XI. Ilèu es Divinatoire, Prophétique, Prémonitoire
Les trois sortes de rêves indiquées sous ce titre sont des variétés d'une même espèce. Le rêve est divinatoire
lorsque l'événement qu'il fait connaître au rêveur s'est accompli antérieurement ou se produit au même moment. Il est prophétique lorsque cet événement se produit dans l'avenir, et prémonitoire s'il a le caractère d'un avertissement utile au rêveur et non d'une information qui n'intéresse que sa curiosité.
La première sorte diffère des deux autres en ce que la prétendue divination peut n'être qu'une réminiscence, le retour d'un souvenir non reconnu comme tel. Mais à cela près, les trois sortes se ressemblent et peuvent être traitées simultanément.
Le nombre des rêves de ce genre est très considérable, mais le nombre de ceux parfaitement authentiques et significatifs l'est beaucoup moins. Comme les remarques auxquelles ils donnent lieu sont à peu près partout les mêmes, nous en donnerons seulement quelques exemples aussi typiques que possible et tels qu'on puisse les considérer chacun comme résumant un grand nombre de cas analogues, en sorte que l'exposé et la discussion soient valables pour tous les cas de la même catégorie.
Rêve de Guibal, rapporté par Flammarion. — M, Guibal, agent-voyer à Bélizaire (Algérie), étant en tournée dans le Cantal, rêve vers midi qu'il entend une voix qui lui dit : « Ton père est mort ». Le surlendemain, il reçoit la dépêche l'appelant vers son père gravement malade d'une fluxion de poitrine. Il n'arrive que dix heures après le décès et remarque que s'il était parti à la suite de son rêve, il aurait pu passer trente-six heures auprès de son père encore vivant.
Ici la concordance entre le rêve et la réalité objective porte sur un seul point : le fait de la mort.
Voir le rêve de Chabry.
Rêve de Sophie Herrenberg, rapporté par Flamma-
RÊVES CATÉGORISÉS 421
rion. — Elle voit en rêve deux dames de ses amies en grand deuil. Quelques jours après, elle apprend le décès du frère de l'une, mari de l'autre, la nuit môme du rêve. La mort avait eu lieu à Moscou, les deux dames étaient en Allemagne, et elle-même à Mitau (Russie).
C'est le même cas que le précédent, mais il s'y ajoute une précision particulière de la concordance chronologique.
Rêve du cousin de Macario. — M. 0..., cousin de Macario, habitant Moulins, rêve que Madame Macario et sa fille prennent le train «pour aller aux eaux de Bourbon. Ayant grande confiance en ses rêves, il dit à sa femme à son réveil que ces dames passeront aujourd'hui par Moulins se rendant à Bourbon, et ne manqueront pas de venir les voir. Cependant, personne ne vient, mais cela n'ébranle pas sa confiance et il pense : « Ce sera pour demain ». Le lendemain, même déception. Il se rend au bureau de la diligence et apprend qu'effectivement ces dames étaient arrivées la veille et reparties le soir pour Bourbon.
La concordance est plus extraordinaire, car elle porte sur deux personnes, la conformité chronologique est exacte et surtout le fait est plus insignifiant et a ainsi moins de chances d'être évoqué en rêve par une appréhension.
On pourrait citer ici le curieux rêve du Demi-Cercueil de Revel.
Rêve de Pierre Conil, rapporté par Flammarion. — ■ Pierre Conil, élève de 7e au lycée Saint-Louis, en 1844, rêve une nuit qu'il est transporté à Courbevoie dans une chambre où son oncle est couché, entouré de son frère, de sa belle-sœur et d'une vieille servante. Se sentant mourir, l'oncle adresse à son frère et à sa bellesœur ses dernières recommandations, dont certaines
relatives a P. Conil et que celui-ci entend parfaitement. A la servante, il remet une bourse. Celle-ci lui conseille d'appliquer sur son œil droit, fermé par le voisinage d'une tumeur, une médaille bénite et l'œil s'ouvre quelques minutes. 11 envoie chercher un prêtre, se confesse, puis commence une agonie dont le rêveur voit tous les détails. L'enfant se réveille à deux heures du matin les yeux pleins de larmes, mais ne croyant pas à son rêve. Cependant, le dimanche matin, un vieil ami de la famille vient le chercher et lui apprend la nouvelle de la mort survenue à l'heure précise où il s'était réveillé. Arrivé chez ses parents, il se fait raconter les faits qui ont précédé la mort et raconte lui-même son rêve. Il se trouve qu'il y a conformité entre les deux narrations jusque dans les plus menus détails.
