‹ Le rêveChapitre 27 sur 85 · II. — Association des Idées · texte numérisé non relu

II. — Association des Idées

A l'état de veille, les idées qui surgissent dans notre esprit ne proviennent presque exclusivement que de deux sources : ou une impression sensorielle immédiate ou une idée préexistant dans l'esprit et reliée à celle qui lui succède par un lien associatif.

Dans les envolées d'imagination les plus désordonnées, pas plus que dans les raisonnements les plus serrés et les plus abstrus, il n'arrive guère qu'une idée nouvelle apparaisse de piano dans l'esprit sans provenir de l'une des deux sources ci-dessus.

Xous avons montré dans le précédent chapitre que dans le cerveau vide, c'est-à-dire ne contenant aucune pensée ou image, soit chez le rêveur, soit beaucoup plus rarement chez l'homme éveillé, une idée peut naître sans provenir d'une impression sensorielle ou cénesthésique, et par conséquent d'une façon tout à fait spontanée. Mais dès qu'une idée occupe le cerveau, il n'en est plus ainsi. L'évocation par association est à tel point plus aisée, plus active, plus puissante, qu'elle supprime toute origine spontanée et ramène au second

plan, du moins dans le Fève, l'origine par impression .sensorielle et par impression cénesthésique.

Pour nous rendre compte de ce qui peut se passer dans le rêve, examinons ce qui a lieu dans l'état de veille qui en diffère le moins : la méditation et la rêverie,,—

Une pensée occupe le cerveau ; au-dessous d'elle fourmillent dans la subconscience des multitudes d'idées qui cherchent à se faire jour. A vrai dire, ce qui s'agite ainsi dans la subconscience, ce ne sont pas des idées •complètes ; une idée complète ne saurait avoir d'existence objective en dehors de la conscience et c'est une métaphore par trop grossière de supposer ainsi l'existence dans la subconscience d'idées complètes qui, armées de pied en cap, attendent ou cherchent à créer l'occasion d'entrer dans la conscience. Ce qui s'agite ainsi dans la subconscience, ce sont des germes, des embryons d'idées à la manifestation desquelles il manque quelqu'un de ces éléments constitutifs que nous avons étudiés au chapitre V ; [êÇ parmi ces éléments, le plus généralement absent est l'expression verbale, indispensable pour donner à l'idée sa précision parfaite.

L'expression physiologique de ces embryons d'idées, nous l'avons fait connaître dans ce même chapitre V, c'est l'état de vibration synergique des neurones correspondant à ceux des éléments constitutifs de l'idée complète qui ne sont pas absents.

Mais laissons de côté l'expression physiologique du phénomène pour nous en tenir à l'expression métaphorique, infiniment plus commode dans le langage courant et qui ne présente plus de danger du moment que ia relation entre l'expression métaphorique et l'expression physiologique a été définie.

Donc, tandis que l'idée actuelle occupe le cerveau, s'agitent dans la subconscience des embryons d'idées

210 LE RLVE

qui tendent a se faire jour. Les moyens dont ces embryons d'idées disposent pour y réussir sont au nombre de deux et consistent dans leur énergie potentielle résiduelle et dans les liens associatifs qui émanent de celle-

L'énergie potentielle résiduelle sera étudiée plus à fond au chapitre de la théorie du rêve. Elle diffère peu de ce que Foucault a appelé « la puissance évolutive d'une image ». Considérons-la ici, pour éviter des développements superflus, comme une énergie spécifique, fournissant à l'idée la faculté de pénétrer d'elle-même dans la conscience.

Les liens associatifs n'ont pas besoin d'être définis : nous en avons parlé précédemment et nous avons fait connaître même, au chapitre V, quelle pouvait être leur expie— ion physique et physiologique. Ils sont infiniment variés. Leurs diverses sortes ont été reconnues par les psychologues ; ils s'appuient sur des relations de temps, de lieu, de forme, de couleur, et de toutes les antres données sensorielles ; ils peuvent reposer aussi bierc sur la similitude que sur le contraste ; les uns sont forts, les autres faibles ; ceux-ci sont directs, ceux-là, détournés.

Parmi ces liens associatifs, une place spéciale doit être faite, en raison de leur extrême importance, à ceux de nature verbale. Il arrive quelquefois qu'au sortir d'une demi-somnolence ou même d'un vrai sommeil, on se surprend prononçant mentalement une courte série de mots quelquefois incompréhensibles, plus souvent ayant un sens vague et tel que l'on se dit : « Que signifient ces paroles qui résonnent dans ma tête comme venant d'un écho lointain ? »

Par exemple, un matin je me surprends au réveil marmottant les mots : « Il aurait fallu que les semailles fussent à la hauteur de la mèche ». De quelle mèche s'agit-il ? Est-ce une mèche de fouet, une mèche de

lampe ou une mèche pour forer ? La phrase n'a pas plus de -ens dans un cas que dans l'autre.

