CHAPITRE IX
Universalité et variété infinie des émotions qui prennent place dans le rêve. Indépendance partielle de la nature de l'émotion et du sujet qui la provoque : explication d'Hervey de Saint- Denie. Théorie de la spiritualisation de Vaschide. Discussion. — Emotions d'origine indépendante évocatrices de rêves en rapport avec leur nature. Conception de Freud, conception de Foucault, l'une et l'autre trop exclusives. L'émotion, facteur d'association d'idées agissant à ce titre comme évocatrice de rêve. — Résuimé.
Presque aussi vaste que celui de la mémoire et de l'association des idées est le rôle que jouent dans le rêve les émotions et les sentiments. Et l'on peut ajouter qu'il n'est pas de sentiment ou d'émotion qui ne puisse trouver place dans le rêve. C'est là une notion si banale qu'il semble superflu de l'appuyer sur des exemples. Dans le rêve, on aime ou l'on hait, on rit ou l'on pleure, on craint ou l'on désire, on menace ou l'on implore ,on exulte ou l'on tremble, on s'épanouit dans le ravissement ou l'on s'effondre dans la tristesse, on est raidi par la colère ou amolli par la pitié, etc. Toute la gamme des sentiments y trouve son expression, qui se traduit par les mêmes manifestations qu'à l'état de veille. Kohler insiste même sur ce fait que nous avons dansle rêve des émotions et des sentiments véritables et non des images d'émotions et de sentiments.
Mais à côté de ces faits indéniables, il s'en rencontre de non moins fréquents, où le rêveur assiste en spectateur indifférent ou en acteur machinal et désintéressé à
des scènes qui n'éveillent en lui aucun écho émotif. Tout cela est la reproduction de ce qui se passe à l'état de veille, mais avec une particularité caractéristique consistant en une dissociation très fréquente entre le sujet de l'émotion et la nature et surtout le degré de celle-ci. Il arrive quelquefois dans la vie réelle que, sans cause apparente l'on se sent gai ou triste, hardi ou craintif, cruel ou pitoyable plus qu'il n'est dans notre caractère habituel. Cela résulte sans doute tantôt d'un certain cours de pensées, tantôt de quelque impression cénesihésique fâcheuse ou agréable. Pareille chose est beaucoup plus fréquente dans le rêve, surtout en ce qui concerne la disproportion entre le degré de l'émotion et l'importance de son objet. On éprouve des terreurs inconsidérées, des joies exagérées un peu comme l'hystérique ou le dément. Inversement on peut rester froid en présence d'un spectacle qui, à l'état de veille, eût causé une émotion intense.
Hervey de Saint-Denis a fait une judicieuse remarque qui peut éclairer un certain nombre de faits de cette catégorie. Il a observé que l'émotion causée par un objet vu en rêve ne dépend pas de son rôle dans la scène du rêve, mais du rôle qu'il a joué dans la vie réelle dans les circonstances où on l'y a rencontré habituellement ou; exceptionnellement.
Il donne comme exemple un rêve dont nous extrayons le seul épisode qui nous intéresse ici :
Rêve du Modèle. — « Je me crois dans la salle à manger de l'habitation vivaraise, dînant avec la famille de mon hôte réunie à la mienne. Tout à coup la porte s'ouvre, et l'on annonce M. D..., le peintre qui fut mon maître. Il arrive en compagnie d'une jeune fille absolument nue, que je reconnais pour l'un des plus beaux modèles que nous ayons eus jadis à l'atelier. M. D... raconte que la voiture dans laquelle ils voyageaient de concert a versé, qu'ils viennent, demander l'hospitalité, etc. ; et le rêve se complique d'incidents divers inutiles à relater
ici... Remarquons que l'apparition de cette jeune fille nue ne m'a causé aucune surprise et ne m'a point paru choquer non plus les personnes graves qui composaient la famille de mon ami. Anomalie singulière dont l'explication ressort d'une particularité psychologique du sommeil, à savoir : que les images qui nous reviennent à l'esprit en songe y suscitent rarement d'autres impressions que celles que nous éprouvâmes alors qu'elles se casèrent originairement dans notre mémoire. Cette jeune fille étant un souvenir d'atelier, endroit où la nudité du modèle n'a rien qui étonne, je la revois telle que je la vis jadis sans m'en étonner davantage ».