Or, tout ce que Pierre Conil savait avant son rêve était que son oncle souffrait d'une tumeur qui s'était montrée d'abord sur le cou, derrière l'oreille, avait peu à peu envahi la joue et gagné la tête.
Ici, les concordances sont tellement précises et nombreuses qu'il est impossible de les mettre sur le compte du hasard. Mais il faut noter que c'est un rêve de notation très différée, car il eut lieu en 1844 et fut publié pour la première fois dans le Voltaire du 18 février 99. Combien n'y eut-il pas dans ce grand intervalle de narrations de plus en plus embellies ! A noter que le rêveur appartient au monde du journalisme et non à celui de la science. Sans doute si ce cas pouvait être passé au crible, constaterait-on qu'une bonne part des concordances merveilleuses s'évanouit et que les autres trouvent une explication plus ou moins simple que l'on ne peut plus retrouver aujourd'hui.
Bien instructif à ce point de vue est le rêve suivant :
Rêve d'Obry. (Dr Liébault). — Une des clientes de Liébault rêve qu'étant en train de se noyer, elle est
RÊVES CATÉGORISÉS 423
sauvée par un personnage nommé Obry, dont les traits restent fortement gravés dans sa mémoire. Quelques années plus tard, elle rencontre un individu ressemblant trait pour trait à son sauveur et répondant au nom d'Obry.
Ici la concordance ne porte que sur deux points : le nom et la ressemblance. Mais en réalité elle est encore bien plus inexplicable que celle du rêve précédent, car la conformité de nom et surtout celle des traits du visage supposent un nombre considérable de points communs entre le rêve et la réalité. Mais ici il fut établi •que cet Obry vivait depuis longtemps à quelques kilomètres de l'habitation de la dame ; en sorte que très probablement elle l'avait un jour rencontré, avait entendu son nom et avait aussitôt oublié cette circonstance insignifiante inhibée par quelque impression intercurrente. Puis ce cliché avait reparu en rêve et s'était trouvé par hasard associé à une scène de sauvetage dont les éléments avaient été fournis par quelque circonstance tout à fait différente de la vie de la dame.
Il n'y a rien de certain dans cette explication, mais combien elle est plus simple et par conséquent plus probable que celle qui invoquerait des coïncidences impossibles ou des influences extra-scientifiques.
Comme exemple de la manière curieuse et tout à fait imprévue dont peuvent s'expliquer de la façon la plus naturelle des choses qui pourraient sembler échapper à toute interprétation scientifique, je rapporterai l'observation suivante due à Aug. Lemaître.
Pseudo-rêve du Dossier de Fauteuil. — Le jeune Léon a été sujet pendant son enfance à des cauchemars et à des hallucinations qui ont brusquement disparu à la suite d'une scarlatine et qui ont fait place à une psychose très particulière. Le jeune Léon est d'ailleurs 1res myope, doué pour les études littéraires, tout à fait
42i LE RÊVE
inapte aux, sciences exactes et souffre d'une céphalée continuelle. Le phénomène qui se produit chez lui est très fréquent, en moyenne deux ou trois fois par jour et jamais il ne se passe une semaine sans qu'il se présente plusieurs fois. Pendant que Léon se livre à une occupation banale quelconque, brusquement passe dans son esprit comme un éclair durant moins d'une seconde et sous la forme d'une vision très exacte jusque dans ses plus menus détails, le souvenir d'un rêve qui, antérieurement, lui a montré le tableau qu'il a actuellement sous les yeux.
Citons-en un seul comme exemple particulièrement remarquable, parce qu'il s'est passé sous les yeux de l'auteur du mémoire.