Une autre fois, ce sont les mots : « Bonnet à titre élevé rotatif ». Dans ma pensée, Bonnet n'est pas la coiffure, mais un nom d'homme. D'où vient-il ? J'ai conservé le vague souvenir d'un certain M. Bonnet qui étail à Toulouse, il y a une soixantaine d'années, directeur d'une école enfantine où mes parents m'envoyaient. .4 titre élevé, aucun souvenir, aucune impression. Rotatif évoque en moi l'idée d'une machine à imprimer rotative, mais je suis déjà réveillé. Si j'avais continué à dormir, peut-être quelque personnage venu je ne sais d'où eût été M. Bonnet. ,4 titre élevé eût pu placer entre ses mains un plat d'or ou d'argent dont ce titre élevé eût caractérisé l'alliage et peut-être eût-il eu à faire à quelque machine rotative maniée par lui ou par d'autres.

Je pourrais multiplier de tels exemples, mais cela serait oiseux.

J'ai l'impression que dans ces cas la pensée n'a pas précédé l'expression, mais au contraire qu'elle l'a suivie, celle-ci étant née par génération spontanée issue d'une sorte de réflexe verbal, une suite de mots s'entraînant les uns les autres par groupes sortant tout formés des profondeurs de la mémoire comme chez certains déments atteints de logolalie. Si, comme je le pense, de tels phénomènes se passent dans le rêve, ils peuvent être l'origine de tableaux et de scènes dont le rêveur ne comprend le sens qu'après qu'ils ont été projetés sous forme d'images hallucinatoires sur l'écran de sa lanterne magique. Maury a donné des exemples curieux de rêves où la succession des tableaux les plus disparates trouve son explication dans une simple assonance. Le suivant est peut-être le plus caractéristique :

Rêve des Kilos-lotos. — « Je pensais au mot kilomètre, et j'y pensais si bien, que je m'imaginais en rêve mar-

cher sur une route où je lisais les bornes qui marquent les distances évaluées au moyen de cette mesure itinéraire. Tout à coup, je me trouve sur une de ces grandes balances dont on fait usage chez les épiciers, sur l'un des plateaux de laquelle un homme accumulait des kilos, afin de connaître mon poids, puis, je ne sais trop comment, cet épicier me dit que nous ne sommes pas à Paris, mais dans l'île Gilolo, à laquelle je confesse avoir très peu pensé dans ma vie ; alors mon esprit se porta sur l'autre syllabe de ce nom, et changeant en quelque sorte de pied, je quittai le premier et me mis à glisser sur le second ; j'eus successivement plusieurs rêves dans lesquels je voyais la fleur nommée lobélia, le général Lopez, dont je venais de lire la déplorable fin à Cuba ; enfin je me réveillai faisant une partie de loto. Je passe, il est vrai, quelques circonstances intermédiaires dont le souvenir ne m'est pas assez présent, et qui ont vraisemblablement aussi des assonances semblables pour étiquettes. Quoi qu'il en soit, le mode d'association n'en est pas moins ici manifeste. Ces mots, dont l'emploi n'est certes pas journalier, avaient enchaîné des idées fort disparates ».

Certains des liens associatifs intervenant dans le rêve sont naturels, c'est-à-dire conformes à la logique de l'état de veille ; la plupart bizarres et inattendus par rapport à cette même logique ; tous sont entièrement indépendants de l'état actuel des idées qu'ils relient entre elles, et en particulier indépendants de la dose d'énergie résiduelle de l'idée subconsciente à laquelle ils aboutissent.

Pour se faire jour dans la conscience et arriver à leur pleine manifestation, ces embryons d'idées se poussent activement à l'aide de leur énergie résiduelle et sont tirés passivement par le lien associatif qui les unit à l'idée actuellement présente dans la conscience. Leur chance de réussir à forcer la porte d'entrée est mesurée par le produit de ces deux facteurs indépendants.

Revenons maintenant à l'homme en train de méditer en s'abandonnant à la rêverie. Pendant que son attention se fixe sur l'idée actuellement présente dans sa conscience, les embryons d'idées fourmillant dans ia subconscient assiègent la porte de celle-ci. Plusieurs voudraient passer à la fois, mais le sens critique qui sait de quoi il a besoin à ce moment de l'évolution logique de la pensée, le sens esthétique qui compare l'élégance des formes, le sens moral qui surveille la valeur de l'idée du point de vue qui l'intéresse, les sentiments, les passions, tout cela intervient pour déterminer le choix de l'idée qui sera acceptée et refouler celles qui ne donnent pas satisfaction à la majorité des juges. C'est ainsi que le cours des pensées est réglé dans la méditation d'une façon plus sévère, dans la rêverie, d'une façon plus relâchée, mais toujours cependant d'une façon non-indépendante de tout contrôle.

