I. — Mémoire
Sous ce chef, nous étudierons non seulement la mémoire au sens étroit, mais aussi les faits que l'on a groupés sous les noms de Paramnésie et d'Hypermnésie.
,4) Mémoire s. str. — La question de la mémoire dans le rêve se décompose en trois autres bien distinctes :
La première est celle du souvenir du rêve à l'état de veille, c'est-à-dire des conditions dans lesquelles se conserve au réveil la mémoire du rêve : nous en avons fait l'étude au chapitre des caractères extrinsèques.
La deuxième est la question de la mémoire de l'état de veille dans le rêve, c'est-à-dire de la participation du souvenir des faits de la vie réelle à la constitution des éléments du rêve. Cette participation est indéniable, elle saute aux yeux, elle est l'élément de beaucoup le plus important du rêve, on pourrait presque dire qu'elle constitue le rêve tout entier.
Mais précisément parce que cette participation est claire et certaine, elle ne pose pas de graves problèmes. Ce que nous aurions à en dire a été exposé dans les précédents chapitres. Il est un point cependant qui n'a pas été envisagé : c'est la distinction de la mémoire récognitive et de la mémoire évocatrice. C'est la mémoire récognitive qui entre en jeu dans le rêve le plus souvent sinon toujours. Quant à la mémoire évocatrice, la
question est plus délicate, mais elle intéresse moins le problème de la mémoire proprement dite que celui de l'exercice de la volonté dans le rêve, car la mémoire évocatrice n'est autre chose que la mémoire active s'exerçant sous le coup de fouet de la volonté. Elle existe dans le rêve au même titre, sous les mêmes réserves et dans les mêmes conditions que cette dernière et nous n'avons qu'à renvoyer à ce que nous en disons plus loin dans ce même chapitre.
La seule question qui se pose ici est la troisième : celle de la mémoire du rêve dans le rêve. Encore convient-il de la décomposer, car le problème est fort différent selon qu'il s'agit du souvenir dans un rêve d'épisodes antérieurs du même rêve ou de celui de rêves antérieurs séparés du rêve actuel par un état de veille ou de sommeil sans rêve. C'est pour n'avoir pas fait cette utile distinction que certaines discussions n'ont pas abouti à des conclusions claires.
1) Souvenir dans le rêve d'épisodes antérieurs du même rêve.
Que dans un rêve on puisse se souvenir d'un épisode antérieur du même rêve avec ou sans lacune interposée la chose n'est pas contestable. Les exemples abondent dans la littérature.
Hervey de Saint-Denis en a relaté un personnel très frappant dans son rêve du Pensionnat de Jeunes Filles dont nous ne rappellerons ici aue l'épisode qui nous intéresse. On y voit l'auteur se mettant dans son rêve délibérément à la recherche de petits jardins et d'un pensionnat de jeunes filles qu'il avait vus dans une première partie de son rêve et auxquelles cependant il avait certainement cessé de songer plus ou moins longtemps puisqu'il s'était livré dans l'intervalle, toujours dans son rêve, à des opérations et à des spéculations d'une tout autre nature.
Je pourrais citer ici des exemples personnels, mais cela me paraît tout à fait superflu ; tout le monde en a eu et peut en trouver dans ses propres souvenirs, en sorte qu'à vrai dire la question est inexistante en tant que résolue aussitôt que posée.
J'en veux cependant citer un exemple de Tannery qui a ouvert un débat sur une question connexe.
Bève de la Gare Bizarre. — Cherchant à reconstituer un rêve au réveil, Tannery trouve le tableau d'une certaine gare à disposition particulière quil reconnaît fort bien pour l'avoir déjà vue. Or, il est certain qu'il n'a jamais rien vu de pareil dans la réalité, car cette disposition en rendrait l'exploitation impossible. L'accès à la gare a lieu par le rez-de-chaussée qui communique avec le premier étage où se trouvent les voies uniquement par un escalier en colimaçon n'admettant qu'une personne à la fois. Or, en scutant son rêve avec plus de soin, il trouve que dans un épisode antérieur de ce même rêve, il a déjà parcouru cette même gare, en compagnie du chef de gare, ce qui explique qu'il ait eu le sentiment de la reconnaître lorsqu'il l'a vue pour la deuxième fois (1).
Il conclut de cette observation et de quelques autres que, non pas nécessairement mais généralement, lorsque dans un rêve prend place un jugement de reconnaissance de quelque chose qu'au réveil on reconnaît
\1) Une singulière déformation du souvenir jointe à l'imprudence de n'être pas remonté à la source à l'occasion de ce rêve que je croyais connaître dans ses moindres détails, m'a fait commettre dans l'article intitulé : Quelques points de la psychologie du rêveur : in Bull. Inst. psych. 19, une erreur que je tiens à réparer. Je rapporte le Rêve de la Gare Bizarre comme si l'intervention d'un rêve antécédent était purement hypothétique, tandis, qu'en fait, elle correspond à un souvenir précis. Mais cette inadvertance n'est pas grave, car l'argumentation garde toute sa valeur pour les cas beaucoup plus nombreux auxquels Tannery étend sa conclusion et dans lesquels le souvenir d'un rêve antécédent justifiant le jugement de reconnaissance est purement hypothétique.
23 'i LE RÊVE
comme étranger aux souvenirs de la vie réelle, ce jugement a pour base un rêve antérieur oublié. Cette conclusion est inadéquate et je reste surpris qu'un mathématicien philosophe, rompu à de bien plus subtils exercices de la pensée s'en soit laissé imposer par l'apparence, et n'en ait pas aperçu le défaut. Si, dans la vie réelle, parcourant un labyrinthe, nous allons droit au but, ayant à chaque détour du sentier l'image mentale lidèle de ce que nous allons rencontrer après le tournant, il est bien évident que nous avons eu antérieurement, de quelque façon, connaissance de ce labyrynthe. Mais dans le rêve il n'en est plus de même, par suite de ce fait qu'ici, le labyrinthe n'a pas d'existence réelle, mais est une création de notre esprit. Avant chaque détour du sentier, nous avons une image mentale de ce que nous rencontrerons après avoir franchi le tournant. Mais ce que nous rencontrons après le tournant n'a pas d'existence objective en dehors de nous, c'est une forme de notre pensée ; nous le créons au fur et à mesure des besoins, sous la forme d'un tableau de rêve qui n'est que l'objectivation hallucinatoire de l'image mentale qui occupait notre esprit à l'instant précédent. Cette image hallucinatoire du labyrinthe se calque sur notre pensée, il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'elle soit conforme à celle-ci, et il n'y a rien à conclure de cette conformité dans le sens de la démonstration du souvenir d'une impression antérieure. Ainsi ces rê- \es où l'on croît reconnaître un être ou un objet dont aucun souvenir ne reste dans la mémoire n'apportent aucun argument en faveur d'un épisode de rêve oublié n'ayant laissé dans la concience que juste la conclusion nécessaire à un jugement de reconnaissance.
2) Souvenir dans le rêve d'un rêve antécédent.
Une fois de plus, la question réclame une subdivision d'importance capitale, selon que le rêve antécédent au-
ra été séparé ou non du rêve actuel par un réveil dans lequel on aura eu le souvenir du premier rêve.
a) L<> rêve antécédent a pris place dans la conscience éveillée pendant un réveil intermédiaire. Les rêves où l'on retrouve des personnes, des objets, des lieux déjà ■vus dans des rêves antécédents sont fréquents.
Il faut bien noter qu'il ne s'agit pas là de rêves conscient-, mais de rêves ordinaires où l'on prend les images et les situations de son rêve pour des réalités objectives et où l'on prête la même objectivité dans le passé aux épisodes qui reviennent en mémoire et dont on constate la ressemblance avec ceux du rêve actuel. Cependant Xeumann a rapporté une observation personnelle où se montre la condition inverse.
Rêve du Voyageur en Peine. — Xeumann rêve qu'il erre dans une gare à la recherche de son train et brusquement se dit : « Que de fois j'ai rêvé cette situation qui est réelle aujourd'hui ! »
-Mais c'est là un cas hautement exceptionnel tandis que le cas normal défini plus haut est fréquent. Classique est celui du rêve de Lagny dû à Maury. J'en citerai un personnel bien caractéristique.
J'ai habité pendant plusieurs années dans un faubourg de la région sud de Paris, près de la manufacture des Gobeiins, tandis que mes occupations m'appelaient toutes dans le quartier latin. Souvent, il m'arrivait de rentrer à une heure plus ou moins avancée de la nuit et deux voies s'offraient à mon choix. L'une, un peu plus longue mais bien éclairée, largement fréquent tée et très sûre par le Boulevard Saint-Germain et la rue Monge ; l'autre, plus courte mais assez obscure, solitaire et plus dangereuse sous le rapport des mauvaises rencontres possibles, par les rues de l'Estrapade, Lhomond et Mouffetard, sans compter certains passages couverts où l'on a le sentiment de circuler à Tinté-
rieur des habitations. Toujours je me décidais pour cette dernière, car j'aurais eu honte devant moi-même de céder à un sentiment pusillanime. D'ailleurs, ces mauvaises rencontres n'ont jamais eu lieu, sauf celles de quelques filles de mauvaise vie non loin desquelles se cachait peut-être le souteneur armé. Néanmoins ce fut là l'occasion d'impressions passagères traversant le cerveau et aussitôt écartées.
D'autre part, quand îl m'arrivait de rentrer par le Boulevard Arago, plusieurs fois j'ai pris certaines singulières petites rues dont j'ai oublié les noms, bordées de tanneries entre lesquelles circule la Bièvre, où des ouvriers armés de longues perches lavaient dans l'eau immonde des peaux d'animaux Iraîchement dépouillés ; et tout cela était d'un pittoresque un peu inquiétant agrémenté par une odeur violente tenant à la fois de la tannerie, du charnier et de l'abattoir.
C'est à ces impressions que je rapporte l'origine de rêves que j'ai faits fréquemment à cette époque et encore quelques années plus tard ; ce sont ces rêves que je vais rapporter maintenant après ce préambule nécessaire et que je résumerai pour abréger en un seul récit.
Rêve de la Randonnée Nocturne. — Je me vois quelque part dans la région ouest de Paris, vers les Champs-Elysées et l'Arc de Triomphe, venant tantôt de ci, tantôt de là, et obligé de rentrer à pied à mon domicile de l'avenue des Gobelins. Il fait nuit et deux voies s'offrent à mon choix. La topographie de Paris que j'ai dans l'esprit est singulièrement schématisée : elle se compose d'une part des grands boulevards brillamment éclairés et de quelques larges rues conduisant vers mon domicile ; de l'autre, de sombres chemins mal définis qui y conduisent aussi d'une façon plus directe. D'ailleurs ces chemins n'ont rien de commun avec
LES FACULTÉS DE l'\ME DANS LE RÊVE 237
la rue de l'Estrapade ou la rue Lhomond ; ils courent de l'ouest à l'est au sud des grands boulevards, à peu •près dans la région où coule la Seine, absente dans mon rêve. Ces chemins, qui ne me rappellent rien de la vie réelle, je les connais très bien dans mon rêve pour les avoir parcourus précédemment dans des circonstances analogues. Je sais que de fâcheuses rencontres sont probables, je m'y engage cependant, guidé par ce même sentiment de honte de la peur auquel j'ai fait allusion plus haut. A noter que quelquefois le rêve a été conscient, j'ai su qu'en m'engageant dans ces chemins je ne courais aucun risque réel puisque je savais rêver et je m'y engageais alors par curiosité de la suite de l'aventure, mais sans que cette condition mentale dissipât entièrement le sentiment de peur. Mais cela est rare et, le plus souvent, il s'agit d'un vrai rêve où je crois à l'objectivité des événements.