Léon vient rendre visite à son maître. Il s'assied dans un fauteuil. Tout à coup, au milieu d'une phrase, il se lève du fauteuil et s'écrie naïvement : « Vous avez justement un fauteuil avec la même draperie, les mêmes fleurs rouges et exactement les mêmes dessins que j'ai vus en rêve il y a un mois. J'ai très bien vu tout cela, mais seulement depuis le pourtour d'en haut jusqu'ici à la hauteur des bras ».
Il semble évident que la vision des dessins du fauteuil s'était inscrite dans son esprit pendant le trèi court espace de temps où ce siège lui avait été présenté pour s'y asseoir. Ce qui constitue chez Léon l'erreur de son psychisme, c'est de reporter à un rêve antérieur le souvenir d'une vision oui s'est produite chez lui à l'état de veille pendant que la conscience était distraite et à un moment beaucoup plus rapproché qu'il ne croit du moment actuel. Dans tous les cas cités en effet, l'impression interprétée comme un rêve se produit presque au même moment que l'impression de reconnaissance et Léon la localise dans le temps à une date bien antérieure remontant à plusieurs jours, plusieurs semaines et jusqu'à une année.
RÊVES CATÉGORISÉS 425
La multiplicité de ces actes de paramnésie chez un même individu et dans des circonstances dont certaines sont très éloquentes montre très bien leur nature de psychisme aberrant et presque morbide. Mais supposons qu'un seul cas très net, très frappant se produise chez une personne parfaitement digne de foi et ce sera un cas bien avéré de rêve prémonitoire qui viendra enrichir la liste déjà longue des rêves de ce genre.
Il est à remarquer que les rêves prémonitoires prophétiques les plus difficiles à expliquer ne sont jamais accompagnés d'une documentation présentant une suffisante garantie. Aussi croyons-nous intéressant d'examiner un cas où ces garanties ne laissent rien à désirer.
Rêve de Kasan. — Nous le rapportons d'après l'excellente étude qui en a été faite par Flournoy en supprimant tout ce qui est étranger à la question de la prophétie et résumant le plus clairement possible ce qui est relatif à celle-ci.
A Kasan, habite Mme Moratief, qui a deux filles dont elle a confié l'instruction à Mme Buscarlet. Dans la même ville est un Institut Impérial de demoiselles dont la direction appartient à Mme Nitchinof. Entre ces trois dames se sont établies des relations très amicales. En août 11883, après trois ans de séjour chez Mme Moratief, Mme Buscarlet quitte Kasan et vient s'établir à Genève. Mme Moratief sera obligée de terminer à l'Institut Impérial l'instruction de ses filles. Les dates vont devenir l'important événement de la narration qui suit. Aussi les avons-nous relevées avec soin et traduites en nouveau style pour éviter toute confusion.
Dans la nuit du 21 au 22 décembre, Mme Buscarlet fait un rêve et dès le 22, ainsi qu'eu fait foi la date de sa lettre, elle écrit à Mme Moratief et lui raconte son rêve. Voici le passage de sa lettre qui le concerne :
« Cette nuit, j'ai fait un drùle de rêve que je veux
vous raconter, non que j'y attache une importance quelconque, mais seulement parce que c'est drôle. Vous et moi étions sur un chemin dans la campagne, lorsque passa devant nous une voiture d'où sortit une voix qui vous appela. Arrivées près de la voiture, nous vîmes Mlle Olga Popoï couchée en travers, vêtue de blanc avec un bonnet garni de rubans jaunes. Elle vous dit « Je vous ai appelée pour vous dire que Mme Xitchinof quitte l'Institut le 17 ». Puis la voiture continua de rouler. Que les rêves sont parfois burlesques ! »
En nouveau style, la date annoncée dans cette lettre pour le départ de Mme Xitchinof est le 29 décembre, soit sept jours après le rêve. La lettre est partie de Genève le 24 décembre et arrivée à Kasan le 1er janvier 1884, ainsi qu'en font foi les timbres à dates apposés par la poste sur l'enveloppe de la lettre qui a été conservée. Or, le 29 décembre, au jour précis indiqué par la lettre de Mme Buscarlet, Mme Xitchinof quittait en effet l'Institut, mais dans son cercueil, étant décédée de la veille au soir. La preuve en est fournie par la lettre également conservée écrite par M. Moratief en réponse à Mme Buscarlet et datée de ce même 1er janvier. Voici cette lettre :
«Xous venons de recevoir vos lettres, bien chère Madame, et c'est au lit que ma femme les a lues... Xon, chère Madame, il n'est pas drôle, il n'est pas burlesque, hélas, il est étrange, il e.-t frappant, stupéfiant, votre rêve du 1022 décembre. Madame Xitchinof, la chère, la pauvre Madame Xitchinof, a quitté l'Institut, en effet, le 17, mais pour ne plus jamais y rentrer. La fièvre scarlatine, accompagnée de diphtérie, nous l'a enlevée en trois fois vingt-quatre heures. Elle est morte le 16 à onze heures 3 4 du soir, et à deux heures du matin, le 17 (n'est-ce pas étrange ?), on a emporté son corps dans la chapelle avoisinante. On a craint la con-
RÊVES CATÉGORISÉS 427
tagion pour L'Institut, voilà pourquoi on s'est tant dépêché ».
