves successifs d'une même personne ; 3° entre la vie onirique et la vie réelle ; à quoi Egger ajoute : 4° entre les rêves des différentes personnes vivant à la même époque dans la même ambiance. 11 y a là plus qu'il n'en faut pour montrer que des deux vies, onirique et éveillée, la seconde, seule a droit à la certitude de son objectivité.
La question de savoir si une scène en particulier qui a sa place parmi nos souvenirs appartient à la vie onirique ou à la vie réelle ne comporte pas une solution aussi simple. Si la scène est récente, le doute n'existe guère chez les personnes saines d'esprit. Mais si elle est ancienne, si la trace de son origine s'est effacée de notre souvenir, si elle peut prendre correctement place dans une série cohérente appartenant à l'état de veille, il se peut que nous la prenions pour un fait de la vie réelle ou que nous nous posions sans pouvoir la résoudre la question de savoir s'il n'en est pas ainsi.
Il est arrivé à chacun, dans des cas heureusement rares, d'être obligé de se livrer à une petite enquête en interrogeant les personnes de son entourage pour savoir si l'on avait rêvé ou vraiment vécu tel ou tel fait présent dans les souvenirs. Tantôt on se demande si tel fait rêvé n'appartient pas à la vie réelle, tantôt si tel fait de la vie réelle n'appartient pas au rêve. Je puis citer de ce dernier cas un exemple personnel remarquable.
Je dois dire ici que, depuis longtemps et surtout durant les vacances, je suis amené par lés circonstances à faire presque chaque semaine le voyage en chemin de fer de Roscoff à Paris. J'ai fini, grâce à l'habitude, par m'adapter à ces conditions de manière à dormir une partie de la nuit. Ces sommeils, fréquemment interrompus, sont meublés de rêves qui, s>ous leur variété infi-
nie, présentent, non pas toujours niais 1res fréquemment, un caractère uniforme. Je rêve que des personnes entrent dans le compartiment, je dois me déranger pour leur faire place, je les observe, je lés écoule ; entre eux et moi se passent des scènes ou banales ou grotesques, parfois scandaleuses. Plus souvent encore, je rêve que le train s'arrête à quelque station ou en pleine campagne. Je descends et me voilà parti pour une randonnée fantastique. Il se passe les événements les plus saugrenus. Durant tout ce temps, ne me quitte pas l'idée que j'ai un train à reprendre et j'y réussis toujours (tous mes rêves sont optimistes), mais après quelles chevauchées ! Et quels trains extraordinaires, composés des plus invraisemblables carioles où l'on fait toutes sortes de choses qui ne sont point habituelles dans les voyages des gens raisonnables ! Puis, à un moment donné, je me réveille et suis tout surpris de me trouver tranquillement assis ou couché sur ma banquette roulant prosaïquement vers ma destination. Les yeux clos, je les repasse et les savoure : ils sont un élément de premier ordre pour combattre la monotonie de ces voyages.
Pseudo-rêve du Déraillement. — Mais voilà qu'un jour, une chose ayant la physionomie générale de celles que j'étais habitué à rêver s'est produite réellement. En pleine nuit, un employé du train ouvre la portière du compartiment où je somnole, me réveille et m'explique : « Monsieur, il y a une demi-heure que nous sommes en panne par suite du déraillement d'un train de marchandises qui nous précédait. On espérait pouvoir repartir en empruntant pour quelque temps la voie descendante (nous allions vers Paris), mais il faut y renoncer ; vous devez descendre, prendre vos petits bagages à la main et marcher le long de la voie ainsi que les autres voyageurs, sous la conduite d'un em-
ployé, pour rejoindre à un petit kilomètre d'ici un point où un train venu de Paris viendra vous chercher ». J'obéis sans mot dire, descends du train, mêlé à des inconnus. On rompt une barrière pour gagner un sentier qui chemine le long de la voie. Ma valise est fort lourde, je réclame l'assistance d'un brave soldat sans bagages qui, moyennant une pièce blanche, m'aide à la porter. Après un trajet assez pénible dans l'obscurité, la troupe hétéroclite dont je fais partie regagne la voie au-delà de l'obstacle, et là nous devons attendre pendant plusieurs heures l'arrivée du train promis. Il fait assez froid, quoique ce ce soit en été ; des voyageurs plus entreprenants rompent et arrachent quelques mètres de barrière, ils y joignent des branchages et même un petit arbre déraciné dans un champ voisin, en font un bûcher à quelques mètres de la voie pour s'y réchauffer et passer le temps. Quelques-uns même parmi les plus gais esquissent des danses. Et, tandis que je suis au rebord de la voie, assis sur ma valise et contemplant cet étrange spectacle, je suis frappé de l'extraordinaire air de famille qu'il présente avec mes rêves habituels dans des circonstances analogues et je me demande si ce n'est pas là un simple rêve dont je me réveillerai bientôt pour me retrouver tranquillement assis dans mon compartiment.