Cependant peut-être serait-il imprudent de trop généraliser cette manière de voir et d'affirmer (d'ailleurs,. Hervey de Saint-Denis ne le fait pas) que jamais l'émotion ne doit sa cause à la scène même du rêve, indépendamment des conditions où ce même objet trouva place dans nos souvenirs de la vie éveillée. Je citerai à l'appui de mon dire le cas suivant :
Rêve du Garibaldien. — Un vieux Garibaldien rêve qu'il se livrait à des pratiques de sodomie sur la personne de Xapoléon III contre lequel il nourrissait une insurmontable aversion. Des associations d'idées bizarres et exceptionnelles peuvent engendrer des résultats de cet ordre bien imprévus.
En somme, ce qui frappe surtout, c'est l'extrême diversité des émotions et l'absence de tOufe règle constante dans les relations entre le sujet du rêve et la nature ou le degré des émotions qu'il détermine.
Cependant Yaschide a esquissé une théorie qu'il présente comme la conclusion générale de son livre, d'après laquelle la caractéristique essentielle du rêve devrait être cherchée dans l'émotion débordante et la spiritualisation. Je crois devoir reproduire ici textuellement les termes par lesquels (p. 283) l'auteur définit ce qu'il appelle « les caractères essentiels de notre activité onirique ».
« Les rêves de toute nature ont, au point de vue psyqhologique, un élément commun, une sorte de qualité première, indubitable pour tous ceux qui se sont occupes de la qestion et que nous avons toujours retrouvée dans toutes nos recherches, dans toutes nos observations sur tous les aspects possibles du rêve et du sommeil. Cette qualité première est l'émotivité qui accompagne toujours les hallucinations hypnagogiques, les images et les évolutions de notre vie onirique, émotivité intense et pouvant revêtir un caractère de spiritualité inconnu à l'état de veille. Nos rêves — au moins dans la mesure oii nos recherches nous ont permis de préciser les laits — ne sont jamais ternes, purement idéologiques et concrets ; ils n'existent qu'en tant que l'élément émotion est capable d'augmenter l'intensité de l'image ».
Et plus loin, parlant des données qui fournissent les tableaux du rêve, il ajoute qu'elles « ne deviennent oniriques que lorsque l'émotion les accompagne »... « C'est, donc seulement l'émotion qui distingue l'image du rêve de l'image mentale telle qu'elle s'offre à la conscience éveillée ».♦
11 croit démontrer son dire en citant quatre rêves où en effet une émotion intense et fortement spiritualisée se manifeste, et le plus souvent à l'occasion de tableaux plus ou moins banaux qui, à l'état de veille n'eussent, produit aucun effet comparable. On pourrait y ajouter le rêve du Couple Enlacé et bien d'autres, par exemple celui de la Composition Musicale rapporté par Kohler, dans lequel le rêveur est plongé dans un état de profonde extase religieuse par la description qu'il fait lui-même d'une composition musicale sans que, le fait est digne de remarque, aucune image auditive prenne place concurremment dans sa conscience.
Il est inutile d'étendre ou de préciser cette documentalion, car le fait que la susdite spiritualisation s'introduit dans quelques rêves n'est pas à nier, mais ce qui est tout
à fait illégitime, c'est d'en généraliser la conclusion et de déclarer que les rêves ternes (sans compter ceux où se manifeste une émotion pénible, auxquels il ne fait aucune allusion) s'accompagnent toujours de cette émotion spiritualisée. Quand les apparences parlent si éloquemment contre une théorie, il faudrait au moins se donner la peine de montrer que ces apparences sont illusoires. C'est ce que Vaschide ne fait pas ; aussi concluronsnous, sans plus nous en tourmenter, qu'en tant que caractéristique générale du rêve, sa théorie est fausse sans être même spécieuse.