La vérité de cette coïncidence est confirmée par deux autres lettres conservées également, adressées à Mme Buscarlet, l'une par K... et datée de ce même 1er janvier, l'autre du Prince AI..., datée du 8 janvier.
Tels sont les faits. C'est là incontestablement un rêve prémonitoire et qui ne laisse place ni à la supercherie ni à la déformation involontaire des faits. Mais dans quelle mesure l'est-il ? Et l'est-il de telle manière qu'il soit nécessaire pour l'expliquer de recourir à des influences mystérieuses comme la télépathie ? Flournoy discute très minutieusement l'explication par coïncidence et l'explication télépathique et juge prudent de ne pas se prononcer. Cette réserve nous paraît excessive et autant elle serait excusable s'il y avait entre le rêve et la réalité objective une conformité exacte portant sur des points nombreux, autant elle paraît inutile dans le cas actuel.
Il faut noter en effet que dans son rêve ni dans sa lettre, Mme Buscarlet ne donne au départ de Mme Nitchinof la signification d'un décès et grande a été sa surprise quand elle a appris que Mme Xitchinof avait quitté non seulement l'Institut, mais la vie. Flournoy a émis l'idée que le rêve de Mrae Buscarlet pouvait avoir été suggéré à celle-ci par une vague appréhension. Il ne me semble pas que cette hypothèse allège la difficulté du problème. Elle ne tire d'abord pas une certaine vraisemblance de la nature des événements : nous savons que Mme Nitchinof jouissait d'une excellente santé et elle a été emportée par une maladie brusque qui ne pouvait se manifester d'aucune façon dans l'habitus de cette dame lorsque M"** Buscarlet la fréquentait six mois auparavant. Elle est tombée malade le 25 quand la lettre de Mme Buscarlet était déjà partie. D'autre part, cette hypothèse attribue d'une façon d'ail-
leurs tout à fait gratuite au départ rêvé de Mme NÎtchi-
nof la signification dune mort qui accentue la coïncidence entre le rêve et le fait réel. Il sembJe bien plusnaturel de ne voir là qu'une simple coïncidence et toute lu question se réduit à savoir s'il est légitime d'attribuer à celle-ci de tels effets, en excluant ainsi les influences mystérieuses dont de tels rêves pourraient être la manifestation.
En somme, le rêve de Mme Buscarlet est en lui-même assez banal et tel qu'on en fait tous les jours ; c'est dire que le nombre total des rêves plus ou moins semblables est considérable. Rien donc de bien extraordinaire à ce que Mme Buscarlet, qui avait connu Mme Nitchinof, ait rêvé d'elle et que dans son rêve se soit introduilc l'idée de son départ. Il n'y a là qu'une demi-concordance, car départ et mort sont choses analogues mais non identiques. La concordance reposant sur le jour du mois où le départ a eu lieu est plus remarquable mais elle ne multiplie que par trente la difficulté de l'explication, ce qui revient à dire que sur trente rêves prédisant un événement, un en moyenne donne le jour du mois juste par les simples lois de la probabilité. Et celui-là seul est retenu parce qu'il frappe l'esprit.
Cette explication ne présente-t-elle pas moins d'invraisemblance et de difficulté que celle qui fait intervenir un fluide mystérieux ou des ondes vitales qu'aucune expérience précise n'a pu mettre en évidence ?
