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II. — Imagination

Les matériaux de nos rêves proviennent de deux sources : la mémoire et l'imagination. Il n'est point de tableau auquel elles ne collaborent, mais à des doses respectives infiniment variées. Certains tableaux, reproduction presque intégrale de perceptions de l'état de: veille, doivent presque tout à la mémoire, mais quelque chose cependant à l'imagination qui toujours ajoute, retranche ou modifie quelque détail à ce que nous présente la mémoire, car il n'est pas de souvenir qui ne subisse dans le rêve des remaniements plus ou moins étendus.

Nous avons, dans un précédent chapitre, donné des exemples de ce remaniement des matériaux fournis par

la mémoire d'où résultent des tableaux qui n'ont qu'une ressemblance plus ou moins lointaine et souvent insaisissable avec des souvenirs précis.

Dans d'autres, la part de l'imagination est tout à fait prépondérante, et il faut scruter avec soin pour apercevoir les éléments fournis par les souvenirs.

Rêve du Canal de Panama. — Une nuit, à l'époque des dernières émissions pour le canal de Panama, je fais le rêve suivant.

Je vois un individu que je reconnais à je ne sais quoi pour un ennemi de l'entreprise : il fuit dans les rues de Paris, je me lance à sa poursuite ; il prend une voiture, y: saute dans une autre et ordonne au cocher de ne pas le perdre de vue ; il entre dans un bureau de poste, je m'y glisse derrière lui ; il écrit un télégramme et le présente au guichet, je le lui arrache des mains et je lis : « Annoncez partout que de Lesseps est mort ». Je l'appréhende au collet et le traîne chez le procureur de la République. L'idée première venait évidemment de la lecture des journaux, mais tous ces détails si bien agencés étaient le produit de mon imagination. Ce n'est plus là une suite de visions subies, c'est de la pensée en rêve, et le rêve lui donne plus de réalité en l'objectivant avec bien plus de force que si j'avais pensé la même série d'événements étant éveillé.

La part de l'imagination est indéniable dans certains rêves généraux où l'on accomplit des actes impossibles, tomme de voler, de marcher sur l'eau ou au fond de leau. Donc, l'imagination existe dans le rêve. Tout le monde s'accorde sur ce point. Hervey de Saint-Denis, et vingt ans avant lui, Xodier, ont même déclaré que le rêve est le vrai domaine de l'imagination, qu'elle y est plus puissante d'envolée, plus libre qu'à l'état de veille, douée d'une activité créatrice plus étendue, parce qu'elle s'y affranchit des entraves du sens pratique et de la

froide raison. L'observation des rêves semble bien favorable à cette opinion, mais il faut se méfier d'un jugement qui repose sur une vague appréciation et sur des métaphores. Cherchons à examiner la question d'un point de vue plus scientifique.

Et d'abord, à l'état de veille, qu'est-ce que l'imagination ? Est-elle véritablement, comme on le suppose implicitement, une faculté psychique autonome ?

Il ne me semble pas qu'il en soit ainsi. En cherchant à l'analyser, je découvre en elle deux éléments, un passif, sur lequel nous sommes sans action et qui dépend des centres psychiques inférieurs : c'est l'association des idées ; l'autre actif, dépendant des centres psychiques supérieurs : c'est le sens esthétique qui est une des formes du jugement. L'association des idées fournit les matériaux, l'attention les collige, le sens esthétique les trie, retient ceux qui lui conviennent et élimine les autres. Notre volonté n'a qu'une influence indirecte sur l'association des idées. Nous pouvons activer cette dernière par le café, peut-être par la congestion cérébrale -qui accompagne le travail, mais nous sommes sans action sur elle ; elle est plus ou moins riche en nous sans que nous y soyons pour rien. Cela dépend de notre organe cérébral, de la richesse de ses ramifications neuroniques, de ses capillaires sanguins et de toute l'histoire antérieure de nos impressions sensorielles et de nos pensées. La seule chose qui dépende de nous quand nous nous appliquons à un travail d'imagination est de nous mettre en état de surveillance, d'attention expecfante, pour happer au passage toutes les images, toutes les idées qu'elle nous présente ; il dépend de nous de ne pas laisser échapper les matériaux qu'elle nous offre et d'en faire l'usage le plus judicieux ; il ne dépend pas de nous d'en faire naître en dehors de ceux que l'association nous présente (1).

(1) Voir le développement de cette idée dans mon travail publié en 1919, à propos d'un livre de M. Kaploun.