Pour être sincère, je dois dire que cette question n'a été sérieuse dans mon esprit que pendant un temps très court. Bientôt je reconnus formellement, et sans ambiguïté, que cela n'était pas un rêve ; mais à quoi le reconnaissis-je ? A coup sûr pas au caractère de la scène qui était parfaitement exceptionnelle et sans aucun lien avec des scènes précédentes de ma vie réelle. C'est ici qu'il faut faire appel aux autres éléments de certitude dont nous avons parlé ci-dessus, et à ceux dont nous parlerons bientôt, en particulier au contraste entre les conceptions mentales et les impressions
sensorielles qu'a invoquées Delbeuf el au caractère spécial que les impressions visuelles doivent aux mouvements incessants des globes oculaires, ainsi que je l'expliquerai un peu plus loin.
Malgré ces quelques difficultés exceptionnelles, au point de vue pratique la question de la distinction entre la vie onirique et la vie réelle ne se pose pas pour les personnes saines d'esprit.
Tout autre et bien plus délicate est la question métaphysique de savoir : 1° Pourquoi dans le rêve nous croyons à l'objectivité des images et des scènes tout aussi bien qu'à l'état de veille ; 2° Pourquoi cette cer titude, tout en étant complète et en apparence parfaite pendant le rêve se trouve être sans valeur quand on l'examine au réveil ?
Les tableaux du rêve sont des images mentales. A l'état de veille, les images mentales liées à une conception et non à une perception actuelle sont reconnues comme telles et l'on ne croit pas à leur objectivité. S'il ■en est ainsi, c'est que ces images mentales alternent ou coïncident dans le temps avec des impressions sensorielles déterminant des images plus fortes. C'est de la comparaison de la pâleur des premières avec la vigueur des secondes que résulte la 'distinction entre elles et la croyance à l'objectivité de celles-ci et à la subjectivité de celles-là.
En outre, les impressions sensorielles sont reconnues en relation avec des causes actuellement présentes dans notre ambiance. Elles sont liées en quelque sorte à des conditions matérielles que nous reconnaissons ; les images mentales au contraire sont indépendantes de ces conditions et ont une liberté d'allure beaucoup plus grande. En rêve, ces différences n'existent pas. Toutes nos images mentales sont des conceplions d'origine interne. Les sensations alternantes ou
concomitantes sont nulles ou rudimcntaires et la disparition du sens critique ne fait pas de leur incohérence une raison de leur non-objectivité. En un mot, nous croyons à l'objectivité de nos images mentales quoique les raisons d'y croire soient faibles parce que les raisons de n'y pas croire sont nulles. Au réveil, le sens critique reparaît, des impressions sensorielles nous assiègent de tous côtés et nous forcent à reconnaître par comparaison les différences entre elles et les images du rêve ; nous nous posons la question de la réalité des unes et des autres, l'incohérence des premières nous apparaît, les secondes au contraire prennent une place correcte dans une série parfaitement continue, depuis longtemps commencée, et ainsi la différence des unes et des autres s'impose à notre conviction.
Ces diverses questions ont été examinées un peu par tout le monde et avec une attention particulière par Kaploun, Foucault, Delbœuf et Egger.
D'après Kaploun, il y a de la part du rêveur adhésion intellectuelle, immédiate, sans discussion, à tout ce qui entre dans la conscience. La critique, le doute, la comparaison, l'élimination imposée par la logique de ce qui serait contradictoire, tout cela est l'apanage exclusif de l'état de veille, tout cela manque dans le rêve ; et par là se trouve non seulement résolue, mais même supprimée, la question : pourquoi le rêveur prend-il ses hallucinations pour des réalités ?
