I. — Automatisme cérébral
La définition de l'automatisme cérébral est fort délicate, et il nous paraît que le meilleur moyen de le faire comprendre est d'en présenter d'abord un cas bien typique. Nous l'empruntons à un rêve personnel fort long, mais dont nous ne rapportons que l'épisode caractéristique.
Bêve du Barreau Elastique. — Je me trouve dans l'aquarium de la Slation Biologique de Roscoff. Un individu s'est introduit et, je ne sais pourquoi, je suis fort irrité contre lui et lui ordonne violemment de sortir. Mais l'aspect du lieu n'est plus le même : plus de bacsr plus de vitrages, plus de portes. C'est une sorte de cave à plafond assez élevé et ne prenant jour du dehors que par une sorte de trappe carrée percée dans le plafond à quatre mètres au moins au-dessus du sol. Point d'escalier ni même d'échelle proprement dite, mais deux forts montants en bois allant de l'ouverture jusqu'au sol, dressés verticalement et réunis l'un à l'autre par des traverses, à la manière d'une échelle dont les barreaux seraient à la fois très longs (environ deux mètres) et très espacés (environ un mètre). Ce tableau est emprunté sans doute aux cuves en ciment servant de réservons d'eau de mer dans lesquels je suis descendu plusieurs fois et à l'échelle branlante qui y donne accès. L'intrus cherche à s'échapper par cette voie, mais comme il est fort maladroit, il n'arrive pas à se hisser sur les barreaux et ne peut dépasser le plus inférieur. Alors un personnage apparaît à l'orifice pour lui prêter main-forte et l'aider à sortir. Celui-là, au contraire, un des matelots de la station, Yves Milin, est très agile ; il saute à pieds joints à travers l'ouverture et tombe assis au milieu du barreau le plus élevé. Sous le poids de son corps, tom-, bant de la hauteur de plus d'un mètre, ce barreau long et assez mince fléchit, peut-être de deux ou trois centimètres, mais sans se rompre et, à la suite de cette impulsion, il fait deux ou trois vibrations d'amplitude progressivement décroissante et repasse à l'état de repos. Cette courte vibration du barreau a été très nette, je l'ai remarquée avec beaucoup de certitude comme un phénomène inattendu auquel je me serais intéressé. Le matelot continue à descendre et le rêve se poursuit, mais cette suite n'a pas d'intérêt.
Si cette petite scène s'était passée dans la réalité, elle n'aurait rien eu que de très naturel et nous savons tous que le barreau d'un bois léger et flexible se serait comporté précisément comme nous l'avons décrit. Mais nouô sommes dans le rêve et non dans la réalité. Ces vibrations du barreau ne sont que des représentations mentales. Deux explications se présentent : ce pourrait être un cliché-souvenir emmagasiné tel quel dans ma mémoire ; je rejette cette hypothèse qui me paraît hautement improbable pour les deux raisons suivantes : 1° ce serait un fait insignifiant n'ayant aucune raison de laisser de profondes traces dans ma mémoire ; or, il y a au moins dix-huit mois que l'état de ma vue ne me permettrait plus de voir cette petite scène avec les menus détails qu'elle comporte. 2° D'autre part, si loin que je plonge dans mes souvenirs, je ne retrouve aucune trace d'une perception de ce genre.
La deuxième explication serait qu'il s'agit d'images mentales créées par la pensée. Examinons la question de près. Voilà trois vibrations doubles comportant par conséquent six mouvements différents qui ont duré en tout peut-être une seconde. Admettra-t-on que ma pensée ait conçu successivement et dans leur ordre les six phases que comporte le phénomène ? Une pareille hypothèse me paraît contraire à toute vraisemblance. Comment dans le rêve ma pensée aurait-elle été s'astreindre à un travail déjà presque au-dessus de ses forces à l'état de veille si l'on considère la rapidité des changements successifs qu'il implique ? Et cela uniquement pour se mettre d'accord avec des lois physiques qui n'ont aucun intérêt pour le rêveur, quand elle accepte d'autre part les infractions les plus outrageuses aux règles de la nature qui s'imposent plus énergiquement à notre croyance ? J'accepte sans m'étonner qu'un aquarium se transforme en une cave et, concurremment à cela, je serais assez soucieux des lois de la physique pour don-
ner à la vibration d'un barreau ses vrais caractères ? Non, l'explication est ailleurs. Je n'ai pas pensé successivemenl et dans leur ordre les six phases de mouvement de la vibration, mais la chute d*un corps lourd sur le barreau a déclanché dans mon esprit un complexe tout fait dont j'ai pris possession par un acte unique de la pensée et qui s'est objectivé par la succession d'images mentales décrite. C'est là l'effet d'un automatisme cérébral très utile pour alléger le travail de la pensée et dont on trouverait sans doute, en cherchant, de nombreux exemples tant à l'état de veille qu'à l'état de rêve. En voici un relatif à l'état de veille.