Quant à l'origine de ces dernières, nous nous sommes expliqués au chapitre v et n'avons qu'à rappeler la formule :

Force potentielle résiduelle x force du lien associatif.

L'imagination est donc elle aussi réduite à deux facteurs : l'association des idées et le sens esthétique ; du premier dépend la richesse de l'imagination, du second dépend sa qualité. Cela admis, le rôle de l'imagination dans le rêve se trouve défini : l'association des idées est présente, aussi active sinon plus que dans l'état de veille, mais le sens esthétique est absent ou distrait, le triage n'a plus lieu, l'esprit accepte tout ce qui se présente bourre et balle (comme dans le pseudo-rêve de Mourre) et la qualité du produit devient affaire de hasard. De là, le caractère indifférent ou saugrenu de la plupart des rêves et le caractère remarquable, la beauté de conception de quelques-uns.

Ainsi, dans le rêve, l'activité créatrice du cerveau qui paraît évidente à un examen superficiel, n'est en réalité qu'une apparence. Toutes ces scènes, tous ces petits romans qui nous paraissent de purs produits de l'imagination ne sont que des bouts de souvenirs inconscients, méconnus, déguisés ou déformés, par fusion ou autrement,, reliés par un cours d'idées qu'ils suscitent et au moyeu duquel nous établissons entre eux une liaison plus ou moins logique ; et cela se fait en nous en quelque sorte, automatiquement, adynamiquement, par une série d'arrangements dont nous sommes les spectateurs plutôt que les ouvriers.

La fusion, la combinaison de deux ou plusieurs souvenirs en un seul tout différent de ceux-ci semble au premier abord dépendre d1une initiative cérébrale. Mai?, en y regardant de près, je pense au contraire que ce sont là des visions subies plutôt que créées, qu'une imagination telle qu'on la conçoit d'ordinaire n'est pas ici en cause et que si des impressions primitivement distinctes

se confondent ainsi, c'est d'elles-mêmes, c'est parce que notre jugement endormi n'est plus là pour les maintenir séparées. Cette distinction un peu subtile me paraît cependant justifiée.

Pour illustrer ces idées par des exemples, reporionsnous à quelques-uns des rêves cités dans les pages précédentes. Dans le rêve de l'Homme à la Tête de Bois, si le mode de formation de celte singulière figure n'avait pu être saisi sur le fait, on eût été fondé à croire que cette figure était un produit de l'imagination créatrice ; mais le phénomène s'est heureusement présenté dans des •circonstances telles qu'il a été possible de reconnaître la véritable origine de cette prétendue création au moyen de deux souvenirs fusionnés pour la former.

Si les éléments sont empruntés aux clichés-souvenirs, leur union, leur combinaison au moins est-elle un produit de l'imagination créatrice ? Pas davantage, car ce n'est pas par un effet de mon initiative, mais d'elle-même, en dehors de moi, que la bûche mal écorcée s'est jetée sur la figure de l'ouvrier peintre pour lui faire subir cette singulière transformation.

Et il en est, à mon sens, toujours ainsi dans le rêve, tandis que dans la veille la volonté peut intervenir dans une certaine mesure dans la recherche plus ou moins méthodique ou fantaisiste de combinaisons variées des éléments fournis par le souvenir.

Le rôle de l'initiative dans l'exercice de l'imagination à l'état de veille est réel, mais il se borne à maintenir la pensée en état d'attention expectante, à l'orienter vers les catégories où le jugement permet de prévoir qu'il y a quelque chance d'y trouver ce que l'on désire et de chercher par des spectacles, par des lectures, par des recollections de souvenirs, à mettre en mouvement des associations d'idées ayant quelque analogie avec ce que l'on désire. C'est ainsi qu'un peintre chargé de représenter quelque épisode sensationnel de bataille pourra faire

appel à ses souvenirs de collège, à ses lectures antérieures, aux livres d'histoire, aux encyclopédies ou à des promenades dans les galeries de tableaux. Ainsi, l'initiative cérébrale s'exerce seulement autour du domaine de l'imagination, en quelque sorte pour rabattre au hasard un gibier inconnu, tandis que dans le domaine de l'imagination elle-même, ne s'exercent que les facultés noncréatrices de l'attention et du jugement.

Arrêtons-nous là pour ne pas empiéter sur la question de la cérébration créatrice à laquelle sera consacré plus loin un paragraphe spécial.

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