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X. Rêves symboliques

On donne ce nom à des rêves dans lesquels un objet déterminé est représenté, tout comme dans le symbolisme à l'état de veille, par un autre objet qui peut, lui être rapporté par une association plus ou moins immédiate .niais qui est néanmoins très différent de lui. C'est ainsi que dans les premiers temps du christianisme, le Christ était représenté par un poisson et que de nos jours le bonnet phrygien représente la République. Il suffit pour que le symbolisme ait sa signification que l'association d'idées entre les deux objets soit assez rapide, certaine, permanente, pour que l'idée ou image du second fasse toujours apparaître celle du premier, rappelant en même temps le jugement d'identification conventionnel qui les unit l'un à l'autre. Dans le rêve, on n'en cherche pas si long du côté des causes et le rêveur accepte tout fait le jugement d'identification, simplement parce que l'idée se présente à son esprit et qu'il ne la discute pas.

Une introspection attentive m'a montré qu'à l'état de veille ces substitutions reposant sur un symbolisme rudimentaire et tacite sont beaucoup plus fréquentes qu'on ne serait tenté de le croire. Dans les formes parlées ou écrites de la pensée, nous devons les écarter, car nous ne serions pas compris. Mais dans cette forme abrégée qui constitue le langage intérieur, elle se produit très fréquemment. Lorsque dans le rêve notre pensée s'objective sous la forme de tableaux plus ou moins hallucinatoires, cette substitution peut prendre place dans le tableau et constituer une sorte de représentation symbolique parfaitement claire pour nous et qui ne nous choque en rien. Ainsi pourraient s'expliquer certains rêves, sans cela incompréhensibles, comme l'ont montré B. Leroy et Tobolowska. Ils en donnent quelques exemples dont un particulièrement frappant.

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Rêve du Clocher Symbolique. — Le dormeur rêve qu'il est à un banquet en face d'un individu contre lequel il éprouve une violente indignation parce que ce personnage a diffamé une jeune fille à laquelle il porte intérêt. Cette jeune fille est là présente, un peu plus loin, à la table, sous la forme d'un certain clocher avec deux petits clochetons qu'il voit de la façon la plus précise et il ne s'étonne ni de cette représentation ni de la présence de ce clocher parmi les convives. Or, ce dormeur avait l'habitude de donner à son langage intérieur une forme symbolique et plusieurs années auparavant avait écrit que : les idées de ruine morale et de déchéance faisaient apparaître en lui l'image mentale de Saint-Germain l'Auxerrois, dont le clocher présente une certaine ressemblance avec celui qui, dans son rêve, avait pris la place de la jeune fille diffamée. Il y a là une source inattendue d'explications de certaines bizarreries embarrassantes qui se présentent très fréquemment dans nos rêves.

Cet exemple est certainement très démonstratif, mais je crois qu'on ne saurait le généraliser et admettre que toujours le symbolisme du rêve prend appui sur un symbolisme analogue établi à l'état de veille. Tel est le cas, je crois, pour le rêve suivant rapporté d'après Charma, par B. Leroy lui-même.

llèie des Pelotes de Laine. — Une jeune personne rêve qu'elle est un prédicateur lançant du haut de la chaire ses arguments et ses admonestations, mais les uns et les autres sont des pelotes de laine qu'elle manie et combine de diverses façons.

Il semble difficile ici de trouver dans le symbolisme né à l'état de veille une raison logique de celui qui apparaît en rêve. Je crois qu'il ne faut voir là qu'une substitution bizarre survenue au cours du rêve et acceptée sans discussion comme c'est toujours le cas.

HLVLS (Al I OOKISl -

Je citerai encore à l'appui de cette opinion deux rêves personnels, montrant l'un le symbolisme né sur place en quelque sorte d'un tonds d'idées générales, l'autre, le symbolisme résultant de l'intrusion d'un cliché-souvenir dans un tableau qui n'était pas fait pour le recevoir .