L'adhésion immédiate aux choses les plus illogiques et les plus contradictoires, est exclusive du doute, de l'étonnement et du rire ; jamais la fonction explicatrice n'introduit dans le rêve un élément négatif, c'està-dire ayant pour effet d'inhiber un élément antérieurement présent. Aussi contradictoire que soit l'élément apporté, il prend sa place dans la scène onirique, et s'accommode avec les autres éléments présents, sans les gêner et sans être gêné par eux, même s'il forme
avec eux un ensemble illogique qui, grâce à l'adhésion intellectuelle, est accepté sans protestation. i Si une altitude mentale aussi catégorique que l'indique l'expression d'adhésion intellectuelle régissait vraiment le rêve, le doute en effet n'y devrait pas prendre place ; or, il n'en est pas ainsi (voir le rêve du Bras Pincé, du Diner chez le Prince de M...). Même dans le rêve « Pour voir ce qui en adviendra », on voit s'introduire un élément contradictoire qui a pour effet de renverser le jugement du rêveur relativement à une croyance qui s'était établie en lui. Cela suffit à prouver que l'adhésion intellectuelle n'est pas un principe absolu et qu'elle n'est sous un nom nouveau qu'une expression de ce fait reconnu de tous, mais insuffisant à expliquer à lui seul la croyance du rêveur à l'objectivité de son rêve, savoir que le sens critique, l'esprit de discussion sont rarement présents dans le rêve.
Foucault explique le caractère hallucinatoire des idées du rêve par le fait que le sens critique endormi ne permet pas de reconnaître qu'elles sont la peinture de choses passées en sorte que nous les plaçons toutes dans le présent.
Cette explication me paraît insuffisante, car la notion du temps : présent, passé, avenir, n'est pas absente du rêve et je préfère de beaucoup l'explication de Delbœuf. Celui-ci trouve entre les deux certitudes opposées de l'état de rêve et de l'état de veille deux différences : 1° la vérification par le toucher ; 2° le doute logique.
La première réside en ceci qu'à l'état de veille les impressions sensorielles sont contrôlées les unes par les autres et en particulier la vue par le toucher. La seconde consiste en ce que à l'état de veille on se pose la question d'objectivité des sensations, on la discute en soi-même et on la résout par l'affirmative.
A cela Egger objecte que l'on croit à l'objectivité
des étoiles bien qu'on ne puisse les toucher et que le paysan distingue les illusions de ses rêves des réalités de sa vie éveillée bien qu'il ignore le doute logique. Ces objections ne me paraissent pas cruciales. Il ne s'agit pas en effet de vérifier par le toucher toutes ses impressions sensorielles, mais de constater par quelques vérifications tactiles que l'on est dans cette condition de vie éveillée où l'on peut avoir confiance dans les impressions fournies par tous les sens. Le spectateur qui, au théâtre, voit défiler devant ses yeux les scènes représentées par un film cinématographique ne touche ni l'écran ni les personnages de ces scènes, mais il caresse sa barbe, appuie sa main sur le dossier de sa chaise ou l'épaule de son voisin et de là résulte pour lui la conviction qu'il est en état de vie éveillée.
D'autre part, le doute logique n'a pas besoin de prendre la forme d'une argumentation philosophique pour produire son effet. Le paysan qui, après avoir rêvé d'un voyage à la capitale, se retrouve dans son lit ayant sous les yeux les objets ordinaires de la chambre où il couche, reconnaît intuitivement l'invraisemblance de ce voyage, l'impossibilité de le placer entre les occupations du soir précédent et le réveil actuel et cela lui suffit pour en reconnaître l'inanité au même degré que s'il avait mis en œuvre tous les arguments de la scholastique.
Mais n'y a-t-il pas dans la nature même des images oniriques comparées à celles provenant des impressions sensorielles, des caractères qui expliquent à la fois la croyance à leur objectivité et la fragilité de cette croyance ? Egger comparant les images mentales aux impressions sensorielles déclare que les premières sont à l'état faible et les secondes à l'état fort. 11 y a certainement du vrai dans cette distinction. Si nous nous procurons l'image mentale d'un cheval, elle est certainement beaucoup moins extériorisée et ferme
RÊVES REPRÉSENTATIFS SLMPLES 18 L
dans ses contours que l'image d'un cheval vu. Dans le rêve nous n'avons que des images mentales ; faute d'images sensorielles concomitantes, nous croyons à leur objectivité, tandis qu'à l'état de veille la présence d'impressions sensorielles fait apparaître par comparaison le caractère illusoire des images mentales. Est-il bien sur cependant que cette différence soit constante ? Il me semble bien que certaines perceptions de l'étal de veille, telles que la vue de milliers d'objets indifférents pendant que l'esprit est distrait ou préoccupé sont, à les comparer individuellement, plus faibles que telles conceptions de nos rêves se traduisant par des images intenses et qui nous émeuvent fortement.