La question ainsi posée ne se limite pas au rêve. Elle est la même dans tous les cas de prophéties dont on trouve des exemples innnombrables à l'actif de l'hypnotisme, de la chiromancie, voire des cartes et du marc de café. Si parmi ces nombreuses prédictions, la plupart ne constituent qu'un fatras sans valeur, il en est quelques-unes qui échappent à toute critique et sont profondément troublantes. Qu'on lise à ce propos
RÊVES CATÉGORISÉS « 429
l'observation de Liébault n° lxxiii du 7 janvier 86, rapportée par Flammarion (p. 564).
Examinons brièvement cette question qui nous paraît en somme assez simple. La prophétie n'est pas toujours miraculeuse ; il y a une prophétie scientifique. N'est-ce pas un acte prophétique que l'annonce précise par les astronomes des éclipses futures et du retour des comètes disparues ? Elle est possible parce •que les causes de tels événements sont assez simples pour ne pas dépasser la portée de l'esprit humain. Tout événement futur est relié aux événements actuels de telle manière que l'on pourrait les prédire à coup sûr si l'on voyait clair dans l'enchevêtrement des causes multiples et variées qui constituent le prétendu hasard, comme les astronomes ont réussi à voir clair dans la , combinaison des causes simples et uniformes qui régissent le mouvement des astres. Il est des cas où ces causes, quoiqu'encore passablement nombreuses et variées, laissent prévoir leurs résultats, c'est lorsqu'une ou un petit nombre d'entre elles sont assez prédominantes pour qu'on puisse négliger les autres : c'est ainsi qu'un médecin faisant appel à tous les éléments de diagnostic que comporte la science moderne, peut affirmer presque à coup sûr que tel malade sera mort dans une heure, dans un jour, quelques semaines ou quelques mois.
Mais il est des événements chez lesquels la complexité et la diversité des causes est telle qu'il est impossible de les prévoir : par exemple, le nombre de pages qu'aura le Compte-Rendu de l'Académie des Sciences de telle semaine, tel mois à venir. Cependant s'il se trouvait qu'un grand nombre de personnes s'intéressassent à cette prédiction, il arriverait probablement que quelques-unes d'entre elles prédiraient juste. Si, par exemple, le nombre de pages ne dépasse jamais 150 et ne tombe jamais au-dessous de 10 et qu'il
se trouve 1 iO personnes faisant chacune une prédiction différente, l'une d'elle prédira juste. Il est certains almanachs populaires indiquant vers la fin de chaque année le temps qu'il fera chacun des jours de l'année suivante. Si l'on se donnait la peine, après l'année écoulée, de vérifier tous ces résultats, on en trouverait vraisemblablement une notable proportion exacte ; viendra-t-il à l'idée de qui que ce soit de voir là la preuve que les auteurs de ces almanachs avaient quelque science mystérieuse de la prédiction du temps ?
Si je me laisse aller à rappeler ces choses que tout le monde sait, c'est parce qu'elles permettent une conclusion légitime qui est trop souvent contestée. Quand, pour justifier la réalisation d'une prophétie, le savant invoque la coïncidence, on est tenté en général de voir là une échappatoire. Or, cela est parfaitement inexact. La coïncidence a ses droits au même titre que toute loi physique ou naturelle. Rien n'est plus injustifié que l'opinion courante d'après laquelle invoquer la coïncidence fortuite est faire appel à l'arbitraire, à une cause verbale, à une mauvaise raison mise en avant faute de mieux. Les droits du hasard peuvent être calculés avec une précision qui devient très nette quand on opère sur un nombre de cas suffisamment élevé et le calcul des probabilités donne le moyen de l'exprimer en chiffres.
Tâchons de donner par des exemples quelques précisions sur ces points.