Les péripéties qui dramatisent la suite du rêve sont au nombre de trois, toujours les mêmes quant au fond bien que variant beaucoup dans les détails. Elles peuvent se présenter toutes les trois successivement ou se réduire à deux ou même à une.
La première est une rencontre de malandrins ; je marche au milieu de la rue à peine éclairée surveillant les alentours, serrant dans ma main ma canne ou mon couteau ; des figures sinistres me croisent, parfois elles passent et disparaissent ; d'autres fois, elles passent et reviennent sur moi ; plus rarement l'attaque est immédiate ; je me défends ou use de ruse et finalement après bien des angoisses et des couds échangés, fidèle à cet optimisme constant dans mes rêves, j'échappe à mes agresseurs ou je les mets en fuite, mais non sans avoir éprouvé de terribles inquiétudes.
Le second épisode me conduit en un point où la rue n'a pas d'issue. Retourner sur mes pas, je n'y songe point, mais je me rappelle qu'en traversant une maison
qui se présente devant moi j'aboutirai à une autre rue par où je pourrai continuel' mou chemin. Cette maison, j'ai le sentiment de la connaître pour y avoir passé dans les mêmes circonstances, niais je ne me rappelle qu'imparfaitement la disposition des lieux. Je m'engage fort inquiet dan- de- couloirs sombres, je traverse de pauvres logis où se trouvent des gens à figures inquiétantes, mais qui cependant me laissent passer sans rien dire ; de ci, de là, je reconnais une porte qui m'a conduit au but dans des circonstances analogues précédentes, mais mon attente est déçue et il me faut errer longtemps encore à travers un dédale de couloirs sombres et de taudis avant de retrouver enfin la voie libératrice.
Dans le troisième épisode, ma randonnée nocturne me conduit à un affreux abattoir que je suis obligé de traverser pour rentrer chez moi. Oh ! l'épouvantable spectacle ! plus horrible pour moi que les rencontres de malfaiteurs ou le dédale des maisons louches. Ce n'est partout que bêtes qu'on égorge, qui brament lamentablement, tandis que d'autres gisent sur le sol, ligotées, attendant le couteau. Autour de moi, du sang dégoutte ; je glisse sur des dalles poisseuses de sang caillé, et partout règne une épouvantable puanteur de sang décomposé. Cela aussi, je le connais d'avance, et avant d'ouvrir les sombres portes qui y conduisent je sais, aux détails près, le spectacle qui m'attend.
Tout cela est en apparence de la mémoire du rêve dans le rêve, car les souvenirs que j'ai dans chacun de ces rêves sont pour moi ceux des rêves précédents analogues pris pour des réalités.
Mais les cas appartenant à cette catégorie ne sont pas à proprement parler des souvenirs de rêve dans le rêve, car lorsqu'il s'agit de rêves que Ton s'est racontés à soi-même au réveil, comme c'est le cas pour celui que je viens de rapporter, qui dira, ainsi que le fait remarquer Egger, si ce qui revient à la mémoire dans le
irêve esl le rêve antérieur ou la narration que l'on s'en est faite à l'état de veille ? Quand au réveil on se raconte son rêve, on prend les événements rêvés pour leur faire une place dans les souvenirs de la vie éveillée^ Comme ces derniers sont, ainsi que le dirait Egger, des états de conscience forts par rapport aux états de conscience faibles du rêve, il est tout naturel que dans le second rêve la mémoire du rêveur aille chercher ses souvenirs là où ils sont le plus clairs et le mieux établis. Par conséquent on n'a rien prouvé quant à l'existence de la mémoire du rêve dans le rêve tant que l'on n'a fourni que des exemples où le premier rêve a été connu par le sujet à l'état de veille.
b) Le rêve antécédent n'a pas pris place dans la conscience éveillée pendant une période de veille intermédiaire. La question de savoir si l'on peut dans un second rêve se rappeler un rêve antérieur n'ayant pas pris place dans la mémoire à l'état de veille a été tranchée négativement par Egger, parce qu'elle est inconciliable avec sa théorie de l'oubli à mesure. En se résignant à admettre, devant l'évidence des faits, le souvenir des épisodes antérieurs du même rêve, il fait remarquer que l'intervalle est de quelques secondes seulement, juste le temps nécessaire à la conception des quelques tableaux intermédiaires auxquels est attribuée, suivant l'opinion commune, une grande vitesse de passage. Le souvenir d'un épisode d'un rêve antérieur serait fatal à sa théorie. Aussi s'efforce-t-il de prouver que les cas sur lesquels on chercherait à s'appuyer n'ont pas la valeur démonstrative qu'on serait tenté de leur attribuer. A l'appui de cette idée, il cite le rêve personnel suivant :
Rêve de Gambetta. — Il se voit dans une voiture publique en face d'un jeune homme blond à l'air timide et modeste en qui il reconnaît Gambetta. Pour expliquer cette reconnaissance par le souvenir d'un rêve an-
térieur, conformément à la théorie de Tannery, il faudrait, dit-il, admettre que, dans un rêve antérieur, ce même jeune homme blond lui a été présenté ou s'est présenté à lui comme étant Gambetta. Le fait qu'il aurait reconnu Gambetta en ce jeune homme blond dans le premier rêve, serait, selon lui, aussi difficile à expliquer que la reconnaissance directe de Gambetta dans le second. Ainsi la difficulté serait reculée mais non résolue. L'hypothèse d'un troisième rêve antérieur au second ne ferait de même que la reculer un peu plus loin et ainsi de suite indéfiniment, en sorte qu'il n'y a aucune solution possible et il conclut que la reconnaissance de Gambetta dans le premier rêve ne saurait être qu'une illusion, c'est-à-dire un fait de paramnésie.
Son argumentation est défectueuse. Il n'est pas vrai du tout que le rêve antérieur pose la même question que le second rêve, car dans ce dernier le rêveur reconnaît Gambetta spontanément, tandis que dans le rêve antérieur supposé on a pu lui affirmer que le jeune homme blond était Gambetta et il l'a cru. C'est un fait non de reconnaissance mais de croyance à une chose invraisemblable et même absurde, ce qui est monnaie courante dans le rêve. Il y a bien dans ce cas peut-être un certain fait de reconnaissance, en ce sens que, après qu'on lui a dit : « voici Gambetta », il peut avoir eu l'impression qu'il le reconnaissait. Mais cette impression secondaire de reconnaissance est d'un degré inférieur à celle du second rêve et elle n'est pas du tout certaine, car il se peut que, dans le premier rêve, le dormeur ait accepté que ce jeune homme blond était Gambetta comme une notion nouvelle à laquelle tout jugement de reconnaissance serait étranger. On a fort bien le droit d'admettre cela puisque ce rêve est supposé et que l'hypothèse n'a rien de contraire à ce que l'observation des rêves nous montre chaque jour. Ainsi l'argumentation d'Egger ne prouve nullement que tous les
jugements de reconnaissance en rêve en contradiction avec des faits de la vie réelle soient à mettre sur le compte de la paramnésie à l'exclusion des souvenirs de rêves antérieurs.
On pourrait objecter que cette autre personne qui dans un rêve antérieur lui aurait présenté le jeune homme blond comme étant Gambetta, pour différente qu'elle soit en apparence d'Egger lui-même, n'est qu'un reflet de sa propre pensée, en sorte que c'est Egger qui a suggéré à Egger de reconnaître Gambetta dans ce jeune homme blond. Cette objection soulève une question très grosse et beaucoup plus vaste que la question actuelle : nous la traiterons en détail dans un autre chapitre (p. 109 t. II) auquel nous renvoyons ici.
L'argumentation d'Egger ne s'applique pas seulement au rêve qui lui sert d'exemple, elle a une portée générale : elle signifie que, "d'après Egger, il est impossible qu'un rêve apporte la preuve du souvenir du rêve dans le rêve. Or, cela n'est pas exact. Je n'ai pas d'exemple réel à lui opposer, mais il est aisé d'en imaginer et cela suffît pour montrer que son argumentation n'a pas la signification absolue qu'il lui attribue. A l'appui de mon dire, je propose l'exemple hypothétique suivant :
Pseudo-rêve du Roi Nègre. — Je rêve qu'on me présente un nègre comme étant le roi de la Chine, et j'accepte la chose sans protestation. Il n'y a là assurément aucun fait de reconnaissance. Supposons que je ne garde aucun souvenir de ce rêve au réveil et que la nuit suivante je reconnaisse dans un personnage nègre le roi de la Chine, il y aura bien là un fait de souvenir d'un rêve dans le rêve. Admettons enfin qu'au second réveil, non seulement je me rappelle le rêve que je viens de faire, mais que ce souvenir fasse revivre par associais
tion d'idées dans mon esprit et pour la première fois à l'état de veille celui du premier rêve oublié, la démonstration sera faite ; je ne dis pas qu'elle soit aisée, elle n'est pas impossible.
Il faut bien noter que toutes les conditions réalisées dans cet exemple hypothétique sont nécessaires et enparticulier celle de l'absence de tout souvenir du premier rêve au premier réveil, sans quoi le souvenir dans le deuxième rêve pourrait être celui de l'acte psychique par lequel ce premier rêve a pris place dans la mémoire éveillée. J'insiste sur ce point parce qu'il n'a pas été reconnu par Tobolowska dans l'énumération qu'elle donne (p. 25) des conditions requises dans ce cas.
En résumé, je crois : 1° que bien des faits de reconnaissance dans le rêve sont des illusions de reconnaissance, disons si l'on veut des paramnésies ; 2° que dans le rêve la plupart des souvenirs de choses rêvées antérieurement proviennent, non des rêves antérieurs euxmêmes, mais des images qui se sont formées dans l'esprit à l'état de veille pendant qu'on se racontait à soimême son rêve de la nuit précédente ; je crois cela uniquement parce que les souvenirs de l'état de veille sont infiniment plus solides que ceux du rêve ; 3° enfin, je crois que la mémoire en rêve de choses rêvées antérieurement séparées du rêve actuel par un ou plusieurs réveils pendant lesquels on n'en aurait eu aucun souvenir, peut fort bien se produire ; et, si la démonstration n'en est pas encore faite, du moins n'est-elle pas impossible. En tous cas, la démonstration de la proposition inverse n'est point faite non plus ; le problème est très délicat et réclame pour sa solution un concours de conditions difficiles à obtenir.
Dans un travail curieux, Rousseau rapporte une observation qui fournirait la preuve attendue s'il ne lui manquait un élément que je considère comme essentiel.
LES FACULTÉS DE l'àME DANS LE REVE 2-io
Il s'agit d'un jeune homme nerveux, un peu névropathe. Il présente cette curieuse particularité que ses phases d'activité psychique sont, au moins pendant la période de sa vie qui nous intéresse, réglées d'une façon très régulière. En particulier, chaque nuit, de 23 heures à 2 heures, il dort d'un sommeil profond sans rêves que nous appellerons l'état 1 ; de 2 heures à 4 heures et demie, il fait des rêves conscients : c'est l'état 2 ; de 4 heures et demie à 6 heures et demie, nouveau sommeil profond et sans rêves suivi d'un court réveil pendant lequel il n'a aucun souvenir des rêves de l'état 2 ; enfin de 6 h. 1/2 à 7 h. 1/2, nouveau sommeil avec rêves conscients : c'est l'état 4 suivi du réveil définitif. A la suite de ce réveil, il cherche dans sa mémoire et n'y trouve aucun rêve composé d'événements quelconques qui se puissent raconter ; au point de vue des faits du rêve, l'oubli est complet. Mais ses rêves oubliés ont laissé cependant dans sa conscience une trace profonde sous la forme suivante : il se rappelle avoir fait dans l'état 4 des rêves où se déroulaient des suites de tableaux présentant les caractères suivants : il n'est pas sans action sur leur évolution et ces tableaux lui apparaissent comme le produit d'un processus cérébral actif différent de la simple contemplation d;un film cinématographique se déroulant sous ses yeux ; le rêve lui cause une sensation fort agréable où intervient peutêtre pour une part l'euphorie résultant des sommeils profonds précédents et qui lui semble résulter moins des sujets des tableaux que du plaisir que l'on éprouve à se livrer à un travail intellectuel assez compliqué et que cependant on opère facilement. Enfin il a le sentiment très net s'imposant d'une façon très prenante à sa conviction que ces tableaux qu'il fait revivre sont la reproduction d'un rêve fait dans l'état 2. Le souvenir de l'état 2 et la constatation de l'état 4 sont assez distincts dans sa conscience pour qu'il puisse avoir l'im-
pression fort nette que le ton émotif agréable du rêve de l'état 4 n'appartient pas aux tableaux fournis par l'état 2 mais au fait de les retrouver dans l'état 4 et de les faire revivre par une opération intellectuelle active.