Dans le rêve, les mêmes phénomènes se produisent, avec cette différence que les impressions sensorielles et cénesthésiques sont encore plus obscures et que les contrôleurs de la pensée sont encore plus distraits ou somnolents. Aussi la règle devient-elle celle-ci : la pensée qui entre dans la conscience est presque rigoureusement celle chez laquelle est maximum à ce moment le produit de l'énergie potentielle résiduelle par la force du lien associatif.

Mourre a eu la très ingénieuse idée de réaliser expérimentalement à l'état de veille un cours de pensées dans lequel soit supprimé ce contrôle des centres psychiques supérieurs que nous venons d'indiquer.

Son moyen consiste à penser à n'importe quoi en s'astreignant à solliciter des associations aussi rapides que possible et à accepter sans discussion la première qui se présente, de manière à avoir toujours le cerveau occupé par une image qui change le plus souvent possible. Il arrive ainsi à une série de visions qui ne le cèdent en rien à celles du rêve le plus absurde.

Voici la description qu'il en donne lui-même :

Pseudo-rêve du Dormeur Eveillé. — « Je pense au cap Misène d'où je regarde la mer. Je me trouve à Capri sur le mont Solaro. Je regarde le soleil, j'y vois des taches noires avec des bras et des jambes. Une longue corde se tend entre le soleil et la terre. Des sillons apparaissent dans le soleil. Un chemin de fer le traverse. Ce chemin de fer sort du soleil et serpente dans l'air. Il tombe sur la ville de Naples et écrase des maisons. Un homme sort de ces maisons écroulées. Il fait le moulinet avec ses bras ; il se jette à la mer et nage jusqu'à un paquebot. On le recueille et on le porte en triomphe. L'homme s'élance sur un mât et s'assied sur sa pointe. « La raison de ce tissu d'absurdités est facile à comprendre. En voyant le soleil, j'ai eu l'idée plus ou moins consciente que les mondes stellaires pouvaient être habités. Si je n'avais pas astreint mon esprit à la nécessité de toujours penser, j'aurais probablement fait un temps d'arrêt pour me reposer et l'idée me serait venue qu'on pourrait peut-être un jour connaître les habitants des planètes ou encore j'aurais pensé qu'ils étaient peut-être, s'ils existaient, d'une constitution différente de la nôtre. Mais au lieu de procéder avec cette lenteur naturelle, j'exige de mon esprit qu'il me fasse apparaître immédiatement une idée. Alors, au lieu de prendre le temps de me représenter une planète, il place des habitants dans le globe embrasé du soleil ; ce qui est plus rapide puisque l'image du soleil est déjà présenté à mes yeux. Mais je demande à mon esprit immédiatement une autre idée. Il m'obéit encore et. pour imaginer une communication entre le soleil et la terre, il prend le moyen le plus absurde mais le plus simple, celui de tendre une corde. Je ne lui laisse pas de trêve. Sur le champ il me représente des raies dans le soleil, probablement des travaux d'art. En effet, je vois un chemin de fer. Mais il me faut une idée nouvelle. Le chemin de

fer pour m'en fournir sort du soleil et se promène dans l'air. Il fait des circuits au-dessus du golfe de Xaples. Je suis las de ces circuits, je réclame une idée différente. Pour me débarraser du chemin de fer il n'y a rien de mieux à faire que de le précipiter comme Phaéton et son char. Il tombe sur la ville de Xaples. Là, nécessairement, il démolit des maisons. Je demande toujours un spectacle nouveau. Un homme sort immédiatement des maisons écroulées. Mais cet homme ne peut demeurer longtemps immobile devant moi, puisqu'il faut à mon imagination un changement perpétuel. Il tourne les bras, puis il se jette dans la mer. Mais il ne peut nager indéfiniment, il est recueilli. Recueilli, il ne peut rester inactif. On s'occupe de lui et on le porte en triomphe. Enfin, ne sachant plus qu'en faire, je m'en débarrasse en l'asseyant au haut du mât ».

Mourre cite cela pour en arriver à expliquer pourquoi le souvenir des rêves est si difficile, de même qu'il serait difficile de remonter le cours d'ùlïë's^rîe d,associations d'idées aussi incohérentes que celles dont il vient de donner un exemple.

Pour moi, je veux tirer de cette conception une conclusion différente et relative à l'origine des rêves. Ceuxci sont incohérents et absurdes parce que l'esprit accepte sans contrôle toutes les images que suscite l'association des idées, l'absence du sens critique jouant ici le rôle que joue dans l'expérience de Mourre l'obligation qu'il s'est imposée de saisir sans discussion l'idée qui se présente la première par association.

