III. Rêves circulaires ou à répétition
On a appelé ainsi les rêves dans lesquels une même situation, après avoir apparu et s'être déroulée à travers diverses péripéties, reparaît pour se dérouler de nouveau avec des péripéties plus ou moins semblables ou différentes et cela plusieurs fois de suite d'une façon qui finit par devenir obsédante si quelque impression pénible s'y rattache comme c'est le cas ordinaire.
J'ai publié un cas de ce genre et il est si remarquable que je crois devoir le reproduire ici et cela d'autant plus qu'il se signale à l'attention par d'autres caractères auxquels nous aurons à faire allusion dans d'autres parties de ce livre.
Rêve des Quatre Réveils Imaginaires. — Je suis au Laboratoire de Roscoff. Une nuit, je suis réveillé par des coups pressants frappés à la porte de ma chambre. Je me soulève et demande : « Oui est là? — Monsieur, répond la voix de Marty (le gardien du Laboratoire), c'est Mme H... » (une personne qui habitait véritablement la ville en ce moment et qui faisait partie de mes relations) « qui vous prie de venir tout de suite chez elle pour Aille P... » (une personne faisant véritablement partie de la maison de Mme H... et que je connaissais également) « qui est tombée subitement malade. — C'est bien, dis-je, le temps de m'habiller et j'y
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cours ». Je m'habille à la hâte, mais avant de sortir, j'entre dans mon cabinet de toilette pour me passer une ■éponge mouillée sur la figure. La sensation de l'eau fraîche me réveille et me fait constater que j'avais rêvé tout ce qui précédait et que personne n'était venu me demander. Je me recouche donc et me rendors. Mais peu de temps après, les mêmes coups résonnent de nouveau à ma porte. « Eh bien, Monsieur, vous ne venez donc pas ? — Eh quoi, c'est donc vrai, je croyais avoir rêvé. — Mais pas du tout, hâtez-vous, on vous attend avec impatience. — C'est bien, j'y cours ». De nouveau, je m'habille, de nouveau, dans mon cabinet de toilette, je me passe de l'eau fraîche sur la figure, de nouveau la sensation de l'eau fraîche me réveille et me fait comprendre que j'avais été le jouet d'une répétition de mon rêve. Je me recouche donc et me rendors.
La même scène se renouvelle presque identiquement encore deux fois. Au matin, quand je me réveille en réalité, je reconnais au pot-à-eau plein, à la cuvette vide, à l'éponge sèche que tout cela n'avait été qu'un rêve ; non seulement les coups frappés à ma porte et les conversations avec le gardien, mais de m'être ha- Mlé, d'avoir été dans le cabinet de toilette, de m'être lavé la figure, d'avoir cru que je me réveillais après un rêve et m'étais recouché. Toute la série des actes, des raisonnements et des pensées n'avait été qu'un même rêve répété quatre fois de suite sans interruption du sommeil et sans que j'aie bougé de mon lit. C'est là vraiment un rêve comme il y en a peu. Inutile d'ajouter que le gardien n'avait pas frappé à ma porte et que personne n'avait été malade chez Mme H...
Si par hasard, Mlle P... avait été vraiment malade •cette nuit-là et que Mme H... ait eu l'idée de m'envoyer chercher mais sans se décider à le faire, quel cas admirable cela eût été pour les partisans de la télépathie !
Nous avons vu précédemment que Foucault trouve
dans les rêves à répétition un argument en faveur de sa théorie sur la simultanéité des tableaux. Ici les deuK tableaux simultanés seraient, d'une part l'appel du gardien et ma réponse à ses appels, d'autre part, la scène du cabinet de toilette. Mais, j'avoue ne pas comprendre comment cette quadruple répétition serait conciliable avec l'explication de Foucault. Il me paraît bien plus naturel d'admettre qu'un rêve entier se déroule, composé de tableaux successifs ayant chacun leur évolution et prend fin. Puis, qu'après une interruption plus ou moins longue, il se reproduit sous l'influence des mêmes causes qui l'ont déjà déterminé une première fois, par le fait du retour des mêmes associations d'idées et des mêmes conditions intérieures et extérieures du rêveur. Et cela, autant de fois que l'on voudra par suite du retour des mêmes associations et de la persistance des mêmes conditions. Un tel rêve me paraît non moins difficile à concilier avec la théorie de l'absence d'intervalles de sommeil sans rêves et avec celle de l'oubli à mesure. Car, je le répète, aucun réveil partiel ou total n'a séparé les épisodes les uns des autres.
Sous une forme moins frappante, les rêves à répétition sont très fréquents. Combien de fois n'ai-je pas passé un temps qui se mesurait d'après mon impression subjective par de longues heures à chercher le même objet, à courir après le même but sans trouver l'un ni atteindre l'autre, à travers des péripéties sans cesse renouvelées, avec des variantes souvent insignifiantes. El il en est ainsi pour tout le monde je crois. Il ne me semble pas qu'il y ait autre chose à invoquer ici quela persistance de la répétition insolite des causes banales qui ont déterminé le rêve une première fois.
Parmi les causes de ces rêves circulaires, il en est une qui m'apparaît à la suite d'un rêve d'ailleurs insignifiant et inutile à rapporter que j'ai fait cette nuit
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(30 avril 1915). L'association d'idées qui a provoqué le premier rêve reparaît dans le dernier épisode en sorte que celui-ci fait reparaître le premier et le rêve recommence. Des variantes s'intercalent au cours du rêve, mais an dernier épisode, la même association d'idées reparaît, et ainsi de suite à plusieurs reprises. Le cas est ici le même que pour certains refrains que l'on fredonne machinalement et dont on ne peut se débarrasser malgré l'ennui qu'ils vous causent, pour la seule raison que les dernières mesures sont identiques aux premières par l'air, le rythme et les paroles, en sorte qu on se trouve avoir recommencé le refrain malgré soi et l'on se trouve entraîné à le continuer sans que ce processus circulaire puisse prendre fin autrement que par un effort sérieux de la volonté.