Voilà certes une observation bien curieuse et bien suggestive et il est indéniable qu'elle tend à faire admettre la possibilité de la mémoire du rêve dans le rêve. Mais elle présente une lacune importante et bien fâcheuse, c'est l'oubli total du sujet des rêves. Cette lacune ne suffit pas à ôter toute signification à l'observation ; on conçoit fort bien, et l'observation journalière nous en apporte des exemples, que l'on puisse conserver dans sa conscience le souvenir de l'existence de circonstances qui elles-mêmes nous échappent, le souvenir de l'émotion s'attachant à un événement qui luimême a été oublié ; mais cet oubli total des éléments concrets du rêve n'en jette pas moins une certaine suspicion sur la légitimité des conclusions. Il n'est pas impossible en effet que ces souvenirs dont il ne reste dans l'esprit qu'une trace si légère et si indirecte soient des illusions et qu'il n'y ait eu de réel dans les rêves du sujet de Rousseau que l'impression de reconnaissance, le sentiment du déjà-vu et le ton émotif qui s'y associe, mais tout cela, sans objet, illusoire, sans au. tre cause que ce même état céneslhésique agréable auquel l'auteur lui-même attribue une part dans les résultats.
J'en étais là de mes conclusions provisoires sur cette question, lorsque j'ai fait quelques rêves que je crois devoir rapporter parce qu'il ne faut rien négliger dans une question où la documentation est si pauvre.
Rêve des Moutons Sales (nuit du 18 au 19 juillet 1914). — ■ Je me vois me promenant aux environs de Londres avec une personne qui m'accompagne. Le chemin que nous suivons nous conduit à une pelouse qui rapide-
LES FACULTÉS DU L'AME DANS LE RÊVE 2 io
ment se relève en un tertre gazonné et le tout est semé de larges taches grisâtres que je prends de loin pour des rochers ayant l'apparence du granit ; mais en m'approchant je reconnais que ces prétendus rochers sont formés par des moutons couchés les uns à côté des autres, de manière à se toucher et même en partie les uns sur les autres, au point de former des amoncellements de masses grises immobiles. Ces moutons sont très gros et munis d'une toison extrêmement abondante, longue et épaisse et surtout très sale, d'où cette teinte grise qui les fait ressembler à de sombres rochers. Le tertre vert ainsi parsemé se trouve devant moi et, pour en faire le tour, je puis suivre un chemin soit à droite, soit à gauche. Je me rappelle alors dans mon rêve être déjà venu dans ce même lieu peu de temps auparavant, peut-être un jour ou deux, et avoir commis la même méprise de confondre les entassements de moutons avec des groupes de rochers, et je fais la réflexion que je suis bien sot de m'y être trompé une deuxième fois, car ce sont bien les mêmes moutons présentant le même aspect général, sauf que la disposition des groupes est différente et j'en fais la remarque à mon compagnon. De plus, je me rappelle qu'à cette première visite, j'ai pris le chemin de gauche, ce oui me décide à prendre de propos délibéré le chemin de droite. Mais, après quelques pas dans ce chemin, survient le réveil. Il est à noter que ce rêve, à aucun moment, n'a été conscient. Je me crois dans la vie réelle, et, dans mon rêve, je place de même dans la vie réelle la visite faite un ou deux jours auparavant qui me revient à l'esprit.
Au réveil, ce rêve se présente très nettement à ma mémoire, j'ai le sentiment qu'il se peut agir là d'un souvenir de rêve dans le rêve et je discute la chose avec moi-même.
Notons d'abord qu'il n'y a aucun doute que les deux scènes soient distinctes l'une de l'autre. Elles sont assez
semblables pour permettre un jugement de reconnaissance, assez différentes pour garder chacune son individualité.
Dans la première scène en effet, c'est bien le même lieu, le même tertre gazonné, les mêmes moutons, mais les groupes de moutons sont autrement disposés et j'ai pris le chemin de gauche au lieu de celui de droite. Quatre hypothèses sont permises : 1° le souvenir qui apparaît dans le deuxième rêve peut être celui d'un fait de la vie réelle ; 2° ce même souvenir peut être celui d'un rêve antérieur dont, après le réveil, la mémoire a pris connaissance ; 3° il peut être un souvenir de rêve dans le rêve sans que le premier rêve ait jamais apparu dans la concience éveillée ; 4° il peut être un fait de paramnésie.
Examinons ces quatre éventualités.
La première peut être sûrement rejetée : ce ne saurait être un souvenir récent de la vie réelle pour la raison que, depuis plus de deux ans, l'état de ma vue ne me permettrait pas de voir de pareils détails. J'écarte aussi sans hésitation la deuxième, car je me rappelle fort bien n'avoir pas eu au réveil de souvenir de rêve ressemblant de près ou de loin à celui qui nous occupe. La troisième hypothèse me paraît la plus probable. J'ai le sentiment intérieur dont je ne puis me défendre que la scène vécue cette nuit dans mon rêve a éveillé dans mon cerveau de rêveur le souvenir, se traduisant par des images mentales, d'une scène analogue s'étant passée antérieurement. Mon état de conscience est dans mon rêve identique à celui d'un homme qui, dans la vie éveillée , arrivant quelque part, brusquement reconnaît y être déjà venu. Ce souvenir prend place dans sa concience sous la forme d'images mentales s'opposant aux perceptions actuelles et qui, comparées à celles-ci, se montrent : 1° beaucoup plus faibles comme il est naturel pour un souvenir comparé à une perception ; 2*
LES FACULTÉS DE l'.VME DANS LE RÊVE 247
semblables, en sorte qu'il n'y a aucune hésitation possible sur la reconnaissance ; 3° distinctes dans le temps et aussi par quelques caractères accessoires. La condition était tout à fait la même dans mon rêve et si je prenais alors ce souvenir de rêve pour un souvenir de la "vie éveillée, je faisais de même pour le rêve actuel que je prenais pour une perception présente. La quatrième hypothèse ne peut pas être démontrée fausse d'une façon certaine. Il est possible qu'en voyant ce lieu dans mon rêve actuel, j'aie cru le reconnaître bien que je n'eusse aucun droit de le faire, mais ce n'est là qu'une hypothèse bien invraisemblable, parce que cette paramnésie resterait sans cause reconnaissable.
Quelques heures après le réveil, songeant toujours •à ce rêve, j'ai retrouvé presque sans le chercher le fait ■de la vie réelle qui très probablement lui a servi d'origine. C'est un fait remontant exactement à deux années : étant à Londres, à l'occasion du Congrès d'Eugénique, en juillet 1912, j'ai remarqué pendant une promenade, dans une partie reculée de Hyde-Park, de très gros moutons paissant en liberté sur une pelouse galonnée. Il n'y avait point là de tertre et les moutons n'étaient pas amoncelés les uns sur les autres, mais je me rappelle avoir remarqué leur laine très longue et sale et en avoir éprouvé une certaine surprise en même temps que je trouvais comme excuse les poussières charbonneuses qui imprègnent les brouillards de Londres. Ce souvenir est certainement intervenu dans le rêve. Il y a là des points de contact trop précis pour qu'il n'y ait pas de relation de cause à effet. Mais il ne le constitue pas tout entier, car il y a dans les tableaux du rêve des éléments, des dispositions qui manquent entièrement au cliché-souvenir. On pourrait -néanmoins se demander si ce cliché-souvenir n'est pas ce qui a été reconnu par le rêveur au moment où il a -porté son jugement de reconnaissance. Ce serait alors
dans le rêve le souvenir d'un fait de la vie réelle et non le souvenir d'un rêve, ce qui est tout autre chose. Mais je ne crois pas qu'il en soit ainsi, car le premier tableau du rêve diffère notablement du tableau de la vie réelle dont je le rapproche ici et il en diffère précisément par le caractère qui le rapproche de la seconde partie du rêve, savoir : la transformation de la pelouse plane en un tertre élevé, l'entassement des moutons et leur confusion temporaire avec des blocs de rochers.
Pour toutes ces raisons, je crois qu'il n'y a là ni un souvenir de tableau de la vie réelle ni un phénomène de paramnésie, mais un vrai souvenir de rêve dans le rêve. Cependant, je reconnais que, pour significatif que soit le présent exemple, il ne constitue pas une démonstration absolue. Le premier épisode de mon Rêve en Cinq Actes fournit un autre exemple tendant à faire admettre la réalité du souvenir du rêve dans le rêve. (Voir également ici le rêve du Chien Empoisonné).
Voici encore un rêve de date plus récente où la fissure pouvant permettre une échappatoire est encore plus étroite.
Rêve du Chapeau Xon Payé. — Je me trouve à Parisr au retour d'un voyage en Angleterre riche en épisodes qu'il est inutile de rapporter. Je déambule sur un boulevard, me rendant à la gare pour prendre le train de banlieue qui doit me ramener chez moi. Brusquement surgit dans ma pensée l'idée que le chapeau que j'ai sur la tête n'a pas été payé et les circonstances de son acquisition qui me paraissent remonter à quelques jours se présentent à ma mémoire avec une grande vigueur. Voici ces circonstances : je me trouve dans cette région de Paris (que j'ai autrefois habitée) et qui confine à l'avenue des Gobelins, à la rue Monge et à l'église Saint-Médard. Je n'ai pas de chapeau. Pourquoi ? Je l'ignore. L'ai-je oublié ? a-t-il été emporté par Je vent ? je ne sais. Toujours est-il que je me préoccupe
LES FACULTÉS DE L'AME DANS LE RÊVE 24c)
«Je m'en procurer un, mais je ne tonnais pas de chapelier dans le voisinage. Je m'adresse à une bonne femme qui se trouve là, et qui me conduit dans une rue écartée que je ne connais pas chez un petit chapelier. Là, je fais acquisition du chapeau de Panama qui est actuellement sur ma tête, mais je n'ai pas d'argent, je déclare que je reviendrai incessamment le payer et la marchande me faisant confiance me laisse l'emporter. Ce souvenir très précis me rend confus, car j'ai totalement oublié d'aller payer le chapeau et il y a de cela plusieurs jours, puisque actuellement je reviens d'Angleterre. Je me consulte et suis très perplexe, car, d'une part, je voudrais me libérer de ce souci et, de l'autre, je comprends qu'il . me faudra passablement de temps pour me rendre au quartier Saint-Médard et retrouver la rue inconnue et la marchande inconnue. Or, j'ai grand hâte de rentrez chez moi. C'est au milieu de ces liésiti) lions qu'a lieu le réveil.