Je place devant mes yeux ma main droite, l'index étendu. Par un acte de ma volonté je porte l'index à gauche, puis à droite, puis à gauche, et ainsi de suite assez lentement. Chacun de ces mouvements réclame un acte spécial de la volonté et je sens très bien, en plongeant dan? ma conscience, le travail qui se fait en moi après chaque arrêt pour faire repartir le doigt en sens inverse. Mais si je précipite progressivement le mouvement, il arrive un moment où ma volonté n'a plus le temps, à chaque extrémité de la course, de faire le travail nécessaire pour arrêter le doigt et le faire repartir en sens inverse. Et cependant, le doigt n'est pas arrêté pour cela. Je puis précipiter son mouvement et le faire aller avec une vitesse telle qu'il ne saurait être question d'actes volontaires spéciaux pour en commander les différentes phases. Le phénomène psychique change alors de nature : ce que nous commandons, c'est un ensemble, un complexe rythmé d'une certaine façon et l'automatisme nerveux se charge du détail de l'exécution. Ce qui se passe là pour des ordres de mouvement, ne saurait-il se passer pour des pensées et des représentations mentales formant un complexe assez bien catégorisé pour pouvoir être représenté dans la conscience par un symbole simple, unique ? Il me semble que le rêve
que je viens de rapporter donne la preuve qu'il en est vraiment ainsi et il est intéressant de remarquer que si d'ordinaire la psychologie du rêve s'explique par celle de la veille, quelquefois aussi celle-là peut jeter quelque lueur sur celle-ci.
L'automatisme joue un rôle considérable à l'état de veille dans la vie de tous les jours, aussi bien d'ailleurs dans la physiologie du corps y compris le système nerveux que dans cette physiologie de l'écorce cérébrale qui constitue le psychisme.
Dans la physiologie, l'automatisme est la condition nécessaire de la vie des organismes dès qu'ils ont franchi les tout premiers stades de la complication progressive. On conçoit à la rigueur qu'une amibe puisse se contenter du jeu de réflexes simples ; des influences physio ou chimiotactiques déterminent l'allongement ou le retrait des pseudopodes et la progression dans un sens déterminé ; le contact d'une proie provoque des déformations localisées qui aboutissent à son englobement, etc., etc. Mais, dès que l'organisation et les réponses aux excitations se compliquent quelque peu, il devient nécessaire que des suites de réactions se disposent dans un ordre el dans des relations telles que l'excitation simple qui éveille la première détermine le déclanchement de toutes Jes autres. C'est une sorte de réflexe complexe grâce auquel le fonctionnement physiologique est extrêmement simplifié puisqu'il permet de réduire dans une énorme proportion le nombre des excitations nécessaires. C'est la synthétisation et le groupement se substituant à l'éparpillement des forces primitives. Nous avons vu comment ce processus nous permet, par l'envoi d'une onde unique, d'obtenir un mouvement vibratoire de la main. C'est là un exemple théorique sans utilité pratique. Mais c'est grâce à ce même processus que nous pouvons manger, courir en pensant à autre chose, au lieu de dépenser notre activité et notre attention à ordon-
ner individuellement tous les actes élémentaires dont se composent les acles complexes. C'est grâce à lui que nous pouvons parler et écrire en pensant au sujet de notre discours ou de notre composition sans avoir à nous préoccuper des mouvements de notre larynx, de notre langue ou de nos doigts. Dans la psychologie, l'automatisme nous permet de remplacer par de brefs symboles des ensembles d'idées que nous ne pourrions manier s'il nous fallait envisager individuellement tous leurs éléments constitutifs.
Allons plus loin et reconnaissons que l'automatisme est la condition nécessaire à la formation des images mentales ; c'est grâce à lui que nous pouvons, sans faire appel à aucun souvenir spécial, faire surgir devant les yeux de l'esprit l'image d'un chat, par exemple, sanïs avoir à évoquer individuellement l'image de ses yeux, de ses oreilles, de son corps, de ses membres, de sa queue. L'exemple du barreau élastique nous a donné la preuve formelle que ce processus psychique fonctionne dans le rêve.
Mais les explications ci-dessus montrent qu'il convient de lui rapporter dans le rêve une foule d'autres choses auxquelles on aurait pu ne pas songer. En fait, il n'est pas un tableau 'de rêve, qu'il représente un paysage, un objet inanimé, un animal ou un être humain, qui ne réclame l'intervention large de l'automatisme cérébral. Les acquisitions de l'inconscient qui fournissent ses matériaux à l'automatisme cérébral ne se limitent ni à des catégories particulières de faits, ni à la période de l'enfance comme d'aucuns ont pu le prétendre. Lebon a dit avec raison que l'automatisme était la condition nécessaire du progrès de la pensée, que nous ne pouvions spéculer plus haut et plus loin qu'à la condition de faire passer dans l'automatisme le résultat de nos spéculations antérieures, de même que le gymnaste ne peut compliquer ses performances musculaires qu'en
réduisant à l'automatisme leurs phrases successives. De même dans le rêve, nous ne pouvons évoquer des tableaux comportant autre chose que de stricts souvenirs. Nous ne pouvons modifier ces tableaux, les combiner de nouveau et leur faire raconter une petite histoire plus ou moins suivie qu'en faisant appel, mais de façon toute inconsciente à l'automatisme cérébral.