En résumé, le rêve est une sorte de rêverie dans laquelle les idées successives présentées par l'association avec le concours de leur énergie potentielle propre sont acceptées à peu près sans contrôle.

Le fait même que les idées successives dérivent les unes des autres par association montre qu'il n'y a jamais dans l'histoire qu'elles présentent une incohéren-

ce réelle. Le lien associatif qui détermine la cohérence, pour léger et détourné qu'il soit, n'en est pas moins parfaitement légitime, aussi légitime que celui qui réunit les membres d'un raisonnement scientifique. La logique qui préside à la consécution des tableaux du rêve,, pour être très différente de celle de l'état de veille, n'en est pas moins rigoureuse, puisqu'elle peut être exprimée par une formule algébrique, par un produit de deux facteurs.

Mais quand, à l'état de veille, nous examinons et jugeons notre rêve, cette logique nous échappe parce que nous ignorons tout ou presque tout des deux facteurs sur lesquels elle s'appuie. De là, l'apparente incohérence des rêves. Un rêve nous semble logique et cohérent lorsque les liens associatifs réunissant les idées successives se trouvent assez évidents pour être reconnus ; il nous parait incohérent lorsque ces liens sont si ténus et si détournés qu'ils échappent à notre examen.

Les liens associatifs sont le plus souvent si bizarres et si détournés qu'il est fort difficile de les retrouver en repassant dans sa mémoire la série des idées qui se sont succédé dans la conscience ; mais il est une circonstance qui peut rendre cette difficulté bien plus grande encore. J'ai reconnu en effet que le lien unissant l'une à l'autre l'idée qui s'en va et celle qui surgit, peut se trouver tout entier contenu dans la subconscience, en sorte que la conscience ne l'aperçoit point et ne peut arriver à le connaître que par un travail de reconstruction souvent difficile et toujours incertain. C'est un rêve qui m'a fait découvrir ce phénomène.

Rêve du Vortex. — Après diverses péripéties inutiles à rapporter, mon rêve me transporte à la station de Roscoff, dans mon cabinet d'expériences situé sous les cuves et prenant jour sur la mer par une ouverture fer-

mée par une glace immobile. Mais la situation est un peu autre que dans la réalité et de même que sous les fenêtres de l'Aquarium de l'ancien Laboratoire, le soubassement du mur plonge dans la mer. Au dehors rugit une tempête furieuse et sous les bords démastiqués de la glace le vent pénètre avec violence dans la pièce. Le spectacle est splendide : des vagues énormes accourant de loin s'enflent en approchant et se brisent contre le mur en formant de violents tourbillons. Je tremble, me demandant si la maison ne va pas être emportée. Dans l'excitation qu'éveille en moi la grandeur du spectacle, je fais un grand geste et lance à pleine voix cette phrase de Méphistophélès appelant les esprits infernaux au dernier acte de la Damnation de Faust de Berlioz :

« A moi, Vortex, Giaour ! » Par là j'exprime cette impression que ces vagues furieuses sont poussées par des êtres animés et je songe aux luttes que peutêtre en ce moment, au large, de pauvres navires ballotés soutiennent contre eux. J'ai dans mon rêve une vision mentale qu'après le réveil je rattache nettement à une image qui m'a fort impressionné il y a de bien longues années et qui représente, dans une édition des Travailleurs de la Mer, de Victor Hugo, illustrée par Daniel Vierge, une tempête sur la mer. De gros nuages roulent dans le ciel et dans ces nuages de vagues formes de géants s'élancent entraînant les nuées dont ils symbolisent la colère et les menaces.

Au réveil, repassant mon rêve avant d'ouvrir les yeux j'en arrive à me demander pourquoi mon excitation débordante s'est manifestée par cette phrase Chantée plutôt que d'autre façon. J'aperçois alors que le nom d'un de ces deux esprits infernaux, Vortex, signifie Tourbillon. Tout devient clair alors : la vague tourbillonnante a indiqué l'idée de Vortex et celle-ci a évoqué la phrase du livret de Berlioz.

Mais, ce qui est remarquable, et c'est pour cela que

la chose est rapportée ici, c'est que dans mon rêve je n'ai absolument pas aperçu la signification du mot vortex : le vortex était l'esprit infernal animant la vague et rien de plus.

Il résulte de là que la vague a évoqué la phrase musicale par l'intermédiaire d'une association d'idées ayant son siège dans l'inconscient et que la conscience n'a pas aperçue. Il en était ainsi dans ce rêve et je ne doute pas qu'il en puisse êlre de même à l'état de veille. C'est là un point qui me paraît digne de retenir l'attention.