Rêve des Artisans Hollandais. — (G février 1914). — Nous sommes au temps de la Terreur ; je suis sur une place publique au milieu d'une foule agitée qui conduit à l'échafaud un certain nombre de personnages accusés de je ne sais quel crime contre la Révolution. Ces personnages sont au nombre de huit : de l'un d'eux, je sais seulement que c'est un noble. J'ai un vague souvenir qu'il était représenté comme les suivants par un symbole, mais je ne puis retrouver lequel. Le second est un bourgeois qui m'apparaît sous la figure d'un tube de canule de Pravaz, long comme le doigt environ , assez gros et doré. La partie de la canule par laquelle il se visserait sur la seringue est absente. Les autres personnages sont six ouvriers hollandais ; ils sont représentés par autant de petits bouts de tubes de plomb, longs comme la moitié du doigt et gros à peu près comme l'index. Ils sont tous enfilés sur un bout de fil d'archal refermé en cercle sur lui-même. Pourquoi et comment le tronçon de canule et ces bouts de tuyau de plomb représentent des êtres humains, je n'en sais absolument rien. Pourquoi l'un de ces objets représente un* bourgeois et les autres des ouvriers hollandais, je l'ignore également, mais je sais tout cela indiscutablement et je n'en cherche pas plus long, pas plus que je ne songe à m'en étonner. D'ailleurs ces objets, personne ne les porte ; ils sont libres au milieu de la foule, à la hauteur moyenne des épaules des personnages qui les croisent, sans aucun lien qui les rattache au sol, et pourtant ils ne tombent pas. Toute la fou-

le se déplace avec eux vers un lieu où doit être l'échafaud. Je me sens pris d'une immense pitié pour ces malheureux et je me mets à haranguer la foule pour obtenir leur grâce. De la première partie de ce discours, je me souviens seulement qu'elle développait des arguments d'ordre général, mais je me rappelle fort bien sinon les termes du moins le sens de la conclusion. L'idée était celle-ci : « Si vous ne vous laissez pas fléchir par mes arguments en ce qui concerne le noble et le bourgeois, au moins ne commettez pas la faute de faire périr les ouvriers hollandais ; relâchez-les pour qu'ils aillent dans leur pays répandre l'idée révolutionnaire ». L'ordonnance grammaticale de ces paroles est tout entière inventée après le réveil, mais l'idée qu'elles expriment est très exactement celle du rêve.

Celui-ci continue et de nombreux épisodes surviennent, dans lesquels les six ouvriers hollandais sont toujours là sous la même forme, mais je crois inutile de rapporter la suite du rêve. J'ajouterai seulement, et ceci n'est pas sans intérêt, que le rêve prend fin après s'être reproduit deux fois plus ou moins semblable à lui-même, (sauf des variantes dans le détail), et de plus en plus estompé, sauf un épisode de clôture très accentué où intervient le général Dumouriez. Et la fin du rêve n'est pas suivie du réveil. Un autre rêve se substitue à lui après une lacune sur la durée de laquelle je n'ai aucune idée. Et le réveil n'a lieu qu'après le second rêve, très court, et où plus rien ne subsiste du premier. Il s'agit d'une dent de sagesse que je fais tomber dans ma bouche en la poussant avec le bout de ma langue.

Voilà un exemple très frappant de rêve symbolique. Ce qui est remarquable et passablement inattendu, c'est que ce symbolisme, quoique né dans le rêve, n'est pas entièrement arbitraire. Il ne viendra certainement à l'idée de personne de symboliser des ouvriers par des bouts de tube de plomb et un bourgeois par une canule

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•dorée, mais si vous n'aviez que ces symboles à votre disposition, vous en feriez certainement l'attribution qui a été faite dans ce rêve.

