IV. Rêves récidivants et obsédants
11 est arrivé à chacun de nous de refaire un rêve déjà fait, non la même nuit comme dans la catégorie précédente, mais à intervalles plus ou moins longs, se comptant par semaines, par mois, plus rarement par années. Il peut arriver que le même rêve soit refait non une fois, mais deux, trois, quatre ou plus : c'est le rêve récidivant. Le premier rêve ne pose point de question spéciale, mais pour les suivants il y a lieu de chercher la raison de la récidive. L'explication par la coïncidence ne saurait être envisagée en raison de la multiplicité des concordances entre les deux rêves, surtout lorsque la répétition se reproduit plusieurs fois. Il y a une explication spéciale à chercher.
Mon rêve de la Randonnée Xocturne a déjà fourni un exemple de cette sorte ; en voici deux autres très caractéristiques qui m'ont été fournis par mon frère Charles. Je les transcris textuellement d'après sa narration écrite.
1° Rêie de l'Attaque Diurne. — Revenu trois fois.
<( Je suis un jour de foire dans un village où se passe un événement qui émeut la foule. Quel est cet événement ? Je n'en sais rien, mais tout le monde est affolé, les marchands replient rapidement leurs denrées ; les forains, comédiens ou lutteurs démantibulent leurs baraques. Moi, j'ai honte pour eux et je leur dis qu'ils sont fous de s'émouvoir ainsi, que c'est déshonorant pour des hommes si nombreux de se laisser gagner par cette panique ; mais aussitôt il se produit une ruée de toute cette foule et un ami qui m'accompagne (toujours le même) me dit : « suivez-moi si vous ne voulez pas être emporté par ce torrent humain ; nous allons être dégagés ». En effet, il me conduit par une voie latérale au lieu où se tient le marché, à une sorte de mare noire et profonde, bordée d'un côté, à droite, par les murs élevés d'un vieux château ou d'une prison, et de l'autre par une sorte de quai en grosses pierres de taille. Un bateau est là ; nous nous en emparons pour traverser la mare. Quand nous avons fait une trentaine de mètres de parcours, un frisson me prend. Je sais que c'est un danger qui se présente. Je regarde autour de moi et je ne vois qu'un homme étendu sur le quai et paraissant dormir. Je me rassure, mais aussitôt l'homme se lève, brandit une sorte d'aviron de taille démesurée et se n\et en devoir de taper sur nous et sur notre petite embarcation. Je dis à mon ami qui tient les rames : <c Eloignons-nous, ramez-vite, moi, je vais tenir ce bandit en respect ». Je n'ai pas même un bâton pour parer les coups. N'importe, je suis persuadé que je l'empêcherai de nous nuire : confiance mal placée, car un grand coup casse notre barque, nous sombrons et je me réveille ».
2° Rêve de l'Attaque Nocturne. — Revenu quatre ou cinq fois avec des variantes vers la fin.
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« Je nie trouve un peu avant la tombée de la nuit avec un ami dans un lieu que je ne connais pas. Il me quitte et je me dirige vers Avignon que je dois aborder par derrière le rocher du Dôme. Pour y arriver, je sais que je dois passer sur des espèces de constructions en bois, très basses, qui couvrent complètement un ruisseau et qui aboutissent à un grand escalier dont le sommet accède au rocher du Dôme. La nuit est venue quand je gravis l'escalier et je sais que je vais faire une mauvaise rencontre. Je fouille les ténèbres du regard et je me tiens sur mes gardes. Tout d'un coup, j'ai un frisson avant d'avoir rien vu ; mais par ce frisson, je sais que je cours un danger ; il va m'arriver quelque chose. Effectivement, deux ou trois gaillards à figures d'assassins s'approchent silencieusement. Je grimpe l'interminable escalier, l'air indifférent, mais au fond je n'en mène pas large. Cet escalier devient prodigieusement long. Enfin, l'attaque se produit : je suis retenu par mon vêtement ou arrêté par deux mains qui serrent mon cou. Je demande à mes agresseurs ce qu'ils veulent. Ils me répondent invariablement : « Tu le sais bien ». Mais à la troisième ou quatrième répétition de ce rêve, je ne sais toujours pas ce qu'ils vont me répondre. Ce n'est qu'après qu'ils ont parlé que je me dis : « Parbleu ! c'est toujours la même chose ». Alors, je frappe, je suis frappé, et je me réveille ».
Voici l'explication que je propose ; elle n'est d'ailleurs pas très différente de celle que mon frère, esprit cultivé, avait lui-même conçue.
