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XIII . — Rêves Provoqué, Suggéré, Auto-Suggéré

Nous appellerons rêves provoqués ceux qui sont produits à titre de réaction immédiate par une cause introduite expérimentalement. Nous dirons que le rêve -est suggéré lorsque la cause expérimentale ne détermine le rêve que médiatement et en déclanchant une ou plusieurs associations d'idées intermédiaires. Dans le premier cas, le rêve ressemble plus ou moins à la cause qui l'a produit, dans le second, il peut en différer du tout au tout. Le rêve auto-suggéré sera celui dans lequel la suggestion aura pour auteur le rêveur luimême.

a) Rêves Provoqués. — Nous avons peu à dire sur

les rêves de cette première catégorie. Le sujet a été presque entièrement traité à une autre occasion, à propos de l'origine des tableaux du rêve. Rappelons ici les expériences de Maury, Mourly-Vold e^t Vaschidc et aussi la conclusion à laquelle nous sommes arrivé, savoir : que la provocation de rêves, soit expérimentalement, soit dans des conditions naturelles par des impressions sensorielles actuelles, est beaucoup moins facile, beaucoup moins fréquente qu'on ne serait tenté de le croire d'après les affirmations des auteurs. J'ai l'impression qu'ils ont donné les résultats de leurs expériences réussies sans parler de leurs insuccès ; nulle part je n'ai trouvé une statistique donnant le rapport de la fréquence des uns aux autres. Pour mon compte, j'ai échoué dans toutes les expériences, peu nombreuses je l'avoue, que j'ai tentées dans cette voie ; mais c'est un fait d'observation banale que lorsqu'une personne s'endort, elle devient insensible aux impressions extérieures en ce sens du moins que presque toujours ses rêves sont sans aucun rapport avec elles.

b) Rêves Suggérés. — Beaucoup plus difficile encore est de suggérer des rêves n'ayant qu'un rapport plus ou moins lointain avec les causes dont on peut disposer pour les déterminer. Mouryl-Vold envoie à diverses personnes un objet de couleur et de nature variées ( fleurs, pièces de monnaie, dessins) sur un fond de couleur différente, que l'on doit regarder attentivement pendant quelques minutes avant de s'endormir. Il arrive fréquemment que l'on rêve soit de ces objets eux-mêmes, soit de choses plus ou moins analogues par quelqu'un de leurs caractères. A la couleur de l'objet, principalement quand il est noir ou blanc, se substitue parfois la couleur inverse. (On peut obtenir des résultats semblables chez les aveugles en leur

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paiiant.de même d'objets ei les leur décrivant au moment OÙ ils vont s'endormir).

Ce résultat paraît pouvoir s'expliquer par l'intervention d'une image secondaire positive ou négative sous forme de lueur entoptique apparaissant sur la rétine des le commencement du sommeil. En tout cas, ce n'est pas là du rêve suggéré bien franc, c'est plutôt un intermédiaire entre cette sorte et la précédente.

( «lui qui a le mieux étudié les rêves suggérés est à coup sûr Hervey de Saint-Denis. Il l'a fait de façon 1res intéressante, très complète et il semble difficile d'ajouter quelque cbose à ses résultats. Il en est ainsi pour M. Sergejeff se suggérant des rêves par des par-! fums et celui du docteur Corning de New-York utilisant de même des parfums, des sons musicaux et en outre l'hypnotisme.

Hervey de Saint-Denis désigne les rêves dont il est ici question sous le nom de rêves dirigés, dénomination impropre, et que nous réservons à une catégorie très différente que nous étudierons plus loin. Il serait non moins abusif de les appeler auto-suggérés, car si le rêveur est l'auteur responsable de la suggestion qui s'opère par son ordre, il n'est pas l'auteur matériel, celle-ci réclamant l'intervention d'une autre personne qui fait agir la cause pendant que le sujet est plongé dans le sommeil, et si cette personne est remplacée par un mécanisme automatique cela ne change pas la question.

Le procédé d'Hervey de Saint-Denis consiste à établir une association artificielle entre une sensation que le dormeur puisse ressentir (ce qui exclut à peu près la vue) et un personnage ou un lieu caractéristiques qui puissent devenir l'objet du rêve. Les sensations auxquelles il a fait appel sont surtout les odeurs, les sons et les saveurs. Xous citerons pour chacun d'eux quelques exemples caractéristiques.