Rêve de la Plaquette. — (10 avril 1914). — Je rêve ■que l'on m'offre une plaquette commémorative. Je l'examine et j'y vois à gauche une ligure de personnage nu .tenant des palmes ; à droite et en haut sont des inscriptions relatives à mes travaux, mais dont le détail n'est pas resté dans ma mémoire. Ma personne est représentée au centre de la plaquette, je l'y vois sous la forme d'une femme entièrement vêtue, se montrant de dos, assise sur un banc devant une table. Cette femme a une coiffe de paysanne ronde et bien blanche qui cache tout le derrière de la tète ne laissant visibles que quelques cheveux bien noirs. Elle est vêtue d'un caraco de laine noire et d'une grosse jupe de futaine formant derrière un grand nombre de plis serrés. Je la regarde longuement avec intérêt, comme chacun peut regarder un portrait de soi et à aucun moment il ne me vient à l'idée de m'étonner : 1° de voir les couleurs de la coiffe et des vêtements sur une plaquette de bronze \ 2° de me voir représenté sous les traits d'une femme ; 3° de me "voir figuré de dos sur une plaquette commémorative. Une seule chose me cause une surprise très vive et je l'exprime par ces mots pensés mais non proférés : •« C'est étonnant comme j'ai la taille épaisse, je croyais l'avoir bien plus mince », et cette idée continue à occuper mon esprit tandis que je regarde la plaquette sous diverses incidences pour en examiner le détail.

La veille au soir, j'étais allé chez un brave marin de Roscoff dont la femme, vigoureuse gaillarde, m'avait fait tâler ses bras pour me montrer comme ils étaient puissants ; et, de fait, ils étaient si gros que d'une main je n'en embrassais guère que la moitié. Cette femme a les cheveux très noirs et porte une coiffe blanche. Je

ne pourrais préciser le détail de ses vêtements, mais d'une façon générale ils répondent à peu près à ceux, du personnage de la plaquette. Je ne me rappelle pasmètre demandé si elle avait la taille épaisse ou non ou avoir fait réflexion qu'elle était épaisse, ce qui cependant est chose certaine. En regardant le personnage de la plaquette, à aucun moment il ne m'est venu à l'idée que ce pourrait être cette brave femme, pas plus que durant tout mon rêve, dont je ne rapporte ni le commencement ni la suite, je n'ai une seule fois pensé à elle.

Parmi les rêves symboliques dont on a rapporté de nombreux cas, celui-ci est remarquable par le fait dont je ne connais pas d'autre exemple, que le personnage représenté par un symbole était moi-même. Ce n'est cependant pas un rêve de double, car ce qui figure ma personne, ce n'est pas, dans mon rêve, un être vivant, mais une figure gravée. Mon moi réside tout entier dans le personnage qui tient la plaquette et l'examine. Enfin, comme rêve symbolique, il est curieux par le trait du changement de sexe dont je n'ai pas d'autre exemple dans mes rêves.

Ici, l'origine et la nature du symbolisme sont parfaitement claires : je regarde une plaquette qui m'est dédiée et il résulte de là que le personnage principal représenté sur la plaquette ne peut être que moi. Telle est l'origine de l'identification. Si ce personnage était une figure plus ou moins semblable à la mienne, il n'y aurait pas symbolisme parce qu'il y manquerait un des traits essentiels du symbolisme : la différence de figure entre le symbole et l'objet symbolisé. Ici intervient une image fournie par un souvenir récent. Cette image, comme il arrive souvent dans le rêve, prend place dans le tableau et se substitue à l'objet qui devrait naturellement y figurer. Malgré cette substitution, l'esprit du rêveur continue à y voir la représentation de?

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sa propre personne et de là résulte le symbolisme. Fautil y voir une forme particulière exceptionnelle ? je ne le crois pas et serais enclin, me fondant sur les exemples qui précèdent, à distinguer deux sortes de symbolismes dans le rêve, l'une ayant pour type le Clocher Symbolique de B. Leroy, dans lequel le symbolisme du rêve reproduit plus ou moins fidèlement une symbolisation née dans la pensée à l'état de veille ; l'autre ayant pour type le rêve de la Plaquette et contenant tous les cas beaucoup plus fréquents de symbolisation en apparence arbitraire et spontanée. Là, le symbolisme proviendrait, comme je l'ai dit, de l'intrusion illégitime d'un cliché-souvenir dans un tableau qui n'était pas fait pour le recevoir et où il se substitue à l'objet symbolisé qui y occupait une place légitime.