Ainsi, le domaine de l'association des idées se compose de deux parties, une exposée à la pleine lumière du jour, l'autre plongée dans l'obscurité, la première appartenant à la conscience, la seconde à l'inconscient. Il s'en suit que toute une catégorie d'association d'idées dont l'importance échappe à notre appréciation vient augmenter le nombre de celles que la conscience peut apercevoir directement. Par là peuvent s'expliquer aussi bien dans la veille que dans le rêve certains brusques changements dans le cours des idées qui nous paraissent spontanés, arbitraires et inexplicables parce que l'association des idées qui en est la cause a son siège dans l'inconscient.

Là est aussi pour le rêve une source nouvelle d'apparentes incohérences.

Une incohérence vraie cependant peut s'introduire dans le rêve lorsqu'une impression sensorielle ou cenesthésique intercurrente vient rompre la série logique des tableaux en introduisant de force dans la conscience une idée sans lien avec les précédentes et dont le passe-port d'entrée sera perdu pour nous au réveil. Mais cette incohérence n'est pas plus grande que celle qui se présente dans la méditation ou la rêverie lorsqu'un coup de fouet entendu dans la rue introduit l'idée d'un cheval tirant un lourd fardeau dans la série de pen-

sées du géomètre résolvant un problème ou d'un historien élaborant une question.

Au réveil, les divers épisodes du rêve nous apparaissent dans leur ordre réel ; mais par suite de l'imprécision et de la fragilité des souvenirs, cet ordre peut subir des modifications sous l'influence de notre tendance inconsciente à substituer à une dérivation légitime, mais dont la logique nous échappe, une dérivation artificielle mais plus conforme à notre logique actuelle. C'est là qu'intervient l'intéressante conception de Marcel Foucault, où nous acceptons entièrement tout ce qu'il dit touchant la déformation ultérieure de nos souvenirs de rêves, bien que nous ne puissions admettre que celleci soit seule responsable de l'arrangement des tableaux en scènes plus ou moins continues.

Dans tout ce qui précède, nous avons mis en œuvre l'association des idées comme si c'était une notion incontestable ; mais nous n'ignorons pas que cette notion universellement admise par la plupart des philosophes jusqu'à une date relativement récente est fortement combattue par quelques-uns. Empruntons à l'un des plus modernes, M. Kaploun, l'énergique plaidoyer par lequel il combat l'existence même des associations d'idées. Cela nous fournira l'occasion de critiquer sa thèse et d'apporter à l'appui de notre manière de voir les arguments qui nous paraissent établir son bienfondé.

Partons du texte même de M. Kaploun.

« Si on entend par association le retour simultané de faits psychiques déjà liés entre eux, nous n'avons jamais observé ce phénomène. Sans doute certains faits « s'associent » lorsque l'esprit les pense, mais l'associationnisme entend qu'il existe des liens psychiques déjà tout faits. L'habitude mentale est, non une association entre éléments, mais une activité psychique que la répétition a déterminée dans son devenir... » « L'objet

avec ses multiples détails, est, en veille, un système de connaissances, ou parfois même un fait psychique un, et c'est une loi que nous connaissons que, lorsque notre esprit est occupé par un fait, les connaissances relatives à ce fait se présentent, et celui-ci se complète ». « Il ne faudrait pas prendre pour un processus associatif le passage de la partie au tout On a ici le simple

travail de la F. E. (1), travail intellectuel. Les éléments sont appelés par le sujet central, et ne se traînent pas l'un l'autre, lis arrivent parce que la pointe (2) reste sur le sujet qui les contient ». « On a pris à tort pour une association par similitude, l'amnésie provisoire, suivie du retour, à l'occasion d'un fait analogue, du fait oublié. La représentation du premier fait dirige notre esprit sur un sujet qui contient le deuxième et on sait qu'il suffit que l'esprit soit orienté vers un objet pour que les connaissances relatives à cet objet affluent. La connaissance qu'on croyait avoir oubliée était donc latente, et elle arrive quand le genre d'occupation de l'esprit devient propre à la recevoir » « ... En conclusion, nous n'avons jamais observé d'association proprement dite. A part l'habitude mentale, cesl toujours par l'effet du sujet central que les éléments psychiques se présentent à la conscience ».

En somme, cette argumentation revient à dire que les idées ne sont pas liées entre elles objectivement, en dehors de celui qui les pense. Si telle était nécessairement la définition de l'association des idées, nous se-

(1) M. Kaploun désigne par ces initiales ce qu'il appelle la. lonction exploratrice par laquelle le moi conscient cherche dansl'inconscient les éléments de documentation et de jugement réclamés par l'idée actuellement présente dans la conscience pour se compléter et poursuivre son évolution. Voir mon article sur la théorie de Kaploun. Bull. Inst. Gén. psycfi., Octobre

(2) La pointe est une métaphore indiquant l'application de J'esprit comparé à une pointe projetant un dard lumineux à l'objet actuel de la pensée. Voir ibid.

lions entièrement d'accord avec M. Kaploun. Mais la définition qu'il donne est presque enfantine ; et c'est enfoncer une porte ouverte (pie de la combattre.