Or, au réveil, je constate : 1° que l'histoire du chapeau non payé n'a rien de réel ; 2° que je n'ai dans la mémoire aucune trace d'un rêve relatif à cet épisode. Si donc ce souvenir de l'histoire du chapeau au cours de mon rêve retour d'Angleterre a pour origine un rêve antérieur, il y a bien ici souvenir du rêve dans le rêve, puisque aucun souvenir de la vie éveillée n'y trouve place. La démonstration de l'existence du rêve dans le rêve serait donc faite par l'observation présente qui offre tous les caractères requis s'il ne restait une déconcertante possibilité, toujours la même, et qui place la question actuelle au nombre des problèmes insolubles. Cette possibilité c'est qu'au cours du rêve du retour d'Angleterre l'épisode du chapeau non payé ne soit pas vraiment le souvenir d'une pensée antérieure, mais qu'elle ait pris naissance au moment même dans le cerveau du dormeur comme un second rêve actuel au cours d'un autre rêve actuel et auquel aurait été at-
tribué par le dormeur le caractère illégitime d'un souvenir de quelque chose d'antérieur.
D'autre part, voici un rêve de date toute récente lui aussi, qui nous montre comment ce que l'on pourrait être tenté d'attribuer au souvenir du rêve dans le rêve peut avoir une origine toute différente.
Hêve de la Visite Attendue (nuit du 2 au 3 novembre). — « Je me vois dans l'antichambre qui précède le cabinet de M. H..., mon confrère de l'Institut, qui occupe une situation élevée dans l'Administration des bibliothèques. Au moment où j'arrive, beaucoup de personnes sont là qui attendaient avant moi. A une table est un personnage de la maison, quelque secrétaire, qui écrit. Monsieur H... n'est pas encore arrivé. Le secrétaire s'adresse à moi et me fait remarquer que j'ai peu de chances d'être reçu vu l'heure tardive et le nombre des personnes qui attendaient avant moi. A quoi je réponds : « Je serai certainement reçu, et le premier sans doute, car Monsieur H... m'a donné rendez-vous à 5 heures et demie ». A ce moment même arrive Monsieur H... Il vient vers moi les deux mains tendues, et, très amicalement, me pousse devant lui dans son cabinet sans se préoccuper du désappointement des autres visiteurs. Dans le cabinet, une conversation s'engage avec Monsieur H... ; mais la suite n'a point d'intérêt.
Au réveil, je repasse mon rêve et me demande pourquoi j'ai dit que Monsieur H... m'avait donné rendezvous. Ce n'est pas une supercherie, mais l'expression sincère de ma pensée. D'où pouvait me venir cette idée ? Tannery y verrait peut-être un souvenir d'un rêve antérieur expliquant la présence dans mon esprit d'une notion que rien en apparence ne justifie, tout comme dans les jugements de fausse reconnaissance : j'aurais rêvé, soit la nuit même, soit auparavant, que Monsieur H... m'avait donné ce rendez-vous et j'aurais
oublié les circonstances du rêve et retenu simplement <jue j'étais attendu. Mais, en scrutant mes souvenirs, je ne trouve rien qui confirme cette hypothèse ; il serait assez naturel cependant que ce premier rêve oublié me revînt maintenant en mémoire, puisque j'en connais le sujet et que je peux, pour le chercher, fouiller dans une direction définie.
D'ailleurs, une autre circonstance vient apporter au problème une solution bien plus naturelle. Dans la soirée qui a précédé le rêve, j'ai téléphoné à mon excellent ami, le Docteur C..., pour lui demander un rendez- -vous pour Mlle A... Il m'a répondu qu'il la recevrait avec grand plaisir dès le lendemain à cinq heures et demie. Voici maintenant l'explication.
Mon rêve me transporte dans l'antichambre de M. H... et j'ai le souvenir subconscient du rendez-vous accordé par M. C... à Mlle A... et, par un changement d'attribution fréquent dans le rêve, j'applique à M. H... ce qui vient de M. C... et à moi-même ce qui vient de Mlle A...
Deux particularités me confirment dans cette interprétation : la première est l'identité des heures : cinq heures et demie dans les deux cas. La seconde réside ■dans la nature de l'accueil que me fait M. H... — M. H... ■est un homme plein de courtoisie et d'affabilité, mais il me connaît à peine et je ne suis pas avec lui dans des termes qui légitiment ses deux mains tendues vers moi et cet accueil si chaudement amical. Tout au contraire, cette réception est habituelle à mon égard chez M. C... Il y a là une double coïncidence qui serait bien étrange s'il n'y avait rien de vrai dans l'explication que je propose. A noter que la dissociation est complète entre le souvenir d'un rendez-vous à cinq heures et demie et les personnages auxquels il se rapporte, car à aucun moment de mon rêve ne s'est montrée la moindre trace du souvenir de M. C... ou de Mlle A...
De là je conclus que, au moins dans certains cas,. des notions présentes dans la conscience du rêveur et qui sembleraient pouvoir s'expliquer par le souvenir d'un rêve oublié, s'expliquent plus simplement par un souvenir incomplet de quelque événement de la vie éveillée dont certains éléments se sont dissociés au point de rendre leur origine méconnaissable, tout au moins pour le rêveur.
Pour toutes ces raisons, je ne puis que confirmer la conclusion dubitative précédemment formulée ; que l'apparition dans un rêve du souvenir d'un rêve antérieur non remémore à l'état de veille est possible, probable même, mais non encore démontrée, et qu'il faudra examiner avec une attention particulièrement scrupuleuse les faits en apparence démonstratifs avant de porter un jugement définitif sur cette délicate question.
B) Par amnésie.
La mémoire peut être en défaut de plusieurs manières ; elle peut nous laisser ignorer ce dont nous voudrions nous souvenir : c'est l'oubli ; elle peut aussi, ce qui est plus grave, nous induire en erreur par le fait qu'elle nous présente comme souvenir légitime une idée qui n'y a pas droit, en ce sens qu'elle ne correspond, en dépit du témoignage de la conscience, à aucune perception antérieure. Xous croyons alors à tort que l'idée ou l'image qui se présente dans la conscience y a déjà été antérieurement : c'est la fausse reconnaissance à laquelle on a donné le nom de paramnésie. Le terme de pseudomnésie serait plus clair et mieux approprié, mais celui de paramnésie a été consacré par l'usage.
Précisons d'abord la nature du phénomène sans distinguer pour l'instant s'il appartient au rêve ou à la vie éveillée.
Quand nous percevons un objet par la vue ou par
tout autre sens, la perception sensorielle sitôt évanouie fait place à un souvenir. Si, après un délai plus ou moins long, une perception nouvelle est fournie par le même objet, il se produit un phénomène de reconnaissance constitué par les éléments suivants : un souvenir, une perception actuelle, une comparaison entre l'un et l'autre et un jugement d'identification. Si cette identification est légitime, il y a reconnaissance ; si elle est illégitime, il y a paramnésie.
Disons tout de suite et pour n'y plus revenir qu'il se peut agir aussi bien de conceptions que de perceptions ; celles-là peuvent aussi bien que celles-ci fournir des images mentales qui ne diffèrent guère de celles provenant des perceptions que par des caractères quantitatifs.
11 a été beaucoup écrit sur la paramnésie dans le rêve et surtout à l'état de veille, et il nous semble que le conflit entre les opinions diverses résulte pour une part de ce que l'objet en discussion n'était pas toujours identique à lui-même et de ce qu'il est plusieurs sortes de paramnésies qui ont été confondues. La première chose à faire est donc d'établir entre elles les distinctions nécessaires.
Il existe plusieurs sortes de paramnésies dont les différences portent toutes sur le premier terme, le souvenir.
Dans une première catégorie, le souvenir est présent et reconnu comme tel ; dans une seconde, il existe encore, mais méconnu ; dans une troisième, il est inexistant.
a) Cas où le souvenir est présent et reconnu comme tel- — Ce cas présente le phénomène sous sa forme la plus simple et la moins modifiée, telle que nous l'avons défini plus haut. Le souvenir de la perception antérieure est présent dans la conscience en même temps que la perception actuelle et il y a comparaison entre l'un et
l'autre. L'erreur porte sur le jugement d'identification par suite duquel nous assimilons le souvenir à la perception actuelle, tandis qu'il en est différent. Précisons la chose au moyen d'un exemple emprunté à l'état de veille.
J'entre dans une chambre ; la disposition, l'aspect de ses diverses parties me donne une impression de déjàvu et je déclare être déjà venu là. Or, l'enquête me montre qu'il n'en est rien. Que s'est-il donc passé ? Il s'est trouvé que la perception actuelle de cette chambre a évoqué dans mon esprit un souvenir dans lequel j'ai cru reconnaître ce que j'ai actuellement sous les yeux. Quelle peut être l'origine de cette impression ? Elle peut provenir d'une autre chambre plus ou moins semblable vue ailleurs ; elle peut provenir d'une conception idéale que je me serai formée en associant des bribes de souvenirs empruntés à des perceptions anciennes qui n'ont rien de commun entre elles : la cheminée emprunte son impression de déjà-vu à celle de la chambre de quelque Dupont et les fenêtres la leur à celles de la chambre de quelque Durand. Cette image mentale créée de toutes pièces peut n'avoir jamais pris place dans mon cerveau avant le moment présent. Je puis la former inconsciemment Dar association d'idées au moment où je vois la chambre actuelle et à l'illusion qui me fait associer ces membres hétérogènes, se joint celle qui me fait reporter l'image qui se forme actuellement dans mon cerveau plus loin dans le passé vers l'époque où j'ai vu les chambres de Durand et de Dupont. Mais que ce soit ceci ou cela, l'image mentale constituant le souvenir n'en est pas moins réelle et elle excuse, si peu que ce soit, le jugement par lequel je l'identifie à la perception présente. L'auteur responsable de la faute, ce n'est pas le centre psychique inférieur qui présente les termes de la comparaison, c'est le centre supérieur qui passe de la ressemblance à l'identification. Il n'y
aurait pas paramnésie si Ton se contentait de dire la seule chose qu'on est en droit d'affirmer, savoir : la vue des diverses parties de cette chambre me rappelle des images mentales antérieures qui leur ressemblent.
Prenons maintenant un exemple réel cette fois, emprunté au rêve. Ici, il n'y a plus que des conceptions, mais les unes sont projetées sous la forme hallucinatoire tandis que les autres restent à l'état d'images mentales ou même de simples pensées. Les premières correspondent aux perceptions du cas ci-dessus, tandis que c'est sous la forme des secondes que s'expriment les souvenirs formant le premier terme de la comparaison.
Rêve de la Phrase Oubliée. — Pour faire comprendre ce rêve, je dois donner quelques explications préliminaires. Une très grave affection de la vue ne me permet plus de lire. Pour pouvoir écrire, j'ai fait fabriquer un instrument consistant en une grille de métal où les lignes vides sont séparées par des interlignes de métal plein ; le tout a la forme d'un couvercle de boite dans lequel vient s'emboîter un bloc-note de même dimension. De cette façon le crayon est guidé et l'on évite le plus grand inconvénient pour les aveugles qui est d'écrire deux lignes l'une sur l'autre. Chaque soir, je place sous mon traversin, un blocnotes coiffé de sa grille et un crayon pour pouvoir prendre des notes dès le réveil. Je puis ainsi écrire sans ouvrir les yeux, sans allumer la lampe et avec un minimum de mouvement très favorable à la conservation des souvenirs du rêve.
Durant une des nuits précédentes, j'avais pris deux courtes notes, l'une à la première, l'autre à la seconde ligne de ma grille, puis je suis resté deux ou trois nuit* sans rien écrire. Durant quelques jours, occupé à d'autres travaux, je ne me suis pas fait relire ces deux lignes de ma grille, mais plusieurs fois dans cha-
tune de ces journées, j'ai tenté de me les remémorer. J v suis parvenu pour la deuxième note, mais non pour la première et cela restait pour moi l'objet d'un léger tracas. Or, durant le rêve dont, il est ici question, je me vois prenant ma grille pour inscrire une note. D'ailleurs, je n'ai aucune idée que ma vue est atteinte ; je vais, je viens croyant voir clairement comme tout le monde. Donc, en prenant ma grille, je me dis : « Voici l'occasion de relire cette première ligne ». Je lis : amélioration sur les Chemins de Fer du Nord et du Midi. Ces mots ne sont pas écrits au crayon, mais m'apparaissent comme imorimés en caractères rappelant ceux de l'entête des récépissés du Chemin de Fer. Je laisse de côté le reste de mon rêve pour m'en tenir à cet épisode et pour dire qu'au réveil je constatai qu'il n'y avait aucune ressemblance entre la véritable ligne de ma grille et de ce que j'avais lu dans mon rêve.