On s'est demandé s'il n'y avait pas dans la nature môme des images visuelles selon qu'elles proviennent de conceptions oniriques ou de perceptions sensorielles vraies à l'état de veille, des différences permettant d'expliquer pourquoi elles s'objectivent de façon si inégale.
Un caractère très général signalé par Delbœuf est que le tableau n'occupe que la partie centrale du champ visuel. Que ce soit un objet de peu de volume ou quelque chose de plus étendu comme un groupe de personnages, la vision est limitée à la partie centrale, les parties périphériques du champ visuel sont vides, tandis que dans la réalité ces parties périphériques sont toujours occupées par des objets quelconques de moindre intérêt qui, ne fixant pas notre attention, quittent notre mémoire et ne prennent pas place dans le clichésouvenir. Dans la vie réelle, ces régions périphériques sont meublées parce que la partie de l'espace qu'elles occupent ne saurait être vide, mais elles ne font pas partie de la description du tableau. Si elles sont là, c'est en raison d'une nécessité physique étrangère au spectateur. Dans le rêve, les nécessités géométriques
et physiques disparaissent et le tableau se réduit pour le rêveur à ce qui est strictement suffisant pour lui pour former son image mentale. Cependant, ce caractère n'est pas absolu. J'ai noté de nombreux rêves où des sites se présentaient à moi en vision panoramique remplissant le champ visuel et déterminant l'impression subconsciente qu'ils s'étendaient tout comme dans la vie réelle au-delà de ses limites.
Giessler, sans viser spécialement la question qui nous occupe ici, a signalé une autre différence que j'exposerai en lui en laissant la responsabilité. La quantité totale d'énergie mise à la disposition de l'œil pendant le sommeil ne serait pas suffisante pour fournir aux besoins d'un fonctionnement complet.
Mourly-Vold a invoqué lui aussi cette insuffisance pour fournir l'explication du fait que l'on ne se souvient souvent pas de rêves dont l'existence s'est traduite par des mouvements manifestes pour un observateur étranger. L'énergie développée par les centres ganglionnaires pour déterminer ces mouvements inhiberait celle qui serait nécessaire aux centres corticaux pour en fournir la représentation hallucinatoire, de même que le fait de lire à haute voix gêne la compréhension du sens des phrases.
Mais revenons à Giessler. Le fonctionnement de l'œil comporte deux parts : 1° des contractions musculaires ; 2° des efforts d'accommodation. Lorsque l'œil est à l'état de complet repos, le muscle droit supérieur étant plus faible que le droit inférieur, celui-ci porte vers le bas la direction du regard. Dans l'état de veille, lorsque nous voulons apprécier la distance d'un objet place devant nous, nous faisons un double effort pour redresser la direction du regard et pour établir l'accommodation convenable ; d'où il résulte un jugement exact
à la fois sur la direction de l'objet et sur sa distance. Dans le rêve, en raison de l'insuffisance d'énergie totale mise à la disposition de l'œil, nous pouvons faire le premier de ces actes mais non le second. En sorte que nous portons un jugement exact sur la direction de l'objet, mais non sur sa distance et nous groupons les objets approchés et éloignés à une distance moyenne La raison pour laquelle l'énergie disponible est accaparée par les muscles d'orientation aux dépens des muscles d'accommodation doit être cherchée dans le fait ■que les premiers sont philogénétiquement plus anciens. C'est une loi générale dans le rêve que ce sont les fonctions les plus récentes qui sont sacrifiées aux plus anciennes.
Cette théorie ingénieuse suppose que dans le rêve nous faisons pour regarder les objets qui nous paraissent placés devant nous un mouvement des globes oculaires. Or, je ne sache pas que cela ait jamais été observé.
En réponse à Giessler, Vaschide rapporte un cas où le rêveur .spécifie qu'il a la notion très accentuée de la perspective des objets dans un vaste paysage.