Cette manière d'interpréter les choses m'apparaît bien plus simple et moins aléatoire que celle proposée par Prince Morton qui voit dans la symbolisation non un résultat de causes plus simples, mais une cause plus ou moins mystique résultant d'une tendance de la pensée onirique vers certaines formes d'expression.

Rêve de la Juive au Whisky. — Une femme rêve qu'elle voit une Juive buvant un verre de whisky ; puis .cette Juive se transforme en sa propre mère, armée également d'un verre de whisky ».

L'auteur, partisan de la méthode de Freud, cherche par le procédé analytique de ce dernier à découvrir les dessous de ce rêve et l'interrogatoire fait apparaître les souvenirs suivants : 1° des gens du peuple buvant dans un cabaret ; 2° les réflexions sur les excuses qu'ils trouvent dans leur pauvreté du vice d'ivrognerie auquel ils sont enclins ; 3° le souvenir de la mère du rêveur qui, sans avoir jamais manqué aux règles de la tempérance la plus scrupuleuse, avait l'habitude de placer sur sa table de nuit un verre d'eau aro-

matisée de whisky au sujet duquel on la plaisantait quelquefois.

L'auteur expliquant ce rêve le trouve symbolique : la femme Juive buvant symbolise les indigents se livrant à l'ivrognerie. Puis intervient, partant des pro- • fondeurs de la subconscience, le sentiment qu'en raison de la misère, ce vice est excusable et ce sentiment s'exprime symboliquement par la substitution à l'ivrognesse juive de la mère du rêveur qui en faisant de ce même whisky un usage modéré, ne commettait aucune action blâmable. C'est, me semble-t-il chercher bien loin une explication fort compliquée. N'est-il pas plus simple d'admettre que l'idée de la femme juive tenant son verre a évoqué celle de la mère par une simple association d'idées en raison de la ressemblance des images et qu'ainsi l'image de la mère s'est substituée à celle de la femme juive. Quant à du symbolisme, je n'en vois pas trace dans tout cela.

Je citerai un dernier rêve personnel qui me permettra de résumer à son occasion mon opinion d'ensemble sur la question du rêve symbolique.

Rêve du CJden Empoisonné (nuit du 7 au 8 octobre 1914). — Pour l'intelligence de ce rêve, quelques explications préalables sont nécessaires. J'ai quatre chiens, trois sont de- chiens de berger, à poils raides, le quatrième est un fox-terrier blanc avec quelques taches noires. Il y a quelques années, j'avais une chienne caniche noire, remarquablement intelligente et fidèle, que j'affectionnais particulièrement : elle s'appelait Nina. J'ai dû la sacrifier parce qu'elle était devenue sourde et aveugle. Je n'ai jamais eu de chien jaune à poil ras et aucun des chiens que je connais particulièrement ne présente ces caractères, mais il y a quelques jours, la personne qui me conduit m'avait signalé un chien rencontré dans la rue qui présentait un signalement à peu

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près semblable à celui-là. Je dois ajouter qu'un de mes chiens de berger ayant un tœnia, on devait lui donner une potion ténifuge qui avait été préparée d'avance et qui devait être administrée le lendemain.

Dans mon rêve, la potion ténifuge vient d'être administrée et l'animal qui l'a absorbée présente tous les signes d'un empoisonnement. Il se traîne péniblement, tombe haletant et paraît en proie à de vives souffrances. Il me regarde avec de bons yeux suppliants comme pour me demander de le soulager. J'en suis très profondément affecté ; je le prends, le réconforte par des caresses et des paroles, mais je sens mon impuissance et j'en ai les larmes aux yeux. Ce qui rend ma peine si vive, c'est que cet animal n'est pas un de mes chiens de berger, mais ma chère petite Nina. Or, la dite Nina, qui, dans la réalité, était une caniche noire, se présente dans mon rêve sous l'aspect d'un chien beaucoup plus gros, jaune à poil ras, à corps massif, long, bas sur pattes, ayant l'aspect d'un basset mâtiné. Mais cet aspect ne me trouble pas et ne m'empêche nullement de voir en lui la petite Nina sans qu'un doute quelconque se présente à mon esprit. Réveil.