Une autre fois (voir rêve des Numéros d'Obligations), je retrouve en rêve des numéros d'obligations de la Ville de Paris qu'on m'avait lus la veille. Au réveil, je constate l'absence complète de conformité entre les premiers et les seconds.
Ainsi en lisant cette phrase de ma grille, de même qu'en énonçant dans mon rêve ces numéros d'obligations, j'ai eu des conceptions hallucinatoires en même temps que des souvenirs de perceptions antérieures et j'ai assimilé les premières aux seconds. Cette assimilation était illégitime : c'est en cela qu'a consisté la paramnésie. Si par hasard il y eût eu conformité entre le souvenir et la perception du rêve, ces faits eussent été grosssir la liste des cas d'hypermnésie.
Les cas de ce genre sont fréquents dans le rêve et cela se conçoit aisément. Si l'association nous présente simultanément deux idées susceptibles de s'adapter l'une à l'autre, c'est, pour la paresse intellectuelle du rêveur, une manière commode d'en faire emploi que
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de les rapprocher l'un de l'autre, les joindre, les fusionner. L'assoupissement du sens critique nous rend moins exigeants touchant l'acceptation des assimilations qui se présentent à l'esprit ; aussi acceptons-nous sans protestation des identifications inadmissibles à l'état de veille comme celle d'un nègre avec le roi de la Chine ou celle d'un jeune homme blond, timide et modeste avec Gambetta.
A mon avis, les cas appartenant à cette première catégorie ne méritent pas d'être rapportés à la paramnésie vraie. Il y a en effet moins erreur de mémoire qu'erreur de jugement et ce chapitre devrait être retranché de l'étude de la paramnésie.
Moins encore que les précédents appartiennent à la paramnésie les cas que lui rapporte Havelock Ellis lorsqu'il y fait entrer la confusion des conceptions hallucinatoires du rêve avec les perceptions de l'état de veille. Il rapporte en effet à la paramnésie dans laquelle on croit reconnaître un objet vu pour la première fois, le fait que, dans le demi-réveil, on distingue mal son rêve de la réalité, et que, pour des rêves très intenses ou chez des âmes simples, pareille illusion existe parfois à l'état éveillé. Là non plus il n'y a pas erreur de mémoire, mais erreur de jugement et cette dernière s'explique aisément ainsi qu'il le propose par ce qu'il appelle « l'état de dépression » de la conscience à ce moment, j'aimerais mieux dire par le réveil imparfait du contrôle du jugement.
Il en est autrement en ce qui concerne la confusion avec l'état de veille de rêves plus ou moins anciens n'existant plus dans la conscience qu'à l'état de souvenirs, tout comme les perceptions anciennes. Là il y a bien erreur de mémoire, mais une erreur banale qui ne mérite en rien d'être marquée d'une étiquette spéciale. Par exemple, je rêve que je suis à ma table de travail dépouillant mon courrier et que j'y trouve une lettre
de faire-part annonçant la mort de quelque personne bien connue de moi, mais lointaine et indifférente ; il se peut fort bien, si ce souvenir revient plus tard, que je ne sache pas s'il correspond à un rêve et que même je le confonde tout à fait avec un fait réel. La chose s'explique aisément par cela seul que si ce souvenir provenait d'un fait réel, il ne différerait de celui qui est présent dans ma conscience en rien d'essentiel.
Cette sorte de rêve éveillé qui constitue la rêverie peut fournir des faits analogues. On se forme des images mentales qui peuvent être très intenses, puis se dissipent laissant derrière elles un souvenir ; et plus tard, longtemps après, quand tous les contours se sont estompés, ce souvenir peut se confondre avec ceux qu'ont laissés des perceptions de faits réels. Imaginons un exemple : une voiture a renversé un enfant qui est tombé presque sous la roue. Durant que je médite, sous le coup de cette impression, l'imagination marche, et me présente avec une vivacité égale à celle de la mémoire l'image de l'enfant tombé sous la roue et écrasé ; le petit roman continue, je vois la mère se précipitant pour le relever et l'emportant dans ses bras. Il se peut fort bien que dix ans après, s'il s'aeùt d'inconnus dont je ne savais rien auparavant et dont je n'ai rien su plus tard, qu'en interrogeant mes souvenirs, je croie de bonne foi que l'enfant a été écrasé et emporté mort dans les bras de sa mère.
Mais il n'y a pas dans tous ces cas à faire appel à la dépression de la conscience ni à aucun processus particulier. C'est un fait banal de fausse attribution et non un phénomène de fausse reconnaissance méritant de prendre place dans la paramnésie.
b) Cas où le souvenir est existant, mais méconnu. — Ici, une perception, première a eu lieu et a laissé un souvenir, et ce souvenir a disparu, mais d'une manière
Lr? FACULTÉS DE LAME DANS LE RÊVE 259
incomplète, laissant de lui juste ce qu'il en faut pour produire l'impression de déjà-vu lors de la deuxième perception.
11 v a paramnésie lorsque cette impression de déjàvu provient d'une perception qui avait peut-être des ressemblances avec la perception actuelle, mais s'appliquait erpendant à un objet différent. Ici encore, l'erreur [»( nie sur le jugement d'identification, mais avec cette excuse que les deux termes de la comparaison ne sont pas simultanément présents dans la conscience, le premier restant dans le subconscient en tout ce qui concerne les particularités du souvenir.
Deux cas sont à distinguer ici : a) Celui où la première perception est distincte de la seconde. £) Celui où la première perception n'est qu'un dédoublement de la seconde.
a) Cas où la première perception est distincte de la seconde. — Cette sorte de paramnésie dans la vie éveillée se peut concevoir de la façon suivante : je rencontre un jour (ou peut-être vois-je simplement en rêve) une personne dont la figure me frappe par un ensemble ou par des particularités caractéristiques ; plus tard, lorsque ce souvenir s'est éloigné, je rencontre une personne présentant avec la première une ressemblance plus ou moins frappante. Si cette perception évoquait le souvenir de la perception précédente, sans doute reconnaîtrais-je leurs différences et porterais-je un jugement de ressemblance. Mais ce souvenir a disparu, en sorte que je ne puis plus faire la comparaison ni reconnaître les particularités de temps, de milieu, d'ambiance qui pourraient éclairer mon jugement. Il ne m'*en reste qu'une impression de déjà-vu que j'identifie illégitimement avec la perception actuelle et je dis : « j'ai déjà rencontré cette personne antérieurement ». En fait, dans ce cas, l'existence d'un souvenir antérieur servant d'excuse à l'impression de déjà-vu est
hypothétique et rien ne distingue d'une façon absolue le cas présent du troisième cas dont il sera question plus loin où le souvenir antérieur est inexistant. Mais cette hypothèse est légitime pour cette raison que souvent une enquête permet de retrouver après coup le souvenir momentanément échaoné de la conscience. Aussi est-on justifié à admettre l'existence d'un souvenir méconnu dans les cas présentant un air de famille avec ceux où on l'a retrouvé.
Dans le rêve, les choses se présentent d'une manière analogue. Le rêveur a une conception hallucinatoire homologue à la seconde perception du cas précédent ; i) porte sur son objet un jugement de reconnaissance, s'appuyant sur une impression de déjà-vu qui ne repose sur aucun souvenir précis actuellement présent dans la conscience. Ce qui autorise à admettre que cette impression a un fondement légitime quoique non représenté par un souvenir, c'est que quelquefois une enquête ultérieure le fait retrouver comme c'est le cas dans le rêve de la Gare Bizarre de Tannery.
Tannery s'appuyant sur ce cas remarquable émet l'opinion que voici : « Je pense que les faits de souvenir illusoire en rêve tels que \e les ai observés chez moi, peuvent tous s'expliquer par un rêve immédiatement antérieur mais oublié au réveil. »
Telle est pour lui l'explication de la paramnêsie onirique ; mais ce n'est pas là de la vraie paramnêsie car le jugement d'identification était légitime.
Pour qu'il y ait eu paramnêsie, il eût fallu que le souvenir sur lequel s'appuyait le jugement d'identification eût eu pour origine une conception de rêve ou une perception de l'état de veille reparue en rêve, ayant une ressemblance quelconque avec la dite gare bizarre, mais différant d'elle cependant.
Je n'ai pas d'exemple précis pour illustrer ce cas. mais je pense qu'il doit être très fréquent en rêve. Je
fonde cette opinion sur ce que le rêveur est très peu exigeant dans ses jugements d'identification. Si ces cas laissent peu d'exemples à citer, c'est que le rêveur a toutes chances de ne pas retrouver au réveil les conceptions qu'avaient fourni l'impression de déjà-vu ou qui excusaient son jugement d'identification ; il est malaisé de les retrouver dans la veilfe ; combien plus est-ce difficile dans lé rêve ! Mais on est fondé cependant à admettre l'existence de ce souvenir perdu dans les cas où l'explication des faits se trouve ainsi beaucoup plus simple et plus naturelle que par l'hypothèse d'une comparaison en porte-à-faux, dont le premier terme serait inexistant. J'en donnerai un exemple.
Rêve de la Boute de Potitoise. — Je me vois à bicyclette, en route pour Pontoise, venant de Sceaux, par Versailles et Saint-Germain, promenade que j'ai faite en réalité plusieurs fois. En arrivant à Pontoise, je constate que le pont jeté sur l'Oise ne ressemble en rien à celui que je connais bien ; il est beaucoup plus étroit, recouvert d'un plancher de bois et sans garde-fous. Je tremble même un peu à l'idée qu'une embardée pourrait me précipiter dans la rivière. Arrivé au bout du pont, mon étonnement augmente; ce n'est plus la route habituelle mais un chemin en voie de construction taillé dans la roche et de gros blocs encombrent la voie, mêlés à des pelles, des pioches et des brouettes. Je suis obligé de descendre et de la' parcourir à pied, mais tandis que je continue à m'étonner, brusquement une idée me vient et je me dis : « Ah, comment l'avais-je oublié. Je sais fort bien ce qu'il en est : c'est le nouveau chemin que l'on construit pour couper une boucle de la route et établir un raccourci. » Le rêve continue quelque temps, puis je me réveille et je constate que jamais il n'a été question d'un pareil raccourci, que j'ignore tout à son sujet et que je ne me rappelle pas
avoir jamais rêvé quoi que ce soit ayant rapport à cela. Que j'aie puisé dans quelque impression de la vie réelle ou dans quelques cogitations les images mentales de ce pont et de ce chemin encombré, c'est fort possible, mais l'idée qu'il y ait eu un plan de rectification du chemin de Pontoise était parfaitement fausse. Reconnaître l'existence de cette idée dans mon rêve était donc un fait incontestable de psëudomnésie. Evidemment, je ne puis être certain que ce jugement de reconnaissance n'était pas entièrement arbitraire, mais on peut admettre que, sinon dans ce cas en particulier, du moins dans beaucoup d'autres du même genre, l'impression de déjà-vu reposait, soit légitimement sur un rêve antérieur, ce qui me paraît bien peu probable, soit illégitimement sur une vague ressemblance avec de^ images mentales provenant d'une ou plusieurs sources plus ou moins différentes.