Odeurs. — Rêve du \ivarais. — L'auteur prépare l'association d'idées nécessaires de la manière suivante.

Avant de se rendre en Vivarais, dans la famille d'un de ses amis où il doit passer quinze jours, il se procure chez un parfumeur un parfum assez exceptionnel et bien caractéristique et l'emporte avec lui en se gardant bien de le déboucher avant d'arriver. Pendant toute la durée de son séjour chez son ami, il fait un usage constant de ce parfum de manière à en être comme imprégné -et à l'associer ainsi à toute- 1rs sensations visuelles relatives au lieu de sa villégiature. Le jour du départ, le flacon est refermé et déposé à Paris dans une armoire où il le laisse plusieurs mois ; enfin, il le remet à son domestique avec mission d'en répandre quelques gouttes sur son oreiller un matin où il le surprendrait bien endormi, et cela dès la première occasion, mais en prenant son temps de manière qu'il ne pût avoir aucune prévision de l'expérience. Jamais durant ce long intervalle, il ne rêve du Vivarais, mais le flacon est resté intact. Enfin, une nuit, il fait un rêve dans lequel In lieu où il se trouve est le Vivarais lui apparaissant sous l'aspect de montagnes parsemées de grands châtaigniers avec une roche de basalte nettement découpée. Au réveil, il constate à la fois la signification de son rêve et la présence autour de lui du parfum versé sur son oreiller. Plusieurs fois renouvelée à de longs intervalles et de façon toujours imprévue, l'expérience amène constamment le même résultat.

Ayant multiplié ces expériences, il constate que si le nombre des parfums employés à de tels usages est trop multiplié au-delà de sept à huit, une certaine confusion s'établit dans les réactions. Par contre, il peut obtenir une réaction mixte en employant un mélange de deux parfums, un exemple remarquable de ce cas est fourni par le Rêve du Modèle cité à un précédent chapitre. Xous n'avons à mentionner ici dans ce rêve

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■que le rappel simultané de ces deux ordres de souvenirs ,ceux dû Vivarais et ceux de son ancien atelier de peinture devenus solidaires de deux sensations de son odorat.

Sons. — Rêve des Deux Valses. — L'auteur profita de ce qu'il fréquentait dans diverses maisons où l'on donnait des bals et où il rencontrait une société assez homogène. 11 t'ait choix de deux dames d'extérieur agréable et s'entend avec le chef d'orchestre, toujours le même, très à la mode, et dont il semble qu'aucune maîtresse de maison ne saurait se passer, pour qu'il •choisisse deux valses et, invariablement, joue l'une pendant qu'il danserait avec la première dame, l'autre quand il serait cavalier de la seconde. Ainsi pendant toute une saison, il se procure l'occasion d'associer l'idée de chacune de ces deux dames à une succession d'accords. Pendant ce temps il fait préparer une boîte à musique jouant les deux valses en question et la relie à un réveille-matin dont le timbre est supprimé et le marteau disposé de manière à déclancher le mécanisme de la boîte à musique à l'heure précise marquée par l'aiguille sur le cadran. Lorsque la saison des bals •est finie et que l'association des deux dames avec les deux valses se trouve solidement établie, il place l'appareil dans un cabinet attenant à sa chambre à coucher en laissant la porte ouverte et en disposant l'aiguille du réveil de manière que la musique se fasse entendre à une heure matinale qu'il considère comme très propre à l'expérience. Le succès ne se fait pas attendre : chaque fois que la boîte à musique fait entendre une des deux valses, il rêve se trouver avec la dame rappelée par ce motif, le sujet de son rêve n'ayant d'ailleurs rien de commun avec le cadre ou les scènes du bal. Ces dames jouent dans les scènes de son rêve les rôles les plus divers.

Marquis, marquis, vous n'osez pas reconter les détails et je crains que vous n'ayez singulièrement abusé de la confiance de vos danseuses.

11 peut, de même que pour les odeurs, établir jusqu'à huit de ces associations sans qu'elles cessent de rester distinctes. Mais au-delà de ce nombre, elles se confondent les unes avec les autre-.