Dans les cas les plus simples, l'intuition suffit pour saisir la vérité : si l'on met dans un sac cinquante boules rouges et cinquante noires et que l'on tire un- grand nombre de fois une boule en la remettant chaque fois dans le sac après avoir noté sa couleur, on tirera à peu près autant de boules rouges que de noires ; on tirera une rouge en moyenne une fois sur deux et les probabilités de tirer la couleur rouge désignée d'avance
RÊVES CATÉGORISÉS 431
esl 1 2. Si l'on tire deux boules successivement, la chance de tirer deux fois de suite une boule rouge est 1 2 de 1/2 ou 1/4. La chance de tirer trois boules rouges de suite est 1 2 de 1. 4 ou 1/8 ; celle de tirer quatre, cinq, six, dix rouges de suite est 1/16, 1/32, 1/64, 3 1024. Cela se peut généraliser en disant que la chance de réaliser plusieurs points de concordance entre la prévision d'un phénomène et le phénomène lui-même s'exprime par le produit des chances individuelles de chacun des points de concordance envisagées séparément. Dans le cas cité dIus haut, le ioueur à la roulette qui attendra une série de dix rouges consécutives pourra raisonnablement espérer voir son attente se réaliser une fois sur un millier de coups, c'est-à-dire une fois en cinq jours à raison de deux cents parties par jour. Il est nombre de chances assez simples pour pouvoir être exprimées avec précision par une fraction. Ainsi la chance qu'un phénomène donné aura lieu tel jour de la semaine s'exprime par 1/7, celle qu'il aura lieu dans tel ou tel mois de l'année par 1/12, tel jour du mois par 1/30, tel jour de l'année par 1/365. La chance de deux borgnes d'être privés du même œil est de 1/2 ; celle de gagner un lot à la loterie s'exprime par le rapport du nombre des lots au nombre total des billets... Si l'on jette mille fois deux dés ensemble, un calcul fort simple montre que si l'on additionne les points fournis à chaque coup par les deux dés, le total six aura chance d'apparaître cent trente-neuf fois et on dira que la chance de six est 139/1000 ou 0,139. Le calcul des chances complexes, tel que par exemple : combien de fois après mille coups de dés obtiendra-t-on un total six suivi d'un total neuf est non moins aisé à déterminer. Les chances du six seul sont 0,139, celles du neuf seul 0,111, celles d'un six suivi d'un neuf seront 0,139 x 0,111 ou 0,015.
On peut ainsi déterminer les chances d'un événe-
ment comportant un nombre de conditions plus ou moins élevé, mais il faut pour cela que la chance de chacune des conditions prises séparément soit connue. Dans le cas des dés, on sait que pour chacun des dés en particulier, chaque face a la même chance que les cinq autres, ce qui permet de dire que sa chance individuelle est 1/6.
Les faits de la vie sont en général beaucoup trop complexes pour que l'on puisse déterminer leur probabilité individuelle avec quelque précision. Mais on a cependant une notion de cette probabilité qui n'est pas absolument arbitraire parce qu'elle repose sur la connaissance approximative de sa fréquence relative. Ainsi les probabilités pour qu'un homme de cinquante ans meure avant d'avoir atteint sa cinquante-et-unième année est bien connue : elle est fournie par les tableaux statistiques des Compagnies d'Assurances sur la Vie, mais elle n'a pu être déterminée que d'une façon empirique.
Appliquons à un cas concret les données ci-dessus : Une personne rêve que son père, âgé de cinquante ans, meurt. Quelle chance y a-t-il pour que ce phénomène se réalise le lendemain de ce rêve ? Si la survie probable à cinquante ans est je suppose de quinze ans, la chance pour que la mort survienne telle ou telle de ces quinze années est par une première approximation de 1/15. Mais à mesure que les années s'écoulent, les chances de survie diminuent, aussi les chances pour qu'il meure avant qu'il ait atteint sa cinquante-et-unième année sont-elles moindres que 1/15. Sans nous donner la peine de recourir aux tables statistiques invoquées ci-dessus, supposons qu'elles soient de 1/50 et admettons pour ne pas introduire d'inutiles complications que ces chances soient égales à elles-mêmes tout le long de l'année pour se modifier par saut brusque à la fin de chaque année ,1a chance que cet homme meu-
RÊVES CATÉGORISÉS 433
tre le jour même où ce rêve a eu lieu est 1/50 x 1/365 ou 1/18250. Ainsi il suffit d'environ 18000 rêves de ce genre pour qu'il soit raisonnable d'en attendre une fois la réalisation sans qu'il soit besoin de faire appel .à aucune force mystérieuse : soit un pays où il y ait environ 18000 pères âgés d'environ cinquante ans ; supposons qu'ils aient en moyenne chacun deux enfants et admettons (ce qui ne semble pas bien excessif) qu'il arrive en moyenne une fois en dix ans que l'on voie en rêve mourir son père ; on voit qu'il sera raisonnable d'attendre la réalisation d'un pareil rêve une fois par cinq ans. Parmi les autres rêves de ce genre, «n grand nombre ne se seront pas réalisés du tout et •certains se seront réalisés avec une concordance moins exacte. Si l'on tient compte de ce que les cas de nonréalisation sont rapidement oubliés, de ce que ceux de demi-réalisation sont le plus souvent arrangés dans les narrations successives dans le sens d'une concordance plus exacte, on voit que les histoires de ce genre que l'on entend raconter un peu partout s'expliquent suffisamment par la simple coïncidence fortuite sans qu'il y ait lieu de faire appel à des facteurs surnaturels.