Ces lignes étaient écrites quand j'ai trouvé dans "Havelock Ellis, pourtant fort judicieux d'ordinaire, une acceptation des idées de Vaschide qui m'a beaucoup surpris. Ellis considère, lui aussi, l'exagération de l'émotivité comme un caractère essentiel du rêve. Je m'inscris en faux avec beaucoup d'énergie contre cette opinion ; s'il est vrai que, dans bien des rêves, le trouble émotif soit exagéré et hors de proportion avec sa cause, dans un bien plus grand nombre, c'est l'inverse qui se produit. Le plus souvent, nous assistons indifférents à des scènes banales dépourvues de tout intérêt émotif et bien des fois, nous accueillons avec une indifférence non moins marquée des événements qui, dans la vie réelle, eussent provoqué en nous une émotion très intense. Les exemples de ces cas sont si nombreux qu'il est inutile de les citer ; ils sont monnaie courante dans le rêve et chacun en trouvera aisément, soit dans ses propres souvenirs, soit en se soumettant à une observation quelque peu assidue.
Les émotions qui accompagnent le rêve ne sont pas toujours produites par lui ; des émotions, ou plus souvent des tendances émotives, un sentiment, préexistants et par suite d'origine indépendante, peuvent être générateurs de rêves. Ces sentiments préexistants dans les souvenirs, ce ton émotif résultant de quelque cours d'idées ou de quelque état cénesthésique, manifestent leur acti-
vite en provoquant l'apparition dans le rêve d'images, de tableaux, de scènes en accord avec eux. Kaploun désigne ce phénomène sous le nom d'adhésion émotive en lui donnant la même origine qu'à l'adhésion intellectuelle. Pour Freud, un désir d'origine infantile opérant sur le matériel fourni par les souvenirs, réveille ces derniers, les oriente, les distribue de manière à réaliser sa satisfaction sous une forme le plus souvent déguisée. Nous renvoyons pour le détail et la critique de cette théorie au chapitre xm, où elle est spécialement examinée.
Foucault admet la théorie de Freud, mais en tempérant son caractère exclusif par le fait qu'il accorde à d'autres sentiments que le désir, en particufier à la crainte, le pouvoir de régir le rêve. Un tableau de rêve détermine une émotion et celle-ci, une fois née, prend en main la direction du rêve et choisit dans le matériel des souvenirs récents ceux qui sont en accord avec elle ; cela introduit dans les rêves un important facteur de cohérence, car les tableaux se trouvent avoir au moins un trait commun : c'est la nature de l'émotion qui leur est liée. Foucault donne à ce mode d'action le nom de « pouvoir organisateur du rêve » et fait dépendre ces tableaux^ de l'action de deux facteurs essentiels : le pouvoir organisateur d'origine émotionnelle et ce qu'il appelle la « force évolutive propre » de chaque tableau indépendant. Il y a certainement du vrai dans cette manière de voir, mais elle a le défaut d'un exclusivisme encore trop grand. Dans le rêve intervient un autre facteur bien plus important : l'association des idées, dont Foucault ne parle que peu ou point, attribuant l'apparition des souvenirs dans le rêve à leur seule « force d'émergence ».
Si l'on ne peut accepter les théories de Freud et de Foucault sans d'importantes réserves justifiées par leur caractère trop exclusif, on peut au contraire admettre pleinement l'émotion génératrice de rêves sous la forme suivante : un cours d'idées ou une impression cénesthé-
sique développe <mi nous un ton affectif donné, qui fait revivre des épisodes de la vie antérieure auxquels un ton affectif semblable était lié. L'émotion joue ici le rôle d'un lien associatif de nature particulière venant collaborer avec les liens associatifs habituels à l'évocation de certains souvenirs. P. Meunier et Masselon rapportent, (page 99), deux observations caractéristiques relatives à des cas de ce genre.