Je prendrai pour exemple dans les lignes suivantes le second rêve à la fois plus simple et plus caractéristique. Demandons-nous d'abord l'origine de la première édition du rêve. Un fait à noter est que Ch. sentit dans son rêve un frisson. Que le frisson ait été réel ou rêvé, peu importe, car s'il n'est ,que rêvé, il implique néanmoins une condition cénesthésique pénible plus ou
moins analogue et d'où peuvent découler les mêmes effets. Il n'est guère admissible que ce frisson se soit introduit de piano dans un état de parfaite euphorie. J'imagine que le dormeur a commencé d'éprouver au cours du sommeil jusque-là paisible quelques légers troubles cénesthésiques. In rêve banal le plaçait avec un ami en un lieu quelconque et une suite non moins banale de son rêve le conduit jusqu'à cet escalier qu'il lui faut gravir. A ce moment se produit le trouble cénesthésique, prolégomène du frisson, qui le place dans une condition émotive confinant à l'anxiété. Alors se produit un phénomène bien connu et sur lequel nous avons plusieurs fois attiré l'attention : l'inconscient cherchant une cause psychologique capable de fournir la raison de cette anxiété purement physique, suscite dans la conscience des pensées susceptibles de fournir la raison de cette anxiété. De là l'idée surgissant dans le rêve qu'une mauvaise rencontre est à craindre. Les exemples de ce phénomène ont à peine besoin d'être rappelés : c'est L. M. faisant son rêve du Rabiot ; c'est J. M. se voyant revenu à ses tristes années de collège, dans son rêve de l'Internat à Perpétuité ; c'est, dans le rêve de l'Ophtalmie d'Egypte, ce savant qui, ayant souffert d'ophtalmie en Egypte, rêve, sous l'influence d'une conjonctivite commençante, qu'il voyage de nouveau dans ce pays. C'est, dans le rêve du Faisan Indigeste, cette dame qui, ayant une indigestion de faisan, se voit accomplissant un meurtre.
Puis vient le frisson. Ici une simple appréhension ne serait plus un équivalent suffisant du malaise physique : il y faut quelque chose de plus : c'est l'attaque imminente et tout aussitôt la ruée des malandrins.
Au réveil, Ch. se raconte son rêve dont les épisodes se logent dans le magasin aux souvenirs où d'autres rêves pourront puiser. Des jours se passent, mais quelque nuit, un certain malaise se montre de nouveau. S'il
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se produit un rêve neuf, celui-ci n'attire pas l'attention de Ch., mais qu'un jour, soit par hasard, soit par suite de l'identité de la condition cénesthésique, l'association des idées fasse apparaître de nouveau le premier -épisode du précédent rêve, il y a toutes chances pour qu'il se déroule jusqu'au bout. Le rêveur a besoin en effet, pour obéir à la loi ci-dessus rappelée, de faire apparaître dans son rêve des pensées et des événements capables de fournir une cause psychologique au malaise physique éprouvé. Il satisfait à cette exigence de la manière la plus simple, la plus rapide et la plus économique, en prenant tout fait dans son inconscient, le bloc du rêve précédent. La seconde récidive est plus facile que la première et les suivantes le sont encore de plus en plus, parce que le lien associatif unissant la cause à l'effet s'est fortifié. Quant au fait que Ch. ne sait jamais, malgré l'expérience des rêves précédents, ce que lui veulent les brigands au moment de l'attaque, il pose une question, mais qui n'est pas celle du rêve récidivant : c'est un problème de même ordre que ceux dont nous avons longuement parlé au sujet de la cérébration inconsciente.
La condition cénesthésique d'où me paraissent dépendre les rêves récidivants est très variable dans sa nature et son intensité ; elle est d'ordinaire pénible et, à son degré le plus accentué, constitue le cauchemar : les cauchemars à récidive sont monnaie courante. Les rêves de Ch. Delage sont déjà d'un degré au-dessous ; •d'autres sont simplement un peu désagréables. Mme L... me communique un rêve récidivant de cette sorte.
Rêve de l'Escalier Sans Fin. — Dans le premier, il lui faut monter un interminable escalier avec le sentiment qu'elle doit, pendant cette ascension, respecter une condition expresse, qu'elle connaît dans son rêve, mais ne se rappelle pas au réveil. Malgré ses efforts, tou-
jours avant d'arriver au sommet, elle pêche contre cette condition et est obligée de recommencer.