Saveurs. — Rêve d'Astarbé. — L'association d'un goût avec une image visuelle semble être plus difficile à obtenir. Hervey y réussit cependant par le détour fort ingénieux que voici. Il commence par apprendre par cœur et se réciter fréquemment quelque passage impressionnant d'une poésie. Il choisit pour cela les vers où Ovide met dans la bouche de Pygmalion la description des charmes de sa statue. Dans l'atelier de M. Jules L..., peintre distingué, et avec son aide, Hervey jette sur la toile une composition reproduisant le tableau décrit par Ovide et durant tout ce temps, aussi bien pendant qu'il récite les vers que lorsqu'il manie le pinceau, Hervey tient dans sa bouche un fragment de racine d'iris, parfum dont il n'avait jamais fait usage en d'autres occasions. Puis après cela, il ordonne à son domestique, à une occasion favorable de lui glisser entre les lèvres pendant son sommeil un peu du même aromate. Il en résulte un rêve assez compliqué dans lequel une artiste du Théâtre-Français, Mlle X..., qui se trouve avoir quelque ressemblance avec le tableau qu'il avait fait de la statue de Pygmalion lui apparaît comme devant jouer le rôle d'Astarbé dans une pièce où prennent place d'autres personnages mythologiques ; et tout cela se passe au Théâtre-Français. Il conclut que le goût de l'iris a fait apparaître d'une façon plus ou moins déformée le tableau qu'il a peint sur la toile pour illustrer les vers d'Ovide. Il ne semble pas bien démontré qu'il s'agisse là d'une saveur.

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L'iris doit agir plutôt par son parfum que par son goût et il serait indiqué pour rendre l'expérience démonstrative d'employer des substances sapides et non odorantes, telles que des solutions de sel, de sucre, de quasia-amara, d'acide non volatil, etc.

c) Rêves Aulo-Suggérés. — On peut donner le nom de rêves auto-suggérés aux rêves précédents en raison de ce que le rêveur est l'auteur responsable du rêve qu'il s'est fait suggérer. Mais la longue préparation qu'ils nécessitent, ainsi que l'intervention nécessaire, soit d'une autre personne, soit d'un mécanisme approprié, les rendent cependant indépendants de la volonté actuelle du rêveur. Je préfère donc réserver ce nom à ceux dans lesquels il se suggérerait à lui-même et par le seul effort de sa seule pensée toujours à sa disposition immédiate! les tableaux devant illustrer son rêve. Or, je ne crains pas d'affirmer que de tels rêves n'existent pas. C'est d'ailleurs l'opinion d'Hervey de Saint- Denis lui-même qui déclare n'avoir jamais réussi à se procurer un rêve en fixant sa pensée avant de s'endormir sur le sujet désiré.

D'aucuns ont cependant affirmé que la chose est possible. Je m'inscris en faux de la façon la plus énergique contre cette assertion, contraire à la théorie que j'ai élaborée pendant de longues années, et que ne corrobore pas l'enquête à laquelle je me suis livré sur ce sujet. Ici il est nécessaire de bien préciser les choses.

Il peut arriver plus ou moins fréquemment que l'on rêve à un sujet qui occupait fortement l'esprit dans les instants qui ont précédé le sommeil, mais c'est là une tout autre chose, ces sujets puisent leur intérêt par rapport à nous, en eux-mêmes ou dans des circonstances extérieures, et non dans notre volonté de les faire servir à une expérience. Pour un but de vérification,

j'ai tenté avec assiduité de provoquer par ce moyen des rêves déterminés : je n'y ai jamais réussi, et lesquelques personnes qui parmi celles que j'ai interrogées avaient aussi tenté la chose n'y avaient pas réussi davantage. Je considère même ce fait comme pouvant être invoqué à l'appui de ma théorie de l'inhibition. C'est même un fait de cet ordre qui, il y a bien longtemps, m'a mis sur la voie qui m'a conduit à la découverte de cette théorie.

Mais s'il en est ainsi, pourquoi ne pas simplement se conformer à la théorie et se suggérer des rêves en repoussant les idées dont on désire la réapparition ? C'est aisé à dire, mais où est le moyen de mettre cela en pratique ? Si avant de repousser l'idée, il faut d'abord l'évoquer dans sa mémoire, on fait deux opérations contraires qui s'annulent : le procédé ne vaut que si l'idée qu'on repousse s'est présentée d'elle-même. Et puis, il ne suffit pas de la repousser une fois, il faut répéter la chose et par conséquent l'évoquer de nouveau après sa disparition et pour cela maintenir fixé sur elle un regard détourné, sans quoi elle aura chance de ne pas revenir puisqu'elle n'a pas de tendance à se représenter seule. Or, ce regard détourné conservé sur elle, c'est le contraire de l'oubli. Ainsi en a jugé avec raison le bon sens populaire, comme en fait foi cette chanson des vieux vignerons du Berry. 11 s'agit de la dive bouteille et l'ivrogne pétri de bonnes intentions allègue comme excuse :

En pensant qu'il faut qu'on l'oublie, On s'en souvient.