Rêve du Ualnot. — « L. M..., bien portant, a fait la campagne de Madagascar, où il a échappé plusieurs fois à la mort. Cette période est, de son aveu, restée dans son esprit comme le souvenir le plus angoissant qu'il possède. Voilà le côté tragique qui a laissé une forte impression dans sa mémoire. Mais il a vécu également Ja vie de caserne qui l'a fraDDé aussi d'une façon considérable au point de vue ennui.
Depuis son retour, il a de temps à autre des rêves quelque peu variés dans les détails, mais reposant toujours sur ce fait : qu'il est à Madagascar sur le point d'être rapatrié quand surgit un incident quelconque qui le contraint à une période dIus ou moins longue de « rabiot ». Les méiopragies très légères dont il lui arrive de souffrir sont insuffisantes à créer des états émotifs violents ; elles ne déterminent qu'un état d'ennui, de malaise, grâce auquel sont réveillées des périodes de vie vibrant à l'unisson ».
Rêve de l Internat à Perpétuité. — « J. M..., bien portant, considère comme la période la plus amère de son existence son temps d'internat au lycée. Depuis sa sortie, il subit de temps à autre des cauchemars très désagréables où il se voit forcé de rester au lycée pour un temps indéterminé ».
Dans cette seconde observation, il n'est pas question d'un état émotif analogue à l'ennui comme cause du retour de ces cauchemars, mais c'est bien l'idée de Meu-
nier et Masselon qu'il en esl ainsi : cela résulte nettement de la phrase d'introduction qui amorce ces deux observations et il semble que les auteurs soient en mesure d'être bien documentés car les initiales des deux sujets paraissent indiquer qu'il s'agit de personnes de la famille de l'un ou de l'autre.
De ces cas, on pourrait rapprocher celui de l'Ophtalmie d'Egypte que nous avons rapporté, où les symptômes prémonitoires si insignifiants qu'ils passent inaperçus à l'état de veille d'une affection ophtalmique font revivre par le rêveur les scènes d'un séjour en Egypte antérieur de dix années où une ophtalmie semblable l'avait tourmenté. Mais ici la sensation cénesthésique est la cause directe, car elle ne suscite pas d'émotion puisqu'elle n'est pas perçue à l'état de veille.
Havelock Ellis, lui aussi, apporte des exemples mettant en relief le rôle important de l'émotion en tant que génératrice de rêves. Il cite un rêve de meurtre suscité par la digestion pénible d'un repas où avait figuré du faisan. Il retrouve dans les faits de la vie réelle l'origine de tous les traits du rêve, à l'exception de celui qui lui donne son caractère tragique. L'angoisse physique déterminée par la digestion surajoute au rêve un tableau plus ou moins en rapport avec le reste du rêve et capable par sa nature de légitimer son angoisse, et il résume ainsi sa manière de voir. « Dans le rêve, nous n'avons pas de terreur parce que nous avons commis un crime, mais nous supposons que nous avons commis un crime parce que nous éprouvons de la terreur ».
X'oublions pas cependant que, même dans ce cas, l'émotion n'est qu'un des facteurs du rêve, car c'est l'association des idées qui détermine entre toutes les manières possibles de justifier cette terreur au moyen des éléments fournis par nos clichés-souvenirs, celle qui est capable de s'adapter aux épisodes antérieurs du rêve pour former avec eux un tout plus ou moins cohérent.
Si les souvenirs d'impressions sensorielles ou autres sont facteurs importants de rêves, les états émotifs jouent dans le même sens un rôle non moins capital. Et cela d'autant plus qu'ils n'ont pas besoin d'être réintroduits sur la scène par l'association d'idées, car, après que leur cause a disparu, ils persistent sous la forme de manifestations somatiques (agitation ou dépression des battements cardiaques et des mouvements respiratoires, constriction ou dilatation de la gorge ou de l'épigastre, effets vaso-moteurs de toute sorte, contraction de tels ou tels groupes de muscles lisses, etc.) que les physiologistes ont bien étudié. Voici à l'appui de ces données un rêve personnel bien démonstratif.
Rêve de l'Injection de Strychnine. — Dans la nuit du 23 au 24 février 1917, après plusieurs scènes oniriques sans rapport avec celles qui nous intéressent ici, je me trouve de but en blanc installé dans un wagon de chemin de fer qui roule vers je ne sais quelle destination. J'ai à côté de moi sur la banquette un paquet assez volumineux enveloppé dans un journal. Brusquement le train s'arrête. Je sais (comment, je l'ignore, mais peu importe) qu'un accident est arrivé au wagon de queue. Je descends sur la voie portant mon paquet où je sais que sont des objets qui pourront être utiles et je marche vers l'arrière du train pour offrir mes services. C'est en effet le fourgon de queue qui a déraillé. Un homme est là avec un grand levier de fer qu'il a insinué sous une roue et cherche à soulever le wagon pour le faire basculer. Ses forces sont insuffisantes ; j'y joins les miennes et après quelques pesées le wagon s'ébranle. Mais de l'autre côté du wagon j'aperçois un cheval blanc, je crains qu'il ne soit blessé par la chute du véhicule et j'en fais l'observation ; mais l'ouvrier avec qui je travaille me rassure en me faisant remarquer qu'il est trop loin. Enfin le wagon soulevé s'abat avec fracas sur le côté de la voie. Je me
dis que c'esl là un moyen brutal qui aboutit à la destruction du fourgon qu'on aurait pu sauver.
La scène change, le wagon et le train ont disparu, auprès de moi est le cheval blanc qui a été renversé comme je le prévoyais et qui s'agite lamentablement sur le sol en même temps qu'il chasse des évacuations alvines sanguinolentes. Je demande s'il va bientôt mourir, on me répond qu'il en a au moins pour deux jours. Pris de pitié, je propose de mettre fin à sa misère par une injection de strychnine, j'ajoute que j'ai là dans mon paquet une seringue 'de Pravaz, que je n'ai pas de strychnine mais qu'on en trouverait chez quelque pharmacien.
La scène change encore je me trouve dans une chambre avec mon père (mort il y a plus de trente ans), sa figure est amaigrie et souffrante, je sais qu'il souffre d'un mal incurable et douloureux, je lui propose de lui faire une injection de strychnine pour lui procurer l'euthanasie. Il hésite par crainte de la douleur, pour le convaincre, je fais le simulacre de l'opération sur moi-même. Pour cela je me place dans un fauteuil, je fais le geste de me piquer au bras gauche, puis après être resté immobile quelques secondes, je simule quelques violentes contractions cloniques, puis laissant tomber ma tête je fais semblant d'être mort. Mon père convaincu accepte ma proposition. J'ai toujours ma seringue de Pravaz, mais au moment de prendre la décision définitive, un doute affreux m'envahit : si le mal n'était pas incurable ; alors je prends ma tête dans mes mains et me mets à pleurer. Réveil.
Ces trois épisodes ont trois traits communs fort lernarquables. Tous les trois ont pour origine une circonstance, malheureuse, mais indépendante du rêveur et que celui-ci doit accepter comme un fait accompli : c'est dans le premier épisode le déraillement du fourgon, dans le deuxième la chute du cheval, dans le troisième la maladie du père.
Le second trait commun est une tentative pour remédier au mal ou plutôt pour mettre fin à ses conséquences : c'est, dans le premier épisode, le renversement du wagon, dans les deux autres l'injection de strychnine Le troisième trait est la crainte que le remède ne soit pire que le mal et l'hésitation au moment d'appliquer le remède.
D'autre part, on voit que les trois sentiments en action, tout en gardant le même caractère dans les trois épisodes, se revêtent d'un ton émotif de plus en plus accentué : la scène du cheval est plus impressionnante que celle du fourgon et celle du père plus angoissante que celle du cheval.