A l'appui de l'opinion qu'il y a dans les cas de ce genre beaucoup plus souvent paramnésie que récognition légitime, je rapporterai une remarque d'Havelock Ellis. Cet auteur a noté que, dans les rêves, il n'arrive presque jamais qu'on retrouve un objet qu'on a perdu ; on court après, on s'agite, on s'inquiète, on s'efforce, mais presque toujours c'est en vain ; au lieu de la canne, du chapeau, de la valise que l'on cherche, c'est toujours quelque objet différent qui tombe sous les yeux ou sous la main. Havelock Ellis en donne pour raison les changements incessants des images du rêve qui ne permettent guère à une même image de se présenter deux fois à court intervalle. S'il en est ainsi, les cas de souvenir d'un épisode antérieur dans un même rêve doivent être très exceptionnels et comme les cas de reconnaissance plus ou moins absurdes sont très fréquents, il faut bien que la plupart d'entre eux reposent sur une assimilation illégitime.
Une opinion plus ou moins analogue à celle qui vient
d'être développée ci-dessus a été émise par plusieurs auteurs. Lapie, Méré, Grasset, Sully, Buccola admettant, comme Tannery, que la paramnésie dans le rêve résulte de réminiscences de rêves non reconnues comme telles, et Freud y voit une réminiscence de rêves diurnes inconscients.
P) Cas où la première perception n'est qu'un dédoublement de la seconde. — Ceite catégorie se légitime moins par la nécessité de faire place à des exemples concrets que pour grouper certains modes cTexplication proposés par divers auteurs.
Le trait commun à ces opinions réside en ceci que la perception qui fournit le souvenir et celle qui fournit le jugement d'identification proviendraient du même objet et seraient reçues presque simultanément; l'une •conservant seule son caractère de perception actuelle, tandis que l'autre perdrait dès sa formation toute trace de sa localisation dans le temps et dans l'espace et prendrait ainsi le caractère d'un souvenir ne laissant •de lui qu'une impression de déjà-vu. Le pseudo-rêve du Dossier de Fauteuil fournit un excellent exemple de ■ce cas.
Pury définit la paramnésie l'antériorisation de per» ceptions actuelles. Piéron et Dugas, précisant une suggestion de Ribot, invoquent la formation de deux images : l'une qui, grâce à la fatigue et à la distraction, atteint la conscience en passant par la subconscience et prend ainsi un caractère effacé et, presque simultanément, une perception directe, au caractère non modifié. Fouillée définit le phénomène une diplopie dans le champ mental. Havelock Ellis voit dans la paramnésie en quelque sorte un fait d'hypnose renversée quoique relevant «de conditions analogues à l'hypnose. Dans cette dernière, des conceptions revêtent un caractère hallucinatoire et sont prises pour des réalités objectives se manifestant
2Gi LE RÊVE
à nous par des perceptions. Dans la paramnésie, des perceptions fournies par des objets réels sont prises, en raison de l'étal de dépression de la conscience habituel dans le demi-sommeil, aux confins du sommeil et de Vétat de veille, pour de simples souvenirs, que l'on compare à la perception concomitante.
Mais il faut pour que l'explication soit complète, ainsi que le fait remarquer Marillier (Ann. Biol. 97) que la perception actuelle.se dédouble en quelque sorte en deux autres se succédant en un temps très court. La première dans l'ordre chronologique étant interprêtée, sous l'influence de la dépression mentale, comme un souvenir reporté loin en arrière, tandis que la seconde garde le caractère d'une perception actuelle, et celle-ci acquiert sous l'influence de celle-là, un caractère de déjà-vu, qui constitue la paramnésie.
J'ai moi-môme, avant de connaître ces opinions, qui m'ont été révélées par l'intéressant ouvrage d'Havelock Ellis, formulé une idée qui se rattache au même ordre d'explications.
Pendant que je regarde un objet qui se présente à mes yeux, il se peut que, par suite d'une condition psychique particulière (distraction, émotion, fatigue, ëtat de rêve, anesthésie, surmenage nerveux), les oscillations de l'attention qui sont un phénomène normal, prennent une amplitude exagérée au point de réaliser au moment d'un minimum plus bas que les autres ce qu'on appelle une absence. Il se peut alors que l'impression précédant immédiatement cette absence, sorte presque complètement de la mémoire, si bien que lorsque la perception se produira de nouveau, il ne reste de la perception première qu'une impression de déjàvu privée de toute localisation dans le temps et dans l'espace et s'accolant à la perception nouvelle. Le cas de Léon dans le Rêve du Fauteuil me paraît pouvoir être rapporté à ce groupe. Il présente cette particularité
IT.S FACULTÉS DE I.'\\1l DANS LE RÊVE 2G5
que la localisation de l'impression première dans le temps et dans l'espace est non pas absente, mais fautive, car Léon croit avoir vu en rêve à une date plus ou moins précise l'image mentale qui vient d'entrer dans sa subconscience à l'instant même, grâce à une absence momentanée de l'attention.
Tout cela se rapporte, comme on l'a bien compris, à la paramnésie dans l'état de veille. Il en est ainsi, même pour le cas de Léon, puisque c'est par erreur qu'il croit avoir rêvé la première impression et surtout parce que son jugement d'identification est formulé à. l'état de veille.
Mais il y a tout lieu de croire que des processus semblables peuvent s'accomplir pendant le rêve. Je ne sais si la diplopie mentale de Fouillée et les processus plus ou moins analogues auxquels font appel les autres auteurs sont compatibles avec les conditions de l'état de rêve où les perceptions sont remplacées par des conceptions hallucinatoires ; mais il me semble bien que les oscillations de l'attention que j'ai invoquées ci-dessus n'ont rien d'incompatible avec la psychologie du rêveur. Quant à les constater, c'est une autre affaire et j'avoue que je ne vois pas bien par quel moyen on y pourrait parvenir. Cette sorte de paramnésie dans le rêve a donc bien des chance de conserver son caractère hypothétique.
c) Cas où le souvenir constituant le premier terme de ta comparaison est inexistant. - — Ici le premier terme de la comparaison qui aboutit au jugement de reconnaissance est inexistant et, par suite, le jugement est entièrement arbitraire. Pareille chose ne se peut concevoir que comme un phénomène véritablement pathologique, un détraquement mental plus ou moins temporaire.
De même qu'il était impossible dans le cas précédent d'affirmer que le premier terme de la comparaison
-avait une existence réelle puisqu'il restait caché, de même ici l'on pourrait se demander si cette inexistence n'est pas seulement apparente et ne s'expliquerait pa,s par la méconnaissance, par l'oubli. De même aussi que dans le cas précédent, nous pouvons faire un choix entre les deux éventualités en présence en nous fondant sur ce que l'une d'elles (inexistence du souvenir) est beaucoup plus simple, beaucoup plus probable que l'autre (oubli du premier terme de la comparaison).
Comme pour les cas précédents, étudions d'abord les manifestations du phénomène dans la vie réelle. En voici un exemple remarquable dû au Dr Ladbroke Wigan, qui rapporte en avoir été le sujet à l'occasion des obsèques de la princesse Charlotte d'Angleterre, fille de Georges IV, décédée à Windsor en 1817. Nous croyons devoir le citer in-extenso.
« J'avais obtenu l'autorisation d'être présent à la cérémonie, en qualité de membre de l'état-major de Lord Chamberlain. Plusieurs mauvaises nuits pendant la période précédant la cérémonie et l'absence totale de repos la veille même du jour où elle eût lieu avaient plongé mon esprit dans un état d'irritabilité hystérique, encore accru par le chagrin et l'épuisement provenant du manque de nourriture, car entre le déjeuner et l'heure de l'enterrement qui eût lieu à minuit, telle était la confusion dans le château de Windsor qu'à aucun prix il ne m'avait été possible de me procurer le moindre aliment.
J'étais resté debout pendant quatre heures, et, en prenant ma place à côté du cercueil dans la chapelle Saint-Georges, seul l'intérêt de la scène m'empêcha de perdre connaissance. Tout ce que nos cérémonies humaines peuvent déployer de pompe était là et la musique exquise produisait une sorte d'hallucination. Soudain après le pathétique Miserere de Mozart, la musique cessa et il se fit un grand silence. Alors le cer-
cueil, placé sur une sorte d'autel recouvert de drap noir, s'enfonça dans le caveau d'un mouvement si lent qu'il fallait pour l'apercevoir prendre un repère sur les lumières fixes situées alentour. J'étais tombé dans une sortie de rêverie torpide quand je fus rappelé au sentiment par un paroxisme de chagrin du malheureux époux à la vue du cercueil s'enlisant dans les plis du drap noir. Pendant un instant j'éprouvai non-seulement l'impression, mais la conviction, que j'avate vu toute la scène dans une circonstance antérieure et même entendu les paroles que m'adressa à cet instant Sir George Naylor ».
L'auteur ne pense pas que cela se puisse expliquer, même par la théorie du dualisme cérébral à laquelle son livre est consacré. Le premier terme de la comparaison semble bien réellement inexistant, car il est évident que Wigan n'avait pu voir cette scène antérieurement et il est bien peu probable qu'il se soit forgé dans ses méditations antérieures des images mentales de cette scène ou de quelque autre analogue assez semblable à celle qui se déroulait sous ses yeux pour1 excuser un jugement de reconnaissance.
Mais voici un cas où la possibilité d'une image antérieure conforme est tout à fait impossible, parce que cette conformité ne peut s'expliquer que par le hasard ; et lorsque les coïncidences sont très multiples, leur attribution au hasard devient mathématiquement impossible. Ce cas est celui rapporté par Rosenbach, cité par Havelock Ellis, d'un homme sain et bien portant, qui, après un gros effort mental suivi d'une période d'insomnies, croyait reconnaître tous les gens qu'il rencontrait, bien qu'après examen il constatât qu'il se trompait. Tel est aussi le cas d'une névropathe, Anna Kingsford, qui raconte qu'étant enfant « tout ce qu'elle lisait la frappait comme étant déjà familier, de telle sorte qu'il lui semblait retrouver de vieux souvenirs plutôt qu'acquérir de nouvelles connaissances ».
Dans les cas 1 et 2, nous avons vu que la faute dans l'erreur du jugement de reconnaissance était imputable plutôt au jugement qu'à la mémoire, en sorte que c'est par une extension peut-être un peu abusive qu'on les rattache à la paramnésie. Il n*en est pas de même ici où la mémoire pèche en nous donnant l'illusion d'un souvenir là où il n'y a rien qui, objectivement, puisse le légitimer ou même l'excuser. C'est donc là, à mon avis, la véritable paramnésie et si l'opinion que j'ai exposée ci-dessus est exacte, elle est aussi fréquente dans le rêve qu'exceptionnelle dans la vie réelle.
A la rigueur, on peut ici aussi invoquer cette diplopie mentale ou ces oscillations de l'attention indiquées au paragraphe b P. Dès lors, tous ces phénomènes devraient prendre place dans la catégorie b P ; mais cette conclusion ne s'impose pas.
Avant d'aborder cette discussion, rappelons à quelles causes a été rapporté le sentiment de déjà-vu si fréquent dans le rêve.
Nous avons vu que pour Tannery cette cause doit être recherchée dans un rêve antérieur oublié et nous avons montré qu'une telle explication non seulement ne s'impose pas, mais même n'explique rien.