D'après M. Kaploun, les idées ne sont pas liées entre elles par un lien infrangible et tel que l'une traîne nécessairement l'autre à sa suite, [chose sur laquelle je pense que tout le monde est d'accord], mais l'association repose sur le fait que la F. E., va pêcher au bon endroit, dans l'inconscient, les idées utiles à l'élaboration de la pensée actuelle, lesquelles idées sont le plus souvent celles qui sont reliées à la première par une similitude de quelque nature.

Mais expliquer quelque chose par la F. E. qui est elle-même inexpliquée, sinon inexplicable, ce n'est point fournir une explication.

Pour nous, l'association doit être définie de la manière suivante : une idée est associée à une autre lorsqu'elle a avec elle, non pas objectivement, mais dans le passé psychique de celui qui la pense, un élément commun et tel que la présence de cet élément dans la conscience est une condition favorable pour l'introduction de la seconde idée sur la scène de la conscience.

Nous avons montré au chapitre V comment se pouvait comprendre sur le terrain de la physiologie des neurones, cet appel dans la conscience d'une idée par une autre actuellement présente dans la conscience et ayant avec la première un élément commun.

Ainsi, nous concluons que l'association des idées, bien loin d'être inexistante, joue un rôle considérable dans la formation de nos pensées. Un rôle considérable, •ce n'est'même pas assez dire ; pour rendre à ce facteur ce qui lui est dû, il faut dire un rôle capital, un rôle si essentiel que, sans lui, la pensée humaine serait réduite à un état rudimentaire.

Les conditions dans lesquelles le moi conscient peut fonctionner sans le secours de l'association des idées,

sont très exceptionnelles, et, à vrai dire, je n'en connais que deux. La première, c'est quand une impression sensorielle ou cénesthésique détermine une perception. Le seconde est celle d'un commencement de rêve, lorsque le sommeil se substituant à l'état de veille est venu rompre la chaîne de nos pensées, ou lorsque, entre deux rêves, s'est interposée une lacune de sommeil sans rêve (voir chapitre VI).

En dehors de ces cas très particuliers, je prétends et j'affirme que l'association des idées est la condition nécessaire, indispensable, de toute pensée. Elle seule apporte dans la conscience les éléments qui servent : 1° à la documentation sans laquelle aucun cours de pensées ne pourrait se poursuivre ; 2° à la comparaison sans laquelle aucun jugement ne pourrait prendre naissance. Dans un cours de pensées, que ce soit une vague rêvasserie ou un raisonnement serré, les choses se passent toujours de la même façon : une première pensée occupe la conscience, elle ne se suffit point à elle-même, il faut l'étayer, la documenter, la développer, l'étendre, la poursuivre. Par quels moyens ? Uniquement par l'association des idées : l'idée présente dans la conscience, en appelle, par le processus que nous avons indiqué, une autre qui a, avec elle, un ou plusieurs éléments communs. Cette nouvelle pensée introduite peut présenter deux conditions : ou bien elle est jugée inutile et est immédiatement rejetée, ou bien elle apporte quelque notion utilisable et elle est retenue ; une troisième idée ayant quelque élément commun avec l'une des deux précédentes est introduite dans la conscience de la même façon, et traitée de la même manière, et ainsi de suite. Ainsi l'idée cenirale, celle d'une question à résoudre par exemple, s'entoure d'un groupe d'idées de dIus en plus nombreuses, qui. toutes, apportent un élément à la solution de la question posée. L'esprit ne s'applique pas à toutes à la fois, il les étudie une à une, mais

RÊVES ( OMPLEXES 223

tandis qu'il rejette bien loin celles qu'il ne veut pas utiliser, il relient près de lui, dans la région périphérique du moi central, celles qui lui sont utiles et qu'il veut conserver comme éléments de jugement. Pour illustrer cette conception, je voudrais substituer à la pointe de M. Kaploun une autre figure qui n'a comme cette dernière que la valeur d'une comparaison, mais nous parait plus heureuse, c'est celle que j'appellerai ïœil psychique.

Ce qui fait la difficulté, dans la conception de M. Kaploun, c'est qu'en dehors du lieu étroit éclairé par la Pointe, tout le reste est dans les ténèbres de l'inconscient, en sorte que rien ne permet de comprendre comment la F. E. qui n'a point de lanterne, arrive à trouver dans ce chaos de ténèbres, précisément ce qui convient. Il en est autrement pour l'œil psychique.