C'est là un jugement de fausse reconnaissance nettement caractérisé. Irons-nous, pour l'expliquer, invoquer, comme Tannery, un rêve antérieur ? Ce serait chercher midi à quatorze heures, car tous les éléments de ce rêve sont parfaitement clairs : le basset jaune à poil ras, la potion ténifuge, la petite chienne Nina sont fournis par des souvenirs récents ou anciens de la vie réelle, incontestables. L'origine du jugement de fausse reconnaissance est parfaitement claire : trois souvenirs indépendants ayant entre eux un trait commun, celui d être relatifs à des chiens, trait suffisant pour qu'ils s'évoquent l'un l'autre par association d'idées, se sont fait jour dans ma pensée de rêveur et je les ai associés entre eux simplement, parce que c'était la manière

la plus simple de leur faire à tous les trois une place logique dans un tableau unique. J ai accepté cette assimilation qui faisait du caniche noir un basset jaune à poil ras, pour cette simple raison qui intervient si souvent dans l'explication des rêves, que le sens critique esl qod seulement émoussé, mais privé des éléments de souvenirs qui pourraient l'orienter dans la bonne voie. Ces œillères de l'intelligence qui font que le rêveur ne voit que ce qui est devant lui sans rien savoir de ce qui est à côté, n'ont point permis l'intervention d'un souvenir qui eût empêché le jugement de fausse reconnaissance i savoir, que ce basset jaune à poil ras ne pouvait être la petite Mua noire à longs poils. La compassion que me faisaient éprouver les souffrances de ce basset et son œil suppliant, évoquait par association le souvenir de la petite Xina, qui avait si souvent fait naître en moi des sentiments analogues.

Dans ce cas, et sans doute dans beaucoup d'autres le jugement de fausse reconnaissance dans le rêve a pour simple facteur des idées plus ou moins inconciliables, apparues simultanément dans la conscience et fusionnées entre elles parce que la déficience du sens critique empêche de constater le défaut de concordance.

Une explication analogue s'applique, à mon sens, au symbolisme dans le rêve. Ce symbolisme onirique que d'aucuns ont cru soumis aux mêmes règles que le symbolisme raisonné de l'état de veille, n'est rien autre chose au fond qu'un jugement de fausse reconnaissance plus ou moins absurde , accepté par le rêveur en dépit de son absurdité. C'est par un jugement de fausse reconnaissance de cet ordre que des pelotes de laine sont prises pour les phrases d'un prédicateur, qu'un clocher est pris pour une jeune fille et que des fragments enfilés de tuyaux de plomb sont pris pour des artisans.

H. Ellis consacre dans son ouvrage de longues pages

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à la symbolisation non seulement dans le rêve, mais dans la psychologie générale. 11 émet là nombre d'idées intéressantes et, bien que je sois loin de les partager toutes, je crois devoir les mentionner.

La symbolisation étant la représentation d'une chose par une autre différente, il la rapproche des phénomènes d'audition colorée ou de représentation colorée d'images qui ne comportent pas nécessairement une couleur quelconque comme les nombres ou les voyelles. Chez certaines personnes, chaque voyelle, chaque chiffre est associé à une couleur donnée qu'il revêt dans toute image mentale où il prend place. Il y a là un phénomène presque physiologique plutôt que psychologique et qui, dans tous les cas, a ses racines dans les profondeurs de notre constitution nerveuse. Ellis y voit la preuve que la symbolisation est un processus primaire, fondamental, instinctif de la mentalité humaine.