Si je m'en rapporte à ce que j'observe sur moi pendant l'état de méditation, je constate que les mouvements d'orientation des yeux ne sont pas effectués, mais esquissés seulement et juste assez pour être reconnus. Or, cette esquisse qui se traduit par un imperceptible mouvement ou même par rien du tout, l'ordre de mouvement étant repris avant dTêlre arrivé à destination, ne réclame aucune dépense appréciable d'énergie ; en sorte que l'explication proposée me paraît tout hypothétique.
D'ailleurs, si l'observation de Giessler est valable pour certaines personnes, elle ne l'est pas pour moi (voir mes deux rêves de cérébration créatrice : rêve -du Prophète et rêve du Fouet Symbolique).
Dans la première partie du rêve du Prophète, je voisnettement un tableau avec une perspective très étendue, comprenant pour premier plan le chemin sur lequel je marche ; au-delà, des terrains vagues et des bicoques suburbaines, puis dans le fond New-York avec le pont de Brooklyn s'étendant des premiers aux derniers plans. Dans la seconde partie, tandis que je nage dans le canal, je vois fort bien au loin devant moi la petite église à laquelle je vais bientôt aboutir .
Dans le deuxième, j'estime à quelque chose comme deux cents mètres la distance à laquelle m'apparaît Mlle G. et les champs s'étendent bien loin au-delà autour de moi dans toutes les directions.
Ainsi ni l'une ni l'autre des différences signalées par Delbœuf et Giessler ne paraissent pouvoir fournir l'explication cherchée, car aucune de ces différences, même en admettant qu'elles soient réelles, ne paraît pouvoir influencer la croyance à l'objectivité du tableau.
Mais il existe entre les conceptions d'origine interne formant les images mentales visuelles et les impressions visuelles vraies une autre différence qui ne semble pas avoir attiré l'attention et qui me paraît pouvoir expliquer pourquoi l'objectivité des dernières s'impose à notre conviction beaucoup plus fortement quecelle des premières.
Lorsque nous regardons un objet situé devant nous, cet objet forme une image sur notre rétine, mais l'objet fut-il immobile ou invariable, cette image est soumise à des variations incessantes dues aux mouvements des yeux. Par suite de ces mouvements, d'une part l'objet occupe tantôt le centre, tantôt un point quelconque du champ visuel ; sa position sur la rétine change dix fois en une seconde et cela nous donne l'impression subconsciente qu'elle est un objet indépendant de nous puisque les mouvements de notre regard ne l'entraînent pas avec eux ; d'autre part, nous ne voyons-
distinctement que ce qui est en face de la macula, c'està-dire la surface qui sous-tend un arc de quelques degrés. Par exemple, nous voyons distinctement le nez d'une personne située à un mètre devant nous, mais le menton, les yeux et les oreilles ne sont qu'à demi-distincts. Il faut, pour les voir tout à fait nettement, déplacer légèrement le regard. Grâce à ces déplacements instinctifs, automatiques, incessants, la figure d'une personne que nous regardons est un tableau sans cesse changeant où tantôt le nez, tantôt les oreilles, tantôt le front, tantôt les yeux ou le menton sont vus d'une façon parfaitement nette, le reste ne fournissant qu'une image un peu moins distincte. Cela lui communique une vie, une intensité d'extériorité considérable, car nous avons la conscience que ces changements ne sauraient être en nous. Dans le rêve rien de pareil : nous n'avons devant les yeux que des images occupant une place invariable dans leur cadre tant que le sujet de l'image ne fait pas un mouvement effectif et ces images restent identiques à elles-mêmes tant qu'une modification définitive ne s'opère pas en elles. Pour le rêveur elles sont assez vivantes pour donner l'impression d'objets extérieurs, mais combien elles le sont moins que celles de l'état de veille ! Il y a dans ces phénomènes résultant des mouvements des yeux de l'observateur quelque chose qui les impose à notre conviction comme objets réels ,ce qui n'est pas le cas pour nos conceptions pures, fussent-elles accompagnées d'images mentales intenses ou même hallucinatoires.
Ce qui précède s'applique plus immédiatement à la distinction entre la vie réelle et la rêverie plutôt qu'entre la première et le rêve. Car lorsque nous comparons nos sensations actuelles avec des souvenirs, ceux-ci se présentent avec le même caractère, qu'ils soient des souvenirs d'impressions réelles ou des souvenirs de conceptions oniriques, parce que les différences ci-des-
sus sont oubliées. Cependant ces différences, tout en disparaissant elles-mêmes, peuvent laisser dans notre mémoire une trace se traduisant par une impression d'objectivité ou de non-objectivité.