Kaploun explique le sentiment de déjà-vu par la coaction de deux principes : l'adhésion intellectuelle et la rationalité. « Elle [l'impression de déjà-vu] est un cas particulier de la rationalité des faits, rationalité toujours nécessaire à l'esprit ; on « comprend » un fait quand on a retrouvé ses antécédents. La fonction explicatrice (voir ch. VII, p. 140) inventera donc des antécédents propres à justifier la situation présente, et, par l'adhésion intellectuelle, on croira que ces antécédents ont effectivement existé. Le passé, de même que le présent est vu comme il doit être vu, pour que la scène ait un sens ». L'explication est ingénieuse, mais il est une objection à laquelle elle ne résiste pas. Si deux
causes d'ordre aussi général et aussi constamment présentes dans le rêve que la rationalité et l'adhésion intellectuelle déterminaient l'impression de déjà-vu, cette impression serait constante ; et l'on n'observerait jamais ce fait extrêmement fréquent au point d'en être banal, que, dans une scène de rêve, apparaît brusquement un personnage qui est on ne sait qui, qui vient on ne sait d'où, et qui se mêle ou non a l'action.
Pour nous, le sentiment de déjà-vu est un simple fait de paramnésie ; mais la question est de savoir qu'est-ce qui introduit dans le rêve cette paramnésie si particulière. L'explication pourrait peut-être être cherchée dans la direction à mon avis très judicieusement indiquée par B. Leroy et suivie aussi par ïobolowska.
d) Emotions comme source possible du sentiment de déjà vu. — D'après B. Leroy, la reconnaissance a pour base un sentiment particulier apparaissant dans la conscience toutes les fois que ses conditions psycho-physiologiques sont réalisées, que l'événement ou l'être ainsi reconnu ait été ou non l'objet d'une expérience antérieure du sujçt.
Il y a là, en dépit de ce qu'en dit Marillier (Ann. Biol. 1899-1900), quelque chose de plus qu'une explication purement verbale. Je suis enclin à juger ainsi parce que l'opinion de B. Leroy touche de près à une théorie que je m'étais formée à moi-même sans connaître la sienne.
Mon idée est qu'il n'est peut-être pas impossible qu'il puisse exister dans la conscience, à l'occasion d'une impression ou d'une conception actuelles, un sentiment de déjà vu qui s'accroche à elles sans avoir pour base objective une perception ou une conception antérieures ayant avec elles une ressemblance même lointaine.
Que peut être en effet ce sentiment d'un déjà vu légi-
Unie lorsque le souvenir sur lequel il repose a entièrement disparu ?
Je n'y peux voir un processus intellectuel, car je cherche vainement de quels éléments il pourrait être constitué, puisque ces éléments ne pourraient être empruntés qu'au souvenir et que celui-ci a disparu. Si ce n'est pas un processus intellectuel, qu'est-ce que cela peut être ? Ce ne peut être, à mon sens, qu'un état émotif. C'est vraiment la seule réponse que je trouve à la question posée. Dans la conception- présentée ici, le sentiment de déjà vu que laisse après lui un souvenir disparu n'est pas un fait de mémoire, mais un état émotif presque indéfinissable et cependant déterminé d'une manière très précise puisqu'il ne se confond avec aucun autre. Lorsqu'en présence d'une perception actuelle, je reconnais en elle la reproduction d'une perception antérieure, ce phénomène de reconnaissance se composerait de deux parties : une partie intellectuelle, consistant dans la comparaison des caractères de la perception et du souvenir et une partie émotive qui serait un signe concomitant du phénomène intellectuel dans le domaine de la sensibilité générale. Cet état émotif est d'ailleurs complètement indépendant de l'émotion agréable ou désagréable qui peut s'attacher au souvenir ou à la perception qui lui ressemble parce qu'il est d'une tout autre nature.
Ce ton émotif spécial est lié à des impressions cénesthésiques de même ordre que celles qui accompagnent toujours, comme on sait, les émotions, quelles qu'elles soient. Dès lors, peut-être n'est-il pas impossible que ces impressions cénesthésiques engendrent, d'où qu'elles viennent, l'émotion correspondante de la même manière qu'une constriction épigastrique d'origine pathologique peut déterminer le sentiment de tristesse ou d'anxiété dont elle est le plus souvent la conséquence.
Il se peut alors que des conditions somatiques déter-
minent, indépendamment de toute cause psychique un ton émotif identique ou facile à confondre avec celui qui accompagne le jugement de reconnaissance.
L'observateur croit alors reconnaître l'objet de sa perception ou de sa conception actuelles parce qu'il se trouve en présence de celles-ci dans la même condition émotionnelle que produirait en lui une impression ou une conception antérieures adéquates ou simplement semblables dont le souvenir aurait disparu.
Pareille chose est, ainsi qu'il résulte de l'observation, hautement exceptionnelle à l'état de veille, sinon dans des cas plus ou moins pathologiques. Peut-être en estil autrement dans le rêve. Les conditions particulières où s'exercent les processus mentaux pendant le rêve remplacent le dérèglement mental qui résulte, à l'état de veille, de ces états pathologiques plus ou moins momentanés. En somme, pendant le rêve, la conscience serait parfois traversée par des impressions indépendantes de déjà vu sans aucune base psychologique adéquate qui se grefferaient de façon tout arbitraire sur des conceptions hallucinatoires et déclancheraient à leur occasion un jugement de reconnaissance radicalement paramnésique.
Certains, peut-être, trouveront étrange, au premier abord, que l'on parle d'état émotif à propos d'un phénomène purement intellectuel comme un jugement de reconnaissance et auront l'impression qu'il y a là quelque chose d'artificiel, imaginé pour les besoins de la thèse. Il est incontestable, cependant, que nombre d'états psychiques sont constitués par l'union d'un acte intellectuel et d'une émotion. Telles sont : l'admiration, où un jugement sur les caractères esthétiques de l'objet s'accompagne d'une émotion agréable et attractive ; la méfiance, où le jugement porté sur les caractères nocifs de l'objet va de pair avec un sentiment pénible de nature répulsive. D'une façon moins apparente, plus
subtile, il en est de môme de l'étonnement. Il serait facile de multiplier ces exemples. Le jugement de reconnaissance n'est donc, sous le rapport qui nous intéresse, que le terme ultime d'une série où se présente l'union d'un état émotif et d'un processus intellectuel. On pourrait même aller plus loin et se demander si tous les actes intellectuels ne sont pas liés à un ton émotif de la nature de ceux qui ont. leur source, sinon leur siège, dans le système nerveux sympathique plutôt que dans les- centres cérébraux à la manière des impressions cénesthésiques. Pour moi, je ne suis pas éloigné de croire qu'il en est ainsi.
L'exemple suivant montrera comment je comprends le phénomène.
Chacun sait que, quand on est en proie à des pensées tristes, on a la gorge serrée et qu'inversement celui qui exulte de joie, de bonheur, se sent la gorge dilatée , il respire avec une aisance particulière. Or, à une époque où j'étais soumis à un traitement d'instillations nasales de cocaïne pour une affection de cette région, il m'arriva ceci : quelques gouttes de l'anesthésique étant tombées sur le larynx, les parois de cet organe se trouvèrent subitement exangues, décongestionnés et il en résulta une sensation intense de dilatation de la gorge et d'aisance respiratoire. Surpris par cette sensation que je ne connaissais pas, je lui attribuai instinctivement une cause psychologique et pendant quelques instants, je me demandai : « Mais, qu'est-ce qui m'arrive ? quel pressentiment me remplit d'une allégresse incompréhensible ? » Les états psychiques de nature intellectuelle n'ont pas tous une contre-partie émotionnelle aussi nette et aussi accentuée, mais il peut y avoir cependant quelque chose de cela. Et sans tomber dans les exagérations de la théorie de James-Lange, qui prétendent qu'un phénomène somatique est la cause immédiate de toute émotion d'origine psychique, on peut admettre que si
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le corrélatif somatique d'une émotion vient à se produire pour une cause ignorée, il engendre l'émotion correspondante.
Admettons maintenant qu'un dormeur éprouve, par suite d'une cause somatique quelconque, les impressions cénesthésiques corrélatives de l'émotion admirative ; si, à ce moment, son rêve lui présente jin tableau terne, médiocre et sans intérêt, il rapportera au sujet de ce tableau l'émotion admirative qui fermente en lui et, au réveil aussi bien que durant son rêve, il croira, de bonne foi, que c'est le sujet du tableau qui lui a inspiré un sentiment d'admiration ; et, à juste titre, au réveil du moins, il s'en étonnera. De même, si dans une autre circonstance, pour une cause somatique inconnue, les conditions de l'émotion spéciale délicate et indéfinissable qui accompagne le jugement de reconnaissance se réalisent en lui, le tableau qui se présente à ce moment à sa conscience de dormeur s'appropriera le sentiment de déjà vu et le dormeur dans son rêve émettra un jugement de reconnaissance qui, au réveil, lui apparaîtra comme un fait de paramnésie.
Je n'ai pas la prétention d'émettre ici une théorie formelle, ni surtout exclusive ; je veux seulement attirer l'attention sur une source possible de faux jugements, •au nombre desquels celui qui constitue la paramnésie.
A l'appui de cette opinion, voici deux arguments qui pour être indirects n'en ont pas moins une valeur démonstrative. Procurez-vous l'image mentale, non pas d'une de vos relations journalières, mais de personnes •que vous voyez assez souvent pour les reconnaître au premier abord sans la moindre hésitation ; et quand vous aurez contemplé à loisir cette image, esayez d'écrire le signalement de la personne. Vous éprouverez la plus grande difficulté à définir les traits par leurs caractères anatomiques ; vous serez surpris des hésitations, des incertitudes, des lacunes, et, après vérifi-
cation, des erreurs de voire travail. Parfois les caraclères les plus évidents, tels que la couleur des yeux, la coiffure, la barbe, vous laisseront hésitants.
D'autre part, colligez dans les ouvrages de littérature des portraits de personnages. Vous en trouverez de deux sortes : parfois l'auteur s'est efforcé de décrire les caractères anatomiques des différentes parties du visage et quels qu'aient été le soin, la minutie de cette description, elle ne vous éclaire point : vous ne voyez pas 1; personnage ; il reste indécis, vous ne pouvez vous procurer de lui aucune image mentale satisfaisante. D'autres auteurs plus avisés décrivent, non la forme des traits, mais l'impression qu'ils produisent. Ils ne disent pas : un front bas, un nez aquilin, une bouche fine, des pommettes saillantes ; ils diront un front volontaire, un nez impudent, une bouche haineuse, des yeux fouineurs ou égarés, le sautillement du moineau ou la démarche d'une oie, des attitudes de jeune chat, etc. De telles descriptions produisent une impression très ferme, très vivante et permettent des images mentales fortement accusées. Ces images peuvent être très différentes chez l'auteur et chez les divers lecteurs. En général, ceux-ci lui donneront la figure d'une personne connue d'eux et dont l'aspect produit la même impression. Ces figures ont beau être très différentes les unes des autres, elles ont un trait commun, c'est qu'elles produisent la même impression psychique et c'est l'essentiel.
Je vois dans ces faits la preuve que l'impression de reconnaissance (et par suite de déjà vu) a pour base, non un jugement de connaissance, mais un ton émotif, un quelque chose qui est du domaine, non de la connaissance, mais de l'émotion.
c) Hypermnésie
Hervey de Saint-Denis et bien d'autres ont soutenu que la mémoire est beaucoup plus développée dans le
rêve que pendant la veille, et l'on a créé pour cette notion le ternie d'hypermnésie onirique. Vaschide va jusqu'à dire que le rêve fournit la preuve que rien n'est jamais totalement oublié. Cette opinion repose sur un certain nombre de faits indéniables dans lesquels le rêve tantôt a fait retrouver des souvenirs perdus, tantôt nous a fait découvrir en nous-mêmes des dons inattendus qui ne se pourraient expliquer que par une acuité merveilleuse de la mémoire. Examinons d'un peu près ces deux assertions.
1° Le rêve nous remet en mémoire des souvenirs perdus.