Cette assertion s'appuie encore sur d'autres considérations. La chose apparaît quand nous appliquons à un phénomène d'ordre intellectuel et moral l'épithète qui convient à un phénomène physique provoquant en nous la même émotion, par exemple, quand nous disons qu'un sentiment est profond comme la mer ou qu'il est amer comme le fiel ; le langage de tous les peuples est fondé sur une symbolisation de ce genre. Il est donc naturel qu'on la retrouve dans des conditions auxquelles elle semblerait pouvoir rester étrangère comme le rêve.

Il en est de même pour la musique. Sans convention spéciale et par conséquent en s'appuyant sur le fond même de la mentalité humaine, les idées de « haut » et de « bas » s'expriment par des notes hautes ou basses, les idées de montée ou de descente par des thèmes ascendants ou descendants, et, grâce à une extension un peu plus avancée ces mêmes notes hautes et ces thèmes descendants sont mis en œuvre pour exprimer, les

premiers, tout ce qui s'associe à des images motrices d'ascension : l'orgueil, la joie, l'ambition, la victoire les derniers, aux phénomènes psychiques inverses : l'humilité, la tristesse, la prière, la dépression, la douleur. Par une extension encore plus avancée, les thèmes tournants, enveloppants, rompus, saccadés sont appliqués à l'expression des conditions morales auxquelles conviendraient les mêmes épithètes.

De même encore dans l'audition colorée, on a remarqué que les notes hautes s'associaient plus particulièrement aux couleurs du spectre les plus réfrangibles, par conséquent les sons à vibrations rapides évoquent des couleurs à vibrations rapides. Et cela chez des personnes qui ne savent rien même de l'existence de vibrations pour la formation des sons et des couleurs.

De même encore les formes aiguës évoquent des photismes clairs.

Ce symbolisme physiologique a ses racines non seulement dans les premiers âges de l'humanité, mais dans l'animalité elle-même, où les gestes en rapport avec l'expression des émotions reposent sur un symbolisme de même ordre, c'est-à-dire sur une corrélation entre les conditions morales et physiques auxquelles s'attache un même état émotif.

Dans le rêve, Ellis interprète comme symbolisme les transformations, en général dans le sens de la magnifîcation, de nos impressions sensorielles actuelles qu'il explique par l'émotivité exagérée dans le rêve. C'est ainsi que la boule d'eau chaude sous les pieds devient l'Etna et la piqûre du moustique, un coup d'épée. Cela est très juste, mais c'est un tout autre phénomène que la symbolisation, laquelle n'est nullement en cau^-e ici. Dans la vraie symbolisation, le rêveur, de même que l'homme éveillé, voit par la pensée les deux termes de la comparaison tacite qui est à sa base. Il accepte que le premier, sous-entendu, soit représenté par le deu-

xième, explicite. Ainsi, dans le rêve de Bernard Leroy, le «clocher présent à la table du banquet est bien un clocher, mais il est eu même temps Mlle X...; tandis que dans le cas supposé par Ellis, la boule d'eau chaude en devenant l'Etna, cesse d'être la boule, laquelle n'est aucunement présente à la conscience du dormeur. Il y a donc là transformation et non représentation, ni par conséquent symbolisation.

Saul en ce qui concerne ce dernier point, les idées d'Ellis me paraissent parfaitement justes et elles éclairent heureusement le problème de la symbolisation à l'état de veille. Mais leur application aux rêves dits symboliques me paraît moins exacte.

Freud a dit que les conditions de la symbolisation onirique sont les mêmes que celles du symbolisme à l'état de veille. Je suis d'un avis exactement contraire, parce que, dans l'état de rêve, intervient une condition dominante, absente à l'état de veille. Lorsque l'association des idées présente simultanément à l'esprit du rêveur deux images, il n'est pas nécessaire que celles-ci soient reliées entre elles par les conditions qu'exigent les lois du symbolisme à l'état de veille pour que l'esprit du rêveur les fusionne. En peut-on demander une preuve plus convaincante que celle fournie par le rêve de l'Homme à la Tête de Bois, où l'on voit une bûche mal écorcée apparaissant à côté d'une figure d'homme normale, se jeter su!' elle et la transformer en une figure d'homme à tête de bois ? Cela tient à ce que l'esprit du rêveur n'a pas les mêmes exigences logiques que celui de l'homme éveillé et lorsque deux images se présentent simultanément à lui, c'est affaire de hasard, c'est-à-dire de conditions multiples, minimes, indéfinissables, qu'il les maintienne séparées ou qu'il les fusionne. Dans ces conditions, il me semble que si on va au fond des choses, il n'est pas justifié de parler d'un symbolisme à l'état de rêve. Que l'on conserve si l'on vem la dénomi-