Tout ce que l'on peut faire, c'est de chasser l'idée si elle se présente et de s'abandonner sans restriction à d'autres pensées : si l'on y réussit, ce qui n'est pas certain, on a quelques petites chances que l'idée reparaisse en rêve bien qu'elle n'ait été refoulée qu'une fois. Si l'idée est assez obsédante, la réussite est plus pro-

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bablc, mais alors ce n'est plus de l'auto-suggestion, é'ést l'idée qui s'impose d'elle-même et vous êtes son esclave el non son maître. i^--

Que les personnes qui seraient tentées de faire cette vérification sur elles-mêmes notent bien les conditions du problème. La question est de savoir, non pas si une idée qui vous obsède et que l'on caresse au moment de s'endormir peut revenir en rêve, chose qui n'a rien d'impossible ni de contraire à la théorie, mais si qous pouvons forcer à revenir en rêve une idée qui peut avoir quelque intérêt pour nous mais qui ne nous obsède pas, qui ne demanderait qu'à s'éloigner d'ellemême de notre cerveau poussée par le chassé-croisé des associations d'idées et que nous retenons de force par une application précise de notre volonté, jusqu'au moment où celle-ci est abolie par l'envahissement du sommeil. Nous verrons même plus loin, à propos de la prophylaxie du cauchemar que c'est là le meilleur moyen qui soit à notre disposition d'écarter une idée de nos rêves.

Ainsi donc, non seulement l'assertion que nous combat Ions ici est fausse, mais elle est exactement le contre-pied de la vérité .Et je ferai remarquer que c'est là une chose fort heureuse et que l'on pourrait qualifier de providentielle, s'il était légitime de rapporter à la Providence tout ce qui est bon en la déchargeant de la responsabilité de tout ce qui est mauvais.

Plaçons-nous, en effet, dans l'hypothèse où cette opinion serait exacte, où il serait à la portée de chacun de se procurer, par un moyen aussi simple que l'application de sa pensée, les rêves qu'il peut souhaiter. Ne voit-on pas les inconvénients considérables qui en résulteraient pour l'humanité ? Ce serait le haschich mis a la portée de tous, sans qu'aucune interdiction de vente, aucun impôt prohibitif, aucune remontrance des personnes ayant un droit de contrôle sur notre cons-

cience puissent s'opposer à la formidable consommation qui s'en ferait. Et ce haschich psychologique ne serait guère moins pernicieux pour la conservation de l'intelligence et le respect de la morale que celui qui se fabrique avec le chanvre indien. Chacun emploierait ses nuits à donner en rêve libre cours à son vice favori et se réveillerait plus esclave de ce vice. L'avare manierait de l'or à pleins bras ; l'ivrogne se livrerait à des libations ininterrompues ; les gens à esprit tyrannique mettraient sous leurs pieds l'un après l'autre tous ceux qu'ils ont le désir de dominer ; ceux qu'anime l'esprit de vengeance infligeraient à leurs ennemis des traitements peu faits pour amollir leurs cœurs ; mais c'est surtout la luxure qui trouverait des fervents empressés.

J'imagine que les malheureux qui auraient pris l'habitude de ces festins voluptueux et s'en seraient fait un besoin, au bout de quelques mois se réveilleraient le matin mal en forme pour les occupations sérieuses de la journée, pour ne pas dire complètement détraqués et incapables de tout travail utile. Et ceux qui auraient la force de caractère de s'abstenir de ces libations dangereuses n'en subiraient pas moins d'une façon indirecte quelques inconvénients fort désagréables. Je me demande quelle serait la situation d'une femme vertueuse qui saurait que tout galant éconduit peut se procurer en rêve sur sa personne toutes les jouissances qui lui ont été interdites dans la vie réelle ?

Pour une fois, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ; hâtons-nous de le dire, car ce n'est pas fréquent.

Concluons donc que les rêves expérimentalement provoqués ou suggérés sont possibles, mais que la complexité des moyens qu'ils exigent en fait une sorte rare et de peu d'intérêt pratique, et que ceux que l'on pourrait se suggérer à soi-même sans intervention

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d'instruments et de collaborateurs, par simple opération mentale, sont inexistants.

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