Il faut ajouter que dans bien des cas la coïncidence fortuite n'est pas le seul facteur entrant en jeu et que •des causes d'un autre ordre viennent lui prêter mainforte. Il se peut que dans le cas où le rêve susdit se sera réalisé, quelque pressentiment bien naturel soit intervenu, si par exemple l'état de santé du père causait des inquiétudes, si l'enfant était grand rêveur, nerveux «t imaginatif. Dans ce cas, la chance de 1 sur 18000 peut s'accroître largement.
Une conclusion ••formelle est impossible et (chacun conclura un peu d'après sa tournure d'esprit. Pour moi, j'ai l'impression nette qu'aucun des rêves dits prophétiques rapportés par la chronique ne se soustrait de façon évidente à une explication naturelle dans laquelle
interviennent les pressentiments justifiés, la cénesthésie du rêveur, les adaptations ultérieures conscientes ou inconscientes et pour le reste la coïncidence dont les droits ne sont pas en général appréciés à leur juste valeur.
Depuis de longues années, mon attention se porte sur les rêves prophétiques. J'en ai eu plusieurs qui au. réveil se présentaient à moi comme pouvant avoir cette signification (émotion intense, vivacité des images, précision des faits, etc.). Il s'agissait toujours de la mort de quelque parent ou ami. Je les ai notés aussitôt avec soin. Une fois même j'en ai écrit une relation datée que j'ai confiée à la poste sous forme de lettre recommandée, adressée à moi-même pour lui conférer une date authentique, et non ouverte à la réception. Jamais aucun de ces rêves ne s'est réalisé. Aussi me semblèje autorisé le jour où cette éventualité se réaliserait à la mettre sur le compte d'une concordance fortuite, à moins que la multiplicité et la précision des points de contact ne viennent rendre suspecte cette explication.
Ce qui précède s'applique aux prophéties de toute nature prises en bloc. Dans celles qui proviennent du rêve intervient un élément particulier qui peut fournir l'explication de certains faits sans avoir recours à la simple coïncidence. Il arrive parfois que des événements futurs se révèlent à nos prévisions par certaines de leurs causes déjà agissantes. Rappelons le cas cite plus haut, du médecin prédisant la mort de son malade et ajoutons aussi celui du financier prudent et honnête prédisant la banqueroute d'un concurrent trop hardi et peu scrupuleux. Il arrive parfois que pour des raisons d'ordre moral nous ne voulons pas nous avouer à nous-mêmes les impressions, les inquiétudes sur lesquelles reposent ces prévisions et cela nous empêche de les formuler à l'état de veille. Bien plus, nous les refoulons lorsqu'elles montent vers notre cerveau ou
vers nos lèvres. Ainsi qu'on le verra bientôt, c'est la Condition la plus favorable à l'apparition de ces idées dans le rêve. Celui-ci nous les présente brutalement avec toutes leurs conséquences et si plus tard elles se réalisent, voilà un rêve prophétique qui viendra grossir la liste déjà longue de ceux déjà existants. 11 n'y a dans ces cas ni coïncidence ni cause surnaturelle. Co sont les vrais rêves prophétiques. Nous renvoyons pour le détail au chapitre xv.
Pour les rêves prophétiques de maladies survenant, chez le rêveur lui-même, voir au chapitre du rêve dans la médecine (ch. xrv)-