nation commode de rêve symbolique, mais que l'on sache bien qu'il n'y a là au fond qu'un résultat particulier de l'association des idées.

Ce long sous-chapitre du rêve symbolique a été écril à une époque où mes idées sur cette question étaient en voie d'évolution et il me semble que sa rédaction se ressent des conditions de cette période d'enfantement. Depuis, cette évolution s'est achevée dans mon esprit et, dans une conférence que j'ai faite il y a quelques mois dans l'amphithéâtre de l'Institut Général de Psychologie, je retrouve ces mêmes idées, mais exprimées d'une manière bien autrement simple, claire et catégorique. Je demande la permission de lui faire quelques emprunts qui seront comme la conclusion finale de ce souschapitre.

Le symbolisme joue dans la mentalité humaine un rôle considérable, beaucoup plus vaste qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord. Nous vivons dans le symbolisme. Toutes les décorations, tous les insignes, depuis l'étole du prêtre jusqu'au bâton du maréchal sont des symboles ; il en est de même pour bien des pièces du costume : voile de deuil des veuves, couleur noire de leur vêtement, robes blanches des communiantes, couronne de fleurs d'oranger des mariées, etc., — les bagues, les bracelets ; et le chapeau haut de forme est un symbole indiquant que les occupations du porteur ne sont pas manuelles. Notre langage en est tout imprégné : quand nous disons qu'un ton est chaud, qu'une couleur est criarde, qu'une voix est aigre, quand nous disons « s'élever jusqu'à la gloire », « descendre jusqu'au crime », « sombrer dans l'abjection », « se murer dans son silence », « n'avoir pas froid aux yeux » etc., etc., nous faisons du symbolisme. Havelock Ellis a écrit sur ce sujet un chapitre très suggestif dans son livre. Je recommande sa lecture. Il suffit donc pour expliquer les rêves symboliques d'admettre que nous

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transportons, dans le rêve, celte tendance au symbolisme qui caractérise notre mentalité à l'état de veille- Ce serait fort bien, mais certaines difficultés se présentent. D'abord il faudrait admettre que notre tendance au symbolisme s'exagère énormément dans le rêve. Les exemples cités plus haut montrent un symbolisme singulièrement hardi, si hardi qu'il ne serait absolument pas reconnâissable sans le témoignage du rêveur.

Mais voici qui est plus embarrassant encore. Egger rêve qu'il est en présence d'un jeune homme blond, doux, timide, à l'air modeste, réservé, et reconnaît en lui Gambetta. Au réveil, il cherche à expliquer cette assimilation absurde par la théorie de Tannery. Il reconnaît-avec raison que l'explication manque son but, car elle reporte la difficulté à un rêve antérieur, sans l'alléger en rien. On pourrait supposer que dans un rêve antécédent oublié, on lui aurait présenté ce jeune homme comme étant Gambetta. La crédulité, l'absence d'esprit critique dans le rêve, rendrait la chose possible, mais il ne faut pas oublier que cette tierce personne qui lui aurait présenté le jeune blondin comme étant Gambetta, dans un rêve antérieur, n'eût été qu'une tierce expression de la propre personnalité d'Egger.

