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XII. — Rêves de Double

Les rêves de Double ne sont pas un premier degré ou un diminutif des rêves multipliants ; ils sont tout autre chose. Ils représentent au rêveur sa propre personne sous deux ligures coexistant dans le même tableau et la même scène. Il faut bien que ces rêves existent puisque plusieurs en ont parlé, mais j'avoue n'en connaître d'autre exemple authentique que celui donné par Havelock Ellis, encore est-il justiciable de certaines réserves.

Rêve du Père Double. — « Je rêvais une fois qu'un homme regardait sa propre maison d'une certaine distance, et, sur le balcon, il voyait sa fille et un homme à ;son côté : ce Quel est cet homme qui flirte avec ma fille ? » demanda-t-il. Il sortit de sa poche une lorgnette, regarda et s'écria : « Grands dieux, c'est moi-même ! »

Il manque à ce rêve une condition, à mon avis, essentielle. Dans le vrai rêve de double, c'est le rêveur lui-même qui doit se voir dédoublé, car alors seulement se pose la question embarrassante de la localisation de son moi.

Les seuls rêves de véritable Double que j'aie rencontre- appartiennent à la littérature et sont assez nombreux. J'ai fait allusion au chapitre du rêve multipliant à ceux de Jérôme K. Jérôme et d'Hoffmann. J'ajouterai celui bien autrement suggestif de Schuré. Parmi les observations données pour vraies, je n'ai rien trouvé de tout à fait caractéristique. La seule chose qui s'en rapproche est en outre du rêve du Père Double ci dessus mon rêve de la Plaquette où j'ai montré cependant qu'il ne s'agit pas d'un véritable double. Acceptons donc provisoirement et sous les réserves de droit les rêves de Double tels que nous les présente la littérature et disons les remarques qu'ils nous suggèrent.

On trouve dans les. idées religieuses des anciens Egyptiens la croyance au Ka (ou Ra) que les archéologues modernes ont appelé le double. Le double se formait dans le sein de la mère, en même temps que l'enfant, le suivait comme son ombre durant toute la vie et ne disparaissait à la mort que lorsque la décomposition avait dissous le cadavre. L'embaumement avait pour but principal de retarder la destruction du corps et la disparition du double.

Un très pâle reflet de ces croyances s'est perpétué jusqu'à nos jours, mais combien imprécis et déformé. Le double n'est plus connu aujourd'hui que des lettrés et en est-il parmi ces derniers qui l'aient connu d'expérience personnelle présenté par le rêve ? Un des exemples les plus frappants se rencontre dans la Nuit de Décembre de Musset, qui semble bien avoir vu luimême :

« Un jeune enfant vêtu de noir

« Qui me ressemblait comme un frère ».

Mais c'est plutôt une hallucination qu'un rêve. Fautil rappeler ici le démon de Socrate ?

Les apparitions du double sont de nature onirique ou hallucinatoire. Xous n'avons point à nous occuper

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de celles-ci qui ne sont d'ailleurs qu'une extension de celles-là. Reste donc* seule la question du double en rêve. Comment se peut-il que le rêveur se voie lui-même dédoublé? La réponse à cette question semble des plus aisées. Tout le monde reconnaît que la matière première des rêves est constituée par les souvenirs et nous avons fait remarquer que ces derniers ne sont pas nécessairement ceux de la vie réelle. Nos pensées, celle- qui circulent dans notre cerveau pendant la méditation ou la rêverie s'accompagner. i d'images mentales qui elles aussi prennent place dans le vaste magasin de décors et de personnages où nous puisons les éléments des scènes et des tableaux de nos rêves. Dès lors, toute la question est de savoir si la pensée et l'image mentale du double peuvent se former dans notre esprit. Or, il en est incontestablement ainsi et le fait n'est pas rare. Prenons un exemple.

Voici un député, orateur politique qui, les yeux fermés, médite dans son fauteuil son discours de demain. Il se voit dans l'enceinte du Parlement ; il entre, échange des poignées de main, s'installe à sa place, écoute d'autres orateurs, puis à son tour se lève, monte à la tribune et lance à pleine voix des phrases sonores scandées de gestes. Mais, durant sa méditation, il peut se voir par la pensée à la tribune et voir sous ses yeux à sa place parmi ses collègues son <<. double » qui l'écoute parler, ou se sentir dans son fauteuil écoutant son double qui parle. Ces deux modes de représentation de la scène se peuvent substituer l'un à l'autre plusieurs fois et finalement se trouver représentés dans son esprit par des images également vives et fortement dessinées. Si ces images lui reviennent pendant le sommeil avec la forte extériorisation et en quelque sorte l'indépendance que lui donne le rêve, il aura, en rêve, vu son « double ».

Il est à remarquer que le corps se double mais non

le moi. De ces deux êtres qui sont également lui-même, un seul contient son moi et l'autre n'est que son double, animé peut-être mais à la façon d'un sosie. Mais son moi peut se transporter de l'un à l'autre et celui qui était le double devient lui-même, et inversement. Et cela plusieurs fois de suite tout comme dans la méditation et la rêverie. L\t je pense que cela tient simplement à ce que l'on a fortement enraciné dans l'esprit cet axiome de physique ou de métaphysique si l'on veut : qu'un même objet ne saurait être dans deux endroits à la fois.

Ces rêves où l'on voit son double ont été très probablement l'origine de la croyance à l'existence du double, comme les rêves de fantômes ont été celle de la croyance aux esprit-.

A côté de ces rêves de vrai double dont je n'ai point d'exemple réel et irréprochable à citer, se trouve une sorte beaucoup plus commune que l'on pourrait appeler le double déguisé. Quand dans notre rêve apparaissent des personnages animés oui exécutent des actes quelconques, ceux-ci sont évidemment une émanation de nous-mêmes puisqu'ils n'existent que dans notre pensée, mais nous ne pensons pas en eux et leurs actes nous apparaissent comme aussi indépendants de nous que le mouvement d'une pierre qui tombe ou celui des membres d'un cheval qui court. Il n'en est plus de même quand dans notre rêve nous conversons avec un personnage qui discute avec nous, soutient des opinions contraires aux nôtres. Ces personnages sont une émanation de nous-mêmes, un double déguisé que nous ne reconnaissons pas comme tel. Dans les cas les plus simples, ce phénomène psychique semble assez facile à expliquer.

Quand nous discutons avec nous-mêmes à l'état de veille, nous nous présentons successivement les objections et les réponses ; dans le rêve, nous mettons sim-

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plemenl les unes dans la bouche d'un personnage, les autres dans la noire et 1 état d'abstraction dans lequel nous nous trouvons suffit à expliquer le caractère imprévu des objections ou des réponses faites par celui des interlocuteurs dans lequel ne réside pas le moi du rêveur. Ne nous arrive-t-il pas d'ailleurs quand nous ■discutons avec nous-mêmes à l'état de veille de voir surgir dans notre esprit une objection ou une réponse qui nous surprend par son imprévu. Mais il est des «as compliqués réclamant une autre explication. Tel est celui du rêve de Talence. Ici il s'agit d'un rensei- .gneinent, et celui des personnages dans lequel réside le moi du rêveur ne connaît pas ce que son interlocuteur connaît. Ici la situation psychologique du rêveur par rapport à son double paraît bien plus difficile à comprendre. On ne conçoit pas comment le personnage principal en qui réside le moi peut ignorer ce que connaît son double. C'est pour cela que j'ai cherché chap. x une explication fondée sur la distinction et la •confusion alternatives du conscient et du subconscient.

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