III. — Attention
L'attention existe-t-elle dans le rêve ? Oui, disent les uns. Hervey de Saint-Denis nous raconte qu'à un certain moment de son rêve du Pensionnat, se sentant sur le point de s'éveiller et désirant continuer son rêve, il regarde sa main et surveille attentivement l'image qu'elle lui fournit. Peu à peu cette image devient de plus en plus claire, ce qui est pour lui l'indice que le sommeil redevient profond. Mais Hervey est suspect parce que ses rêves appartiennent en grande Dartie (et celui-ci en particulier) à la catégorie exceptionnelle des rêves dirigés.
Beaucoup nient l'attention dans le rêve comme étant une manifestation de l'activité psychique supérieure qui sommeille à ce moment. Mais est-il possible de nier l'attention chez le dormeur qui rêve qu'il est aux prises avec un assassin, se cache de lui, évite les mouvements qui pourraient le trahir, surveille les gestes de son ennemi, profite des moindres circonstances pour se tirer de ce mauvais pas et dont l'angoisse est telle lorsqu'il sent ses précautions déjouées qu'elle lui arrache des cris. Comment concilier ces contradictions ? La réponse est aisée et repose ici encore sur une distinction. Il faut distinguer avec Ptibot une attention volontaire et une attention
spontanée. Je dirai plutôt une attention voulue et une attention subie. Nous sommes au théâtre, la pièce est curieuse et bien jouée, nous suivons avec intérêt le jeu des acteurs au point que nous ne sentons plus la névralgie qui nous rendait si maussade avant le lever du rideau ; ou bien nous sommes dans notre appartement, des cris retentissent dans la rue, des hommes se battent, l'un d'eux reçoit un coup mortel, nous regardons, la respiration suspendue, l'anxiété peinte sur tous nos traits... Voilà une sorte d'attention qui nous.est imposée par l'intérêt du spectacle et ne réclame aucun effort.
D'autre part, voici un écolier qui pense à ses jeux, mais il est en classe, le professeur explique un problème, il chasse toute autre idée pour suivre la démonstration qui l'ennuie, parce que, s'il se laisse distraire, il entrevoit dans l'avenir des reproches et des punitions. Ou bien voilà un auteur : il est pauvre, il est obligé de travailler dans la pièce où jouent ses enfants ; pour pouvoir se livrer à ses méditations, il appuie ses mains sur ses oreilles et concentre ses pensées. Voilà une seconde sorte d'attention réclamant le concours de la volonté, parce que l'intérêt qui la commande est lointain et indépendant du spectacle qui se déroule actuellement devant les yeux. N'est-il pas évident que la première sorte est présente dans le rêve et y joue un rôle fréquent, tandis que la seconde est absente ou du moins n'y joue qu'un rôle exceptionnel et seulement dans les rêves dirigés.
Dugas lui aussi distingue deux sortes d'attention, mais établit leur distinction sur des critériums différents. « La première, caractéristique de l'état de veille, est cet acte spontané ou volontaire par lequel l'esprit ne se borne pas à prendre conscience des faits psychiques, mais se les assimile, les juge, les met d accord avec les lois de la pensée ».
« La seconde, qui se rencontre dans le rêve, présente
deux degrés. Le degré supérieur consiste en cette sorte d'attention inconsciente désignée communément sous le nom d' « appréhension », par lequel la mère près du berceau de son enfant est réveillée par le moindre vagissement de celui-ci, tandis que d'autres bruits beaucoup plus violents ne la tirent pas de son sommeil. C'est à cette même appréhension qu'il convient de rattacher la condition psychique qui fait que l'on se réveille plus ou moins exactement à l'heure que l'on a désirée avant de s'endormir. Le degré inférieur consiste dans ces états de stupeur, d'hébétude, qui sont considérés d'ordinaire comme des états inverses de celui de Inattention et qui se rencontrent aussi bien ans la veille que durant le sommeil ».
Ces distinctions sont intéressantes, mais il ne me semble pas qu'elles caractérisent les différences entre les état< de veille et de rêve. L'auteur dit lui-même que ces états de stupeur sont communs à la veille et au rêve. J'ajoute qu'il en est de même de l'état d'appréhension : on peut, dans la vie éveillée, se livrer à toutes sortes d'occupations ,même intellectuelles en restant sur le quivive par rapport à un ordre de perceptions déterminé. Enfin, l'attention consciente elle-même, quoique plus fréquente dans l'état de veille, se rencontre aussi parfois dans le rêve et si Dugas ne l'a pas compris, c'est sans doute faute d'avoir connu ces deux sortes de rêves un peu exceptionnelles, mais très certaines, dont il sera question dans un autre chapitre : le rêve conscient et le rêve dirigé.
Aussi je préfère m'en tenir à la distinction établie cidessus en attention subie et attention voulue qui, si elles ne sont pas, elles non plus, absolument caractéristiques des états de veille et de rêve, puisque l'attention voulue se rencontre à un certain degré dans les rêves conscients et dirigés, a du moins l'avantage d'être simple, claire et incontestable.
Nous conclurons donc que l'attention se rencontre dans le rêve sinon à tous ses degrés, du moins sous toutes ses formes, mais que l'attention voulue y est exceptionnelle, tandis que l'attention subie s'y rencontre à chaque pas.