Ce fait incontestable s'explique de lui-même par la théorie du rêve que nous admettrons ici, celle du réveil des impressions inhibées. Je rappellerai l'exemple par lequel je caractérise ce phénomène : le facteur nous remet une lettre, mais, au moment de l'ouvrir, une circonstance nous ramène à un devoir plus pressant ; nous mettons la lettre dans notre poche où elle reste oubliée : c'est le rêve qui nous là rappelle, et nous disons : hypermnésie. Mais il n'y a là qu'une apparence qui tient à ce que les impressions inhibées sont à la fois celles qui forment le principal matériel du rêve et celles qui ont le plus de chances de tomber dans l'oubli. Le rêve travaille surtout sur ce fonds d'idées oubliées : quoi d'étonnant à ce qu'il en repêche quelques-unes ? C'est comme si l'on s'étonnait que les chiffonniers trouvent dans les poubelles plus d'objets hors d'usage qu'il n'y en a dans les armoires d'une maison bien tenue. En fait, la mémoire est beaucoup plus développée pendant la veille que pendant le rêve, beaucoup plus complète et plus fidèle, seulement on oublie de s'en étonner, tandis qu'on admire les rares circonstances où le rêve nous a remis en mémoire un fait oublié. Bien plus fréquemment que dans le rêve pareille chose se produit pendant la veille par le moyen d'associations d'idées imprévues.
2° Le second fait que l'on invoque mérite aussi de n'être accepté que cum grano salis. 11 consiste généralement en ce que le rêveur s'étonne, au réveil, d'avoir, dans son rêve, exécuté des prouesses intellectuelles dont il nr se croyait pas capable, comme, par exemple, d'avoir conversé aisément dans une langue qu'il connaît à peine. Les exemples de ce genre abondent dans les relations. D'abord le fait est exceptionnel, ensuite il s'agit de savoir si l'impression que l'on a conservée de cette mémoire merveilleuse était justifiée. J'ai été moi-même parfois émerveillé au réveil d'avoir soutenu brillamment en rêve une conversation en anglais, langue que je ne parle qu'avec une certaine difficulté. Mais il m'est arrivé aussi, en me rappelant au réveil des bribes de ladite conversation, de constater qu'elle ne témoignait d'aucune connaissance de la langue anglaise très supérieure à celle que je possède réellement. Mon émerveillement était injustifiée et n'était qu'une lubie comme on en a tant d'autres en rêve. Tout cela est à mettre dans le même sac que d'autres illusions sur l'hypéracuité de certaines facultés psychiques dans le rêve (voir Cérébration créatrice).
Examinons maintenant les observations sur lesquelles repose la notion de l'hypermnésie onirique.
Un cas tout à fait classique est rapporte par Maury. Le voici :
Rêve du Gardien du Port. — « Il y a quelques mois, je me trouve en rêve transporté aux jours de mon enfance et jouant dans le village de Trilport. J'aperçois un homme vêtu d'une sorte d'uniforme auquel j'adresse la parole en lui demandant son nom. Il m'apprend qu'il s'appelle C..., qu'il est le garde du port ; puis il disparaît pour laisser la place à d'autres personnages. Je me réveille avec le nom de C... dans la tête. Etait-ce là une pure imagination ou y avait-il à Trilport un garde du
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nom de C...? Je l'ignorais, n'ayant aucun souvenir d'un pareil nom. J'interroge, quelque temps après, une vieille domestique, jadis au service de mon père et qui me conduisait souvent à Trilport. Je lui demande si elle se rappelle un individu du nom de C...; elle me répond aussitôt que c'était un garde du port de la Marne quand mon père construisait un pont. Très certainement, je l'avais su comme elle, mais le souvenir s'en était effacé. Le rêve en l'évoquant m'avait révélé ce que j'ignorais. ..
Non moins remarquable est le rêve rapporté par Macario :
Rêve du Document Retrouvé. — « Un fils, ayant hérité de ses parents un morceau de terre, se rappela très bien avoir entendu dire à son père qu'il l'avait acheté et payé, mais il ne pouvait retrouver les documents établissant ses droits de propriété et risquait de perdre un procès où ces droits étaient contestés. La veille du jugement, le fils voit en songe son père qui lui fait connaître que les documents se trouvent chez certain notaire retiré des affaires. Le fils s'y rend, trouve les documents et gagne son procès. »
Il est bien évident que le père avait dit à son fils où étaient les documents, que celui-ci l'avait oublié et que le souvenir lui en était revenu en rêve.
Parmi les raisons pouvant expliquer cette prétendue hypermnésie, je trouve celle-ci : quand, à l'état de veille, on cherche à retrouver un souvenir perdu, on fouille avec méthode toutes les voies qui peuvent logiquement y conduire et il se peut qu'elles n'y conduisent pas, tandis que quelque fil associatif tout à fait ténu et détourné se trouvera par hasard y conduire. Pendant le rêve, où l'esprit n'est pas embarrassé par les liens de la méthode et de la logique, ce fil associatif détourné peut se présenter à l'esprit et faire retrouver le souvenir per-
du. Par exemple, dans le cas de Macario, le fils fouillait par la pensée tous les recoins du cabinet de son père, ses tiroirs secrets, les livres de sa bibliothèque, quand le lien associatif qui pouvait lui faire retrouver le notaire en retraite était peut-être une couleur de barbe ou une particularité dans la démarche. Mais ce qu'on oublie de remarquer, c'est que, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, c'est la recherche méthodique utilisée à l'état de veille qui conduit au résultat cherché et on trouve la chose toute naturelle. Tandis que si, une fois, c'est le rêve qui y conduit par le moyen de hasard que nous venons d'indiquer, on crie au miracle, on raconte, on écrit, on publie, et quand on a créé le mot hypermnésie onirique pour lui fournir une belle étiquette, voilà l'erreur consacrée qui prend place pour toujours dans la science.
Pour montrer combien ces faits exceptionnels d'hypermnésie sont peu significatifs, je ferai remarquer que bien plus nombreux sont les cas de pseudo-hypermnésie où le rêve fait revivre un souvenir disparu plus ou moins lointain qui n'a qu'un défaut : celui d'être inexact. Le rêve de la Phrase Oubliée, cité quelques pages plus haut, pourrait prendre place ici. Parmi les nombreux exemples personnels que j'ai pris en note, je citerai les deux suivants :
1° Rêve des Numéros d'Obligations. — « Je suis déjà couché prêt à m'endormir, quand ma femme qui achève de me faire tout haut la lecture du journal me lit une protestation adressée par des porteurs de titres de la Ville de Paris alléguant de prétendues fraudes dans le tirage des numéros à lots des obligations de la Ville. Ils se fondent sur ce que les numéros gagnants ont entre eux une ressemblance anormale et ils en citent six à l'appui de leur dire. Je m'endors sur ces entrefaites en discutant mentalement la validité de la prétendue preuve ap-
portée par eux. Bien entendu, je n'ai pas appris par cœur ces numéros et serais incapable d'en citer un seui, mon raisonnement s'étant appuyé sur des raisons générales. Dans la nuit, je me réveille avec un nombre sur les lèvres qui me revient d'une façon obsédante. Je flaire un cas d'hypermnésie : ma mémoire du rêve a peut-être reconnu et lixé un nombre que j'aurais été incapable de dire hier soir. Je l'inscris aussitôt sur le bloc-notes qui ne quitte pas mon chevet et me rendors. Le lendemain, vérification faite, il n'y a aucune ressemblance entre le nombre inscrit et ceux du journal. Le moins différent n'a de commun avec le mien que deux chiffres, le premier et le dernier ».
2° Rêve de Janré. — (C'est la suite du rêve du Tunnel, rapporté au chapitre II).
« Après avoir longtemps marché sur la colline gazonnée dont il a été question dans le récit de la première partie de ce rêve, j'arrive, après divers incidents comportant plusieurs tableaux, à un sentier battu où je rencontre un personnage à qui je demande ma route et où conduit ce sentier : « A Jarzié », me répond-il. Je tire de ma poche ma carte de touriste et j'y trouve en effet Jarzié, où j'arrive après quelques nouveaux incidents plus ou moins absurdes et impressionnants. Surtout on me raconte qu'il y a grand danger à parcourir ce pays infesté de brigands qui ont l'habitude d'arracher un œil au voyageur pour s'en faire un glorieux trophée. Je me décide alors à prendre le train pour rentrer chez moi, mais j'apprends que le chemin de fer ne passe pas à Jarzié et que la station la plus voisine est Janré. Je rouvre ma carte et j'y trouve en effet Janré, dont je lis le nom de la façon la plus nette, en haut et à droite de Jarzié. Pour me rendre compte de la distance, je mesure comme je le fais d'ordinaire avec mon index, je trouve trois centimètres, je cherche l'échelle de la carte, trouve qu'elle «st au 1/200000, et conclus très judicieusement que cette
distance est de six kilomètres. Nombreux incidents encore que je passe sous silence et comportant de nombreux tableaux, puis réveil très brusque au moment où je suis en train de payer le prix d'un télégramme à un employé ».
Au réveil, en pleine nuit, je repasse dans ma pensée ce rêve très intense et très curieux par de nombreux détails et où les noms de Jarzié et de Janré sont revenus plusieurs fois d'une façon presque obsédante. Prenant du papier et un crayon que j'ai toujours sous mon traversin, j'inscris les noms de Jarzié et de Janré pensant qu'il y a peut-être un fait d'hypermnésie relatif à quelque épisode oublié de mes très nombreuses pérégrinations à bicyclette. Le lendemain matin, je cherche dans le dictionnaire des communes : pas plus de Jarzié que de Janré. Jarzié pourrait être un simple hameau, mais Janré est une station de chemin de fer. J'ouvre l'indicateur et cherche à la table, et là, pas plus de Janré que de Jarzié. Quel triomphe cela eût été pour la doctrine de l'hypermnésie dans le rêve si l'on eût trouvé ces deux villages quelque part en France, l'un et l'autre distants de quelque six kilomètres ou même dans une condition moins semblable à celle de mon rêve. Il y a bien en Maine-et- Loire une commune de Jarzé que je connais vaguement et qui a pu évoquer les deux noms plus ou moins semblables de mon rêve. Mais c'est là monnaie courante dans le rêve, et j'en savais à l'état de veille sur Jarzé tout autant que m'en a appris mon rêve sur les prétendus Jarzié et Janré.
Ce rêve est juste la contre-partie du rêve de Mussidan, de Maury, où celui-ci reçoit en rêve, d'un interlocuteur, un renseignement exact sur la situation de la petite ville de Mussidan que lui, Maury, avait oublié. De tout cela résulte qu'il convient d'attribuer à des circonstances fortuites et non à une hyperfaculté psychique les rares faits d'hypermnésie rapportés par les auteurs.
On a rapproché de ces faits ce que l'on a appelé l'hypermnésie des noyés. De celle-là, je puis parler d'expérience personnelle, car j'ai vu quatre fois de bien près la mort par noyade. Et une fois entre autres, j'ai eu dans toute sa splendeur ce phénomène d'hypermnésie. Or, je ne vois pas qu'il m'ait montré en rien le retour à ma mémoire de faits dont je n'aurais pu me souvenir dans les conditions normales. 11 m'a passé devant les yeux une sorte de panorama formé de tableaux représentant des circonstances éparses dans la durée totale de ma vie antérieure : j'ai vu ma mère, une maison que nous avions habitée longtemps auparavant et quelques autres tableaux de ce genre. Ce que cela présentait de remarquable, était seulement l'apparition panoramique d'images mentales nullement évoquées, mais qui ne me rappelaient rien que je ne connusse parfaitement.
Les quelques faits rapportés à l'hypermnésie sont réels, mais ils ne prouvent en rien que la mémoire a dans le rêve une acuité spéciale supérieure à celle de l'état de veille.
Nous conclurons donc pour terminer que l'hypermnésie onirique n'est qu'une illusion.