Et ce serait lui encore, Egger, qui soujs la forme de cette tierce personne aurait assimilé au fougueux tribun ce jeune blondin timide et réservé. La difficulté demeurerait entière. Reste l'explication par le symbolisme. Mais il faut admettre alors un symbolisme par antiphrase comme lucus a non lucendo. Mais l'explication devient arbitraire et tirée par les cheveux. La vérité est beaucoup plus simple. Tout cela s'explique le plus aisément du monde par la fusion des images visuelles et des images verbales dans le rêve. (Voir pour le développement de cette idée le chapitre iv.

Dans le cerveau d'Egger endormi, des souvenirs, ou "des fragments réassociés de souvenirs, ont fait surgir

l'image du jeune homme blond à l'air timide et réservé ; d'autre part, pénètre sur la scène de la conscience, par une autre porte, et issue de tout autres éléments, l'image verbale de Gambetta. Ces deux images, l'une hallucinatoire et visuelle, l'autre purement verbale, se rencontrent sur la scène. A l'état, de veille, le bon sens, la logique, les souvenirs historiques, les eussent maintenues séparées et indépendamment coexistantes, car il n'y a aucune possibilité que ce jeune homme soit Gambetta ; mais l'esprit du rêveur n'est pas si lucide, si bien armé pour la critique, si soupçonneux, si méfiant, si averti ; il est crédule et complaisant, et laisse le nom de Gambetta se fusionner avec l'image du jeune blondin, de telle façon que l'une s'identifie avec l'autre, et le jeune blondin devient Gambetta, sans que nous songions, je ne dis pas à protester, mais même à nous étonner.

Les raisons de la fusion de deux images que rien n'empêche de se fusionner, mais qui pourraient semblet-il aussi bien coexister séparées, ont leur source dans les profondeurs de notre psychisme, d'après une loi qui se retrouve à chaque instant, dans la physiologie aussi bien que dans la psychologie, et qui se retrouveaussi dans certains systèmes mécaniques matériels, tels que l'agencement des bulles dans la mousse de savon, des trabécules dans le tissu spongieux des os, etc., etc. C'est la loi du moindre effort d'après laquelle tend à se réaliser entre les éléments d'un système, la forme d'équilibre qui assure le moindre effort, la moindre tension, les aires minimales.

Dans le rêve actuel, la connaissance de la présence simultanée, dans la conscience, d'éléments indépendants, exige de la part du sujet un effort notable ; c'est pour cela qu'il assemble les fragments de souvenirs en un tout cohérent, et fait surgir, par exemple, l'image d'un jeune homme du souvenir d'un jeune chien, la cou-

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leur blonde, d'un pain vu à la devanture d'un boulanger, l'air timide, d'une jeune fille rencontrée dans la rue, de même qu'il forme le nom de Gambetta par le hasard des assonances les plus imprévues (voir le rêve des Kilos- Lotos de Maury). Retenir dans la mémoire dix lettres indépendantes, ou des chiffres sans lien entre eux, réclame un effort considérable ; l'effort devient minime si ces dix lettres ou chiffres sont associées de manière à former un nom connu ou quelques dates célèbres. D'une façon générale une conception est d'autant plus laborieuse que ses éléments sont plus multiples, plus divers, plus indépendants, elle l'est d'autant moins qu'ils sont réunis par des liens associatifs plus nombreux et plus naturels. A l'état de veille, le sens critique exige que ces liens associatifs soient raisonnables. C'est la base de la mnémotechnie ; mais dans le rêve le sens critique endormi accepte les associations les plus saugrenues, et se contente, au besoin, de la seule coexistence côte à côte. C'est ainsi qu'un jeune homme blond et timide peut devenir Gambetta, des pelotes de laine les arguments d'un prédicateur, la jeune fille un clocher d'église, et les tubes de plomb des artisans hollandais.

Cette théorie a sur celle du symbolisme l'avantage, à mon sens, décisif, qu'elle fait appel non à l'exagération de certaines particularités du psychisme dans l'état de veille, mais au contraire à une simplification, à une condition plus rudimentaire de ce psychisme ; et aussi qu'elle fait appel non à des propriétés arbitraires et compliquées, mais à un fonctionnement très simple, fondé sur des lois très générales.

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