On se rappelle comment est constitué l'œil organique. Un point central, la fovea, perçoit avec précision les moindres détails des images qui se forment sur elle ; le reste de la rétine perçoit de même les formes et les couleurs, mais d'une, façon vague, juste suffisante pour nous informer de la présence et de la localisation, dans l'espace ambiant, des objets déterminant les images correspondantes, sans que ces images soient assez précises pour troubler la perception des images centrales formées sur la fovea. Bien plus, il y a une dégradation progressive de la sensibilité de la rétine depuis la fovea centrale jusqu'à la périphérie. En sorte que les objets sont entrevus de plus en plus vaguement à mesure qu'ils s'éloignent de l'axe central. On comprend tous les avantages de celte disposition : l'œil voit avec précision tous les détails du point spécial que nous regardons, sans être gêné par des impressions nettes provenant des points voisins. Mais cependant, nous avons connaissance, d'une iaçon vague, de tout ce qui nous entoure dans des limite? très étendues ; et ainsi nous ne risquons pas

d'être pris à ['improviste. Si, pendant que je me dirige en ligne droite vers un ami que je viens d'apercevoir à vingt pas de moi dans la rue, un passant coupe ma trajectoire de manière à rendre possible une collision, j'en suis informé à temps pour l'éviter ; dès que son ombre aborde les limites de mon champ visuel je sais qu'il est là, j'entrevois la direction de son déplacement, il y en a là assez pour déterminer un brusque mouvement de L'œil (j'allais dire un brusque saut de la Pointe) sur l'objet inquiétant ; celui-ci est aussitôt reconnu dans tous ses détails, et, par là, sont déterminés, de façon presque automatique, les mouvements correcteurs qui empêcheront la collision. Dans ce système, la F. E. de M. Kaploun a une lanterne, et sa recherche ne devient plus un travail impossible.

Xous venons d'expliquer que les idées associées, présentes dans l'inconscient, sont rejetées bien loin quand elles n'ont pas d'utilité actuelle, et retenues tout près lorsqu'elles en ont une. Il résulte de là, qu'au cours de l'évolution d'une pensée principale, les éléments de connaissance qui constituent ce que j'ai appelé ailleurs notre fortune psychologique, subissent, autour du moi central, un perpétuel réarrangement ayant pour effet de maintenir, au voisinage immédiat, les plus utiles, dans une région plus périphérique, celles qui le sont moins, et de rejeter dans la nuit de l'inconscient, c'est-à-dire hors du champ de l'œil psychique, celles qui n'ont pour le moment d'utilité d'aucune sorte. De là résulte un minimum d'efforts pour déterminer l'entrée, dans la conscience, de tout ce qui est actuellement utile. Pour prendre un exemple, imaginons un chasseur, battant un champ avec son chien ; il n'a d'yeux que pour les déplacements et les attitudes de ce dernier ; cependant, non loin de sa pensée, et toutes prêtes à être appréhendées, sont les idées du mouvement d'épauler, de s'abriter les yeux contre le soleil, de la place à sa cein-

ture des projectiles des divers calibres, éventuellement du garde champêtre qui peut survenir s'il est en faute, etc., etc., et bien loin de sa pensée la généalogie des empereurs de la Chine ; et ce sera l'inverse quand ce même chasseur, s'il est en même temps professeur orientaliste, sera cà sa table de travail, préparant quelque leçon sur les compétitions des dynasties chinoises et mandchoues. Je crois que ce perpétuel réarrangement des éléments de notre fortune psychologique autour de l'objet central de notre pensée, selon leur degré d'utilité par rapport à celui-ci, est un phénomène réel *et important, et qu'il a pour base, non pas quelque merveilleuse disposition finaliste, pas plus qu'une non moins mystérieuse Fonction Explicatrice, mais l'attraction des idées associables, et leur rejet plus ou moins loin de la conscience selon qu'elles sont plus ou moins adéquates à l'objet actuel de la pensée.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que l'entrée dans la conscience des idées associées n'est pas le résultat d'un effort de la pensée, laquelle n'a aucun moyen d'accomplir un pareil travail, et sous ce rapport, mais avec les différences d'acception que l'on devine, j'admets, d'accord avec M. Kaploun, que le moi central est. adynamique. Quand nous cherchons quelque chose, nous ne pouvons rien activement pour le trouver, tout ce que nous pouvons faire est de nous mettre en état de surveillance, d'attention expectante, pour épier les moindres idées que l'association nous présentera, afin de les juger d'un coup d'œil, de les rejeter bien loin, ou de les maintenir près de nous après en avoir extrait ce qu'elles ont d'utile ; et l'opération ne cesse que lorsque nous sommes arrivés, par ce moyen, à un jugement satisfaisant et complet. Ici encore prenons un exemple. Il me revient à la pensée une image d'un journal humoristique, montrant un rapin chevelu dans une attitude désespérée, tenant en main sa palette auprès de la toile

vierge et immaculée sur le chevalet. Et au-dessous on lit : «N. d. D., c'est demain la clôture du concours et je n'ai pas encore trouvé mon sujet ! » Mais que peutil faire en effet, le malheureux peintre ? S'il s'agissait de brouetter de la terre, il ne serait point embarrassé, il n'aurait qu'à retrousser ses manches, saisir sa pelle, et se mettre à l'ouvrage. Mais ici que faire ? Se mettre à l'ouvrage pour trouver un sujet, c'est simplement se prendre la lète dans les mains, fermer les yeux, chasser toute idée profane, et... attendre : attendre que l'Association des idées en fasse apparaître dans l'esprit une qui sera reconnue acceptable, qui en attirera d'autres par le même processus associatif, et se complétera par elles, jusqu'à former un tout satisfaisant. Il est vrai que s'il cherche un sujet d'histoire, il pourra évoquer les souvenirs historiques, de telle ou telle époque, mais là encore c'est l'Association des idées qui sera intervenue : c'est le mot histoire qui, formant l'objet central de sa pensée, aura attiré par association l'appel dans sa conscience de ces divers souvenirs. S'il est ainsi désespéré à la veille de la clôture, cela peut tenir à bien des causes. Cela peut tenir à la pénurie de ses connaissances historiques, mais peut-être aussi à la pauvreté de sa faculté d'association ayant pour basé l'insuffisance relative des fibres du chevelu de ses neurones pyramidaux, ou encore à l'absence de certe finesse de jugement qui lui permettrait de découvrir, dans une idée en apparence banale, les éléments d'une composition intéressante. En somme, à côté de la perspicacité intellectuelle, de la finesse du jugement, de l'acuité du sens critique, la condition essentielle de l'intelligence, c'est la richesse des associations. Pour être intelligent, il faut d'abord et avant tout être doué d'une faculté d'association riche et rapide, qui fasse défiler, sous les yeux de l'esprit, tous les éléments utilisables de la fortune psychologique, leur utilisation étant affaire de sens critique, sens esthétique, etc.

RÊVES C0MP1 1 \l - 22 i

Pour montrer jusqu'où va, dans mon esprit, ce rôle capital de processus d'association, je formulerai une proposition qui sera, par la plupart, considérée comme une ineptie sinon comme un blasphème, et que je crois cependant parfaitement vraie. Cette proposition est celle-ci : i imagination n'ejcisle pas. J'entends par là qu'il n'est pas en nous un pouvoir créateur qui puisse par un effort d'une nature spéciale tirer quelque chose de rien. L'imagination est adynamique ; elle ne cherche pas, elle ne quête pas. comme le chasseur qui fouille les sillons et les taillis ; elle guette comme le chasseur à l'affût. L'esprit se met en état d'attention expectante, et il attend ; il attend que les idées viennent ; et il no peut rien pour les faire venir. Elles viendront si elles tout partie de sa fortune psychologique, elles viendront si des associations efficaces se sont établies entre elles ; elles viendront si les cellules pyramidales sont nombreuses, bien fournies de chevelu, bien en relation chacune avec toutes, et si dans chaque prolongement protoplasmique s'est établie cette localisation des reli(/uats des vibrations synchrones qui sont la base de Tappel, par une idée, de celles qui ont été associées avec elle dans les cours de pensées antécédents. Cette arrivée dans la conscience des éléments de toute création intellectuelle est donc indépendante de nous, elle se soustrait à nos efforts, et toute notre activité, dans la production des œuvres d'imaginatfon, se limite à la surveillance des apports de l'association des idées, à leur étude critique, et à leur arrangement esthétique.

Je ne veux pas dire, cependant, que l'imagination n'est faite que de souvenirs réarrangés et recombinés. Elle procède aussi, par réarrangement et recombinaison de fragments de souvenirs, et les produits de ces réarrangements peuvent être nouveaux et constituer des images mentales différentes de celles qui existaient toutes faites dans la mémoire. Pour prendre un excm-

pie qui, pour être réduit à une simplicité rudimentaire, n'en contient pas moins l'essentiel de ma pensée, je dirai : si une perception ou l'association des idées vous apporte l'image d'un papillon rouge butinant une fleur bleue, vous faites œuvre d'imagination si vous créez une image nouvelle en concevant un papillon bleu, butinant une fleur rouge. Mais ce qui est essentiel dans ma conception c'est que, non seulement l'imagination n'utilise comme matériaux que des éléments d'idée déjà présents dans la conscience, ce que, je crois, personne ne contestera, mais qu'elle ne peut rien pour évoquer ces éléments , sinon de se mettre dans l'attitude d'attention expectante et d'attendre leur arrivée, ou tout au plus de maintenir l'attention sur l'ordre d'idées particulier où elle estime avoir le plus de chances de trouver ce Qu'elle désire.

Page 1