A la récidive, elle se voit sur une terrasse mêlée à de nombreux personnages dont plusieurs font partie de ses relations et qui tous sont en toilette comme pour une cérémonie. L'impression générale à ce moment n'est qu'agréable. Mais, en suivant la balustrade limitant la terrasse, Mme L... aboutit à un escalier de pierre et, brusquement, reconnaît celui qui, dans une circonstance précédente, a été pour elle l'instrument d'une pénible corvée, et aussitôt se présente à son esprit l'idée qu'elle a à l'accomplir de nouveau, mais en sens inverse. Il lui faut descendre jusqu'au bas l'escalier interminable en respectant une condition expresse, mais cette fois, la condition qu'elle s'est rappelée au réveil consiste en ce qu'il lui faut ne pas quitter les marches des yeux quoi qu'il arrive autour d'elle. Or, la foule des gens qui montent et qui descendent, parlent, s'exclament, la heurtent au passage, mettent sa constance à une rude épreuve. Enfin, à un tournant, se présente un énorme appareil porté par plusieurs hommes et qui lui fait l'effet d'un aéroplane reployé. Cette fois, elle n'y tient plus et lève les yeux. La faute est commise, il va lui falloir recommencer. Mais à ce moment, elle se réveille.
Ici le rêve est si peu angoissant que l'existence même de la cause cénesthésique est incertaine ou, si l'on préfère, ce facteur intervient comme si dans la formule exprimant les causes (voir plus loin) il était égal à l'unité.
Des causes d'un autre ordre suffisent à l'explication. La veille du second rêve, Mme L... avait eu de nombreuses courses à faire à Paris, des emplettes, des obligations à remplir et le temps dont elle disposait étant très court, elle avait vécu toute l'après-midi sur cette impression qu'elle avait plus à faire qu'elle ne pouvait.
Un phénomène de transfert, bien connu dans le rêve suffit alors à l'explication. Des tableaux d'une nature toute nouvelle la placent sur la terrasse et la mettent en présence d'un escalier quelconque. A ce moment, ressuscite dans son esprit l'impression qui l'a occupé souvent dans la journée d'une corvée difficile à accomplir ; une association d'idées très naturelle ramène le souvenir d'un épisode qui, dans un rêve précédent, était accompagné de la même impression ; le reste découle de soi.
Dans des cas plus exceptionnels, le rêve récidivant est agréable ; il m'est arrivé de faire trois fois à de minimes détails près le rêve suivant :
Rêve du Voyage en Orient. — Je suis sur un grand navire, voguant pour mon plaisir vers une contrée de l'Orient ; j'arrive dans une ville que je parcours et dont j'admire les monuments. Mais il en est un surtout que je tiens à revoir parce qu'il m'a causé la première fois que je l'ai vu une émotion artis'tique très agréable et très intense. Je tiens surtout à faire partager mes impressions à une personne qui m'accompagne ; mais j'éprouve des difficultés à retrouver ce monument qui tient à la fois du palais, de la cathédrale et de la pagode hindoue. Je sais très bien dans quelle direction il se trouve, mais les rues que je prends ne m'y conduisent pas ; enfin, brusquement, je le découvre et mon désir est satisfait. A partir de là, les détails varient et la fin n'est pas semblable dans les trois rêves.
Ne peut-on admettre ici qu'une impression cénesthésique agréable, une digestion facile, une certaine, comment dirai-je..., allégresse circulatoire puisse rendre compte d'un état émotif agréable suffisant pour justifier à l'aide d'associations d'idées le retour d'épisodes oniriques s'accompagnant d'une impression semblable, toujours par application de la même loi de transfert in-
conscient de la cause, du domaine physique dans le psychologique ?
Le plus souvent, les rêves récidivants se produisent un certain nombre de fois dans un espace de quelques semaines ou de quelques mois, puis ils disparaissent pour ne plus revenir. Cela se conçoit aisément : le patient est sous l'influence d'un état somatique qui dure un certain temps, puis disparaît ou se modifie. La condition cénesthésique, cause du rêve, se représente à certains intervalles pendant une période d'une durée limitée ; si à trop longue distance il arrive qu'elle se reproduise identique à elle-même, ce qui a déjà peu de chances de se réaliser, la force du lien associatif a eu le temps de décroître et la même cause peut engendrer un rêve différent. Trois facteurs : condition cénesthésique, force du lien associatif, images occupant par hasard la conscience au moment où la cause déclanche ses effets, interviennent ici, et il semble bien que la fréquence de leur coaction soit à peu près du même ordre de grandeur que celle des rêves récidivants qui, sans être exceptionnels, ne sont cependant pas très communs.
Les rêves obsédants peuvent être considérés comme un degré supérieur des récidivants dont ils ne diffèrent que par une fréquence qui leur confère un caractère presque pathologique. En général, leur cause doit être recherchée dans l'intensité de l'impression qui leur sert de base et de l'émotion qu'elle a suscitée ; le pseudorêve de l'Enfant Écrasé est caractéristique soiis ce rapport.