Cherchant clans les événements de la vie réelle les origines de ce rêve, j'en trouve quelques-unes relativement aux objets matériels et aux personnes, maïs ceîa n'a que peu d'intérêt, les exemples de ce genre étant nombreux dans tous les auteurs et dans les chapitres précédents de cet ouvrage. Bien plus importante est la recherche de l'origine de cette succession uniforme de sentiments et d'émotions qui va en se corsant dans les trois épisodes successifs. Or, en scrutant je trouve ceci. La veille j'avais eu avec une personne pour qui je n'ai que de la sympathie une discussion assez vive dans laquelle j'avais été amené à lui déclarer que si elle ne changeait pas d'attitude je ne verrais d'autre parti à prendre que de rompre toute relation avec elle. Quelques heures plus tard, mon émotion tombée, et réfléchissant sur la scène, je me dis que j'avais prononcé une parole imprudente et exagérée étant donnée l'origine assez futile de la discussion et qu'en somme, si j'avais exécuté ma menace, le remède eût été pire que le mal.
On retrouve bien là la succession des trois traits communs aux trois épisodes du rêve : le premier est la discussion, le second une décision grave pour en supprimer
les conséquences, le troisième la crainte de causer un mal plus grand que celui auquel je cherche à remédier.
Il n'est pas douteux pour moi que cette succession de sentiments et d'états émotifs n'ait été l'initiatrice des trois épisodes. Les objets et les personnages sont venus d'ailleurs, mais le rôle qu'ils jouent est inspiré par l'état émotif qui a suscité des situations telles qu'elles puissent servir de justification à un état émotif préexistant. Dite sous cette forme, la chose a été oins ou moins indiquée par plusieurs auteurs, mais j'ajoute que cela s'applique, non seulement à des émotions pures, mais à des enchaînements de sentiments, à des successions de pensées logiquement dérivées les unes des autres. Dans un tel enchaînement, il faut distinguer son schème en quelque sorte, c'est-à-dire ce à quoi il se réduit si on le ramène à des catégories abstraites, et son expression dans le cas présent au moyen de personnages, d'objets et d'actes déterminés. Eh bien ! ce qui est intéressant à spécifier, c'est que ce schème peut être à lui seul l'initiateur de rêves en ce sens qu'il cherche à s'exprimer par une succession analogue de pensées, de sentiments et d'émotions, au moyen d'objets et de personnages qui peuvent être tout autres que dans la réalité. Il accepte sans discussion ces objets et ces personnages, mais il leur fait faire les actes, prendre les attitudes, jouer les rôles qui conviennent à son expression.
Cette intervention des schèmes psycho-émotifs dans la détermination des rêves est beaucoup plus fréquente qu'on ne le croirait au premier abord. Je m'en suis assuré par de nombreuses observations. Si on ne la reconnaît pas aussi aisément que celle des souvenirs d'objets et de personnes c'est que les schèmes de pensées et d'émotions ne portent pas une étiquette aussi apparente et immédiatement reconnaissable que les êtres animés ou inanimés auxquels sont empruntés les acteurs et le cadre de nos rêves.
En résumé, les émotions et les sentiments de toute nature peuvent prendre place dans le rêve, mais leurs relations d'intensité avec le sujet de celui-ci sont extrêmement irrégulières. Quelquefois la réaction émotive est nulle ou moins intense qu'il ne serait naturel ; plus souvent elle est exagérée et atteint un taux hors de proportion avec la nature des scènes qui l'engendrent. Cela tient à ce que le rêveur transporte dans son rêve les tendances émotives créées en lui par des causes internes toutes différentes. Ce ton affectif d'origine interne peut non seulement accentuer la couleur des tableaux de rêve ou même la modifier à son image, mais il peut jouer le rôle de facteur d'évocation de scènes nouvelles en faisant revivre des épisodes de la vie réelle qui ont été accompagnés d'un même signe émotionnel ou en suscitant avec la collaboration de l'association des idées, des tableaux et des scènes conformes à l'état émotif préexistant et susceptibles de lui fournir l'occasion de se manifester.