V. Rêves multipliants
On nomme multipliants, les rêves dans lesquels une image vue d'abord une fois, apparaît ensuite deux fois, dix fois, cent fois et plus dans le même tableau qui s'élargit pour les recevoir. L'exemple classique de cette
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sorte est celui de Delbœuf dans lequel figurent d'abord deux lézards seulement, auxquels il sauve la vie, puis après un court intermède, les lézards se montrent au nombre de quatre, dix, vingt, cent et finalement en nombre infini couvrant toute la campagne.
Delbœuf donne de ce rêve une explication simple ; ce serait la reproduction d'impressions sensorielles provenant de ce que l'auteur avait vu longtemps auparavant dans le Tour du Monde une image représentant ainsi une infinité de lézards.
Egger n'admet pas cette explication. En cherchant dans les notes où il a relaté ses rêves personnels, il trouve une centaine de rêves présentant un caractère analogue ; et cela le conduit à avancer que la ressemblance entre le rêve de Delbœuf et l'image du Tour du Monde n'a point de valeur explicative et repose sur une simple coïncidence. Pareille coïncidence ne se rencontre pas dans les faits observés par lui et il voit dans la multiplication l'effet d'une tendance spéciale de la mentalité dans le rêve.
Est-il besoin de faire remarquer que ce n'est pas là une explication, car Egger ne dit pas sur quoi repose cette tendance. La grande fréquence qu'il attribue aux rêves multipliants me paraît fort exagérée. Qu'il en ait eu beaucoup, soit ! mais on ne trouve aucune trace d'une telle fréquence dans les relations des autres auteurs. Pour moi, je n'ai aucune expérience personnelle de cette variété de rêves.
Cette rareté des observations rend fort difficile la discussion de ce cas. Il n'est guère scientifique de prendre pour exemple les cas imaginaires décrits par les romanciers. Si pourtant on s'en rapportait à leur dire, qui peuvent bien avoir leur origine dans les observations réelles, l'explication de Delbœuf ne serait pas acceptable ou tout au moins pas générale, car elle ne saurait s'appliquer aux cas où l'objet répété à l'infini
dans le rêve est de telle nature qu'il est impossible qu'il corresponde à une impression sensorielle.
Ainsi dans le cas de Jérôme K. Jérôme, le rêveur voit sa propre personne représentée un très grand nombre de fois à tous les âges possibles, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, et tous ces personnages, quoique différents de figure, ont entré eux quelque chose de commun qui leur permet de représenter la même personne.
Il en est de même dans Hoffmann, lorsque le conseiller aulique Tussmann se voit dansant une valse éperdue avec un balai, tandis que tout autour de lui dansent une multitude de petits Tussmann avec autant de balais faits à leur taille. Pourrait-on pour expliquer des cas de ce genre invoquer le souvenir d'impressions plus ou moins analogues qui se produisent parfois quand nous passons entre deux glaces parallèles reproduisant jusqu'à l'infini la répétition de la même image ?
Qu'il y ait, dans ce dernier cas, quelque disposition mentale particulière comme le veut Egger, la chose est possible, car le conseiller aulique était parfaitement gris lorsqu'il fit ce rêve et Hoffmann ne manquait pas d'expérience personnelle en ce qui concerne les rêves d'alcoolique en état de crise. L'ivrogne, dit-on, voit double. Si cela tient au défaut de convergence des yeux, la multiplication des images ne peut aller plus loin, mais nous ne savons pas pertinemment s'il en est ainsi.
Comme conclusion, je dirai que la question du rêve multipliant reste ouverte si tant est qu'il y ait une question du rêve multipliant.