CHAPITRE XII
REVES DU TYPE DIT DE « MAURY GUILLOTINE » ET LES ILLISIONS DU TEMPS DANS LE RÊVE.
I. Rêve de Maury. Authenticité douteuse de ce rêve. Les problèmes qu'il pose. Explication d'Hervey de Saint-Denis. — Rêve de Clavière. Discussion. Opinions de Jacques Le Lorrain, d'Egger, de Dugas : rêve du Buisson Frôlé. Opinions de Freud, de B. Leroy : rêve du Petit Chien Blanc ; discussion. Opinion de l'auteur : rêve du Petit Chien Noir. Distinction entre deux sortes de rêves du type dit « de Maury guillotiné » ; explication applicable à chacune d'elles : rêve du Chant du Coq. Conclusion. — II. Illusions du temps dans le rêve. Explication fondée sur la discordance entre la durée subjective ayant pour mesure les conceptions intérieures et la durée objective mesurée par les impression sensorielles venues du dehors.
Voici un dernier type de rêve catégorisé qui mérite d'être étudié dans un chapitre à part.
Maury a publié dans son livre un rêve intéressant d'où il a tiré certaines conclusions sur lesquelles nous aurons à revenir. Pendant plus de trente ans, ce rêve a été cité comme une curiosité et les conclusions de son auteur ont été acceptées sans débats. Mais, depuis une vingtaine d'années, la critique a commencé de s'exercer sur ce sujet ; on a contesté l'interprétation admise : on en a proposé de nouvelles et pendant toute une période il y a eu véritablement une « question du rêve de Maury ». Cette question paraît à peu près tranchée aujourd'hui et nous arrivons au bon moment pour en présenter le résumé.
Comme elle soulève le problème des illusions du temps dans le rêve, nous joindrons dans ce chapitre l'étude de ce problème à celle du rêve de Maury.
Rapportons d'abord ce rêve tel. qu'il se trouve dans son ouvrage.
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Rêve de Maury Guillotiné. — « J'étais un peu indisposé, et me trouvais couché dans ma chambre, ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur ; j'assiste
à des scelles de massacre, je comparai- devant le Tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marai, Fouquier-Tinville, toutes les plus vilaines figures de cette époque terrible ; je discute avec eux ; enfin après bien des événements que je ne me rappelle qu'imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d'un concours immense, sur la place de la Révolution ; je monte sur l'échafaud ; l'exécuteur me lie sur la planche fatale, la fait basculer, le couperet tombe ; je sens ma tête se séparer de mon tronc, je m'éveille en proie à la plus vive angoisse, et je nie sens sur le cou la flèche de mon lit qui s'était subitement détachée, et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d'une guillotine. Cela avait eu lieu à l'instant, ainsi que ma mère me le coniirma, et cependant c'était cette sensation externe que j'avais prise pour point de départ d'un rêve où tant de faits s'étaient succédé; Au moment où j'avais été frappé le souvenir de la redoutable machine dont la flèche de mon lit représentait si bien l'effet, avait éveillé toutes les images d'une époque dont la guillotine a été le symbole ».
Ainsi Maury ne vo:t là qu'une preuve frappante de la rapidité des tableaux du rêve et ne remarque pas La difficulté principale que soulève son interprétation, et la plupart des auteurs qui, après lui, citèrent de nouveau ce rêve ne la virent pas davantage : c'était la preuve classique de la rapidité foudroyante des rêves et rien de plus.
Hervey de Saint-Denis ne parle pas dans son livre du rêve de Maury bien que les dates lui eussent permis de le connaître. Il l'a connu sans doute et ne s'y est pas arrêté. Mais à propos d'une question toute dif-
férente, celle du jeu réciproque des idées principales et des idées accessoires dans le rêve, il soulève la question que Maury n'avait pas aperçue et croit la résoudre aisément. Chose curieuse, chez un auteur armé d'une si riche documentation, il la discute non sur un rêve vrai, mais d'après un exemple théorique.
Rêve imaginé du Moustique. — « Je suis piqué par un moustique et je rêve que, me battant en duel, j'ai le bras traversé d'un coup d'épée. Mais je n'ai pas rêvé que je recevais ce coup d'épée sans que cet accident fut en quelque sorte préparé. Ainsi, j'ai commencé par avilir une querelle ; j'ai reçu quelque insulte, ou j'ai provoqué quelqu'un moi-même. Des amis sont intervenus ; un duel a été proposé et accepté ; les conditions en ont été réglées et les préparatifs accomplis. Enfin les épées se sont croisées, et c'est seulement après tous ces préliminaires que j'ai cru sentir une lame effilée traverser mon bras. Il est évident cependant que la cause directe et immédiate de ce rêve, la piqûre du moustique, m'a transmis brusquement, par analogie de sensations, et sans aucune transition, l'idée de recevoir un coup d'épée. Cette querelle, ces amis rassemblés, ces préliminaires de combat, auxquels il me semblait avoir songé d'abord, ne sont que des idées secondaires, conséquences de l'idée première, qui ne sauraient avoir existé avant que l'idée première dont elles procèdent n'ait elle-même surgi d'un incident imprévu.
« Que s'est-il donc passé dans mon esprit ?
« L'idée première d'un coup d'épée ayant été subitement évoquée, je me suis instantanément représenté, par tout un enchaînement d'idées secondaires, les diverses circonstances qui pouvaient m'avoir conduit à en recevoir un. Je me suis vu d'abord l'épée à la main , ensuite, j'ai pensé aux témoins que je devais avoir, à
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l'aventure qui avait pu motiver cette rencontre, etc., etc. Et tout ce que j'imaginais ainsi, en remontant le cours des idées vers sa source, étant venu se peindre successivement aux yeux de mon esprit avec la rapidité de la pensée (c'est-à-dire à peu près instantanément) j'ai été le jouet d'une illusion qui n'est peut-être pas sans analogie avec ces récréations d'optique où l'œil trompé par des combinaisons en dehors des lois ordinaires de la vision croit voir sur le premier plan des objets placés en réalité au fond du tableau ; je me suis figuré que j'avais rêvé toutes ces choses dans l'ordre rationnel de leur succession, tandis que l'idée la plus éloignée du dénouement était au contraire celle à laquelle j'avais songé la dernière, celle qui se produisait au moment même du réveil, si ce dénouement m'a réveillé en sursaut ».
C'est bien là en effet qu'est la vraie difficulté du rêve de Maury bien plus que dans la rapidité des images. Et, ainsi que le fait remarquer très justement Egger, que la succession des images soit rapide ou lente, la difficulté n'en reste pas moins entière de comprendre l'illusion par laquelle elles nous apparaîtront dans un ordre chronologique renversé. Ce n'est pas la vague comparaison présentée par Hervey avec un non moins vague instrument de physique qui nous en fournira l'explication.
Ainsi le rêve de Maury soulève deux questions qui doivent être envisagées séparément : 1° celle de la vitesse extrême des images du rêve ; 2° celle du renversement dans le souvenir de l'ordre chronologique de leur conception.
En ce qui cencerne la première, la validité de la preuve fournie par le rêve de Maury a été très contestée. D'abord Egger a jeté une juste suspicion sur la validité du document sur lequel il repose. Ainsi qu'il le
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fait remarquer, Maury eut ce rêve vers 1840 alors qu'il était jeune étudiant âgé de vingt-trois ans environ et vivait avec sa mère. La première publication qu'il en a faite se trouve dans les Annales médico-psychologiques de 1853 : c'est donc un rêve de notation très longuement différée et l'on sait quelles déformations cette condition peut entraîner. Les scrupules qui donnèrent plus tard à la méthode de Maury tant de valeur, à l'époque où il publia son livre, en 1860, ne s'étaient vraisemblablement pas formulés dans le cerveau du jeune étudiant, et de 1840 à 1853 celui-ci dut en faire de nombreuses narrations au cours desquelles elles durent se schématiser de plus en plus de manière à s'adapter plus exactement à la conclusion qu'on en tirait. Il serait possible par exemple que la flèche de son lit au lieu de tomber directement sur son cou, soit tombée tout auprès sur le traversin et que, de là. ayant glissé vers le dormeur, elle ait exercé sur son cou une pression progressive de plus en plus gênante jusqu'à devenir douloureuse. Dès lors, le rêve aurait eu tout le temps nécessaire pour se développer aussi lentement qu'on voudra. Même en admettant que l'épisode final, le coup du couteau de la guillotine, ait été déterminé par la chute de la flèche, cela ne marque avec précision que le point final du rêve et le point initial reste indéterminé à moins que l'on n'admette que ce point initial est déterminé lui aussi par la chute de la flèche, ce qui n'est nullement démontré.
Nombreux sont les rêves où un réveil brusque a permis de noter exactement le moment où ils prennent fin. Mais on n'a presque point d'exemples où le début du rêve ait été marqué avec la même précision. Tout ce que l'on sait, c'est que divers observateurs, entre autres Maury, ont noté avoir fait un rêve plus ou moins long pendant un très court sommeil intercalé dans les opérations habituelles de la veille, mais il n'y a là au-
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«cune mesure précise. Le seul cas où une telle mesure ait été faite est celui de Clavière.
Rêve de Clavière. — « Je suis à un théâtre forain qui, depuis trois semaines donne des représentations dans la ville que j'habite. Le rideau est déjà levé. Un des acteurs que je reconnais, car je l'avais vu quelques jours auparavant dans le Petit Duc, nous fait, assis a une table, au milieu de la scène, à un mètre environ de la rampe, une conférence sur le nombre et la richesse des costumes que possède la troupe dont il fait partie. Tout à coup, une courte sonnerie se fait entendre : « Tenez, dit-il, voilà encore le Bon Marche qui téléphone au sujet d'un costume que nous lui avons commandé ». Il se lève, se dirige vers le fond de la scène, pendant que dans le public se fait entendre le bruit des conversations particulières. Je l'avais suivi des yeux et je le voyais dans le coin à droite baisser la tête vers une sorte d'appareil téléphonique, lorsque mon père, qui était à mes côtés et qui pour mieux voir était monté sur sa chaise, dit à haute voix : « Eh bien, il vaut mieux être ici à entendre ces choses-là qu'être ailleurs entendre prêcher sur la dêche ». Je tourne les yeux vers lui, j'incline la tête en signe d'assentiment et je me dis à moi-même : « Oui, comme cela arrive souvent dans les troupes foraines ». Aussitôt je m'éveille et j'entends mon réveille-matin que j'avais amorcé la veille et placé près de mon lit. Or, ce réveil présente une particularité des plus précieuses pour le cas présent : il sonne deux fois ; d'abord deux ou trois coups seulement et quelques instants après le carillon réglementaire. J'ai noté le temps précis qui s'écoule entre les deux sonneries : il est exactement de vingt-deux secondes.
« Supposons que mon réveille-matin ne possédât pas la particularité que je viens de citer : j'aurais été com-
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plètement réveillé au moment de cette phrase : « Tenez, voilà encore le Bon Marché... », et, comme Maury, j'aurais peut-être dit que dans cette durée, inappréciable en raison de son instantanéité, qui s'écoule entre la sonnerie et mon réveil, ma pensée, avec une fulgurante rapidité, avait bâti tout un rêve, et que ce rêve avait été déterminé par la sonnerie elle-même. Les faits au contraire nous permettent une autre interprétation ; des idées, évoquées par l'association, se déroulaient dans mon esprit, idée de théâtre, de conférence (à ce moment, dans la ville que j'habite, il y a un théâtre forain et on organise des conférences populaires, idée d'un certain acteur (celui-ci, h conférencier du rêve, avait été très bon dans un rôl( du Petit Duc), idée de nombre et de richesse des costumes (le Petit Duc prête en effet à une exhibition d< décors et de costumes luxueux). Tout-à-coup, une sensation, une sonnerie se fait entendre ; immédiatement, l'esprit avec sa merveilleuse souplesse, l'esprit qui m se résout jamais à l'absurde, fait entrer de force dans la combinaison sans fin qu'il échafaude cet élément étranger, disparate, on pourrait dire cet intrus, et part sans broncher sur cette nouvelle piste ».
« Voilà donc un rêve, ou plutôt une partie de rêve, composé uniquement d'images auditives et de mouvements accomplis et dont on connaît le point initial et le point final. Entre ces deux limites enregistrées automatiquement, que s'est-il passé ? On a prononcé une phrase de 28 syllabes sonores (celle du conférencier), une autre de 27 syllabes sonores (celle de mon père), une réflexion mentale de 15 syllabes (la mienne), et le conférencier a parcouru l'espace qui séparait la table du fond de la scène, c'est-à-dire une distance de 4 à 5 mètres. La répétition des mêmes faits dans la veille, j'en ai répété plusieurs fois l'expérience, exige une moyenne de 17 à 18 secondes ».
Ce rêve est précieux, non seulement parce qu'il montre que la succession des images représentant la scène dans le rêve a exigé au moins le môme temps qu'eût exigé la scène pour se dérouler dans la vie réelle, mais surtout parce qu'il prouve que le rêve avait commencé spontanément avant l'impression sensorielle qui est venue en déterminer seulement le dernier épisode, et cela nous amène à la discussion de la seconde difficulté.
La question est ici de savoir comment l'impression sensorielle qui a déterminé le réveil peut être responsable des épisodes du rêve qui lui sont antérieurs. Plusieurs explications ont été proposées : Paulhan pense que dans le cas de Maury l'impression produite par ïe choc sur le cou n'a pas été tout d'abord perçue à la manière ordinaire ; la perception a été inconsciente, (si de tels mots peuvent être accouplés) et cela, parce qu'elle ne trouvait pas sa place logique dans un système de conceptions antérieures qui en eussent donné la raison. Mais, de sa cachette dans l'inconscient où elle sait qu'elle ne pourra longtemps rester, elle prépare une petite scène où elle pourra trouver place et c'est ainsi qu'elle fait apparaître dans la conscience ces idées successives : la Terreur, le Tribunal révolutionnaire, la charrette, la Place de la Révolution, 3a. guillotine, et enfin la chute du couperet. Et c'est alors seulement qu'elle apparaît dans la conscience à la place logique qu'elle s'est créée.
Tout cela est fort ingénieux, mais complètement dépourvu de preuves et hautement invraisemblable. Il faudrait avant de proposer une telle explication montrer par des observations probantes qu'effectivement des impressions peuvent se manifester après une période de latence pendant laquelle elles auront travaillé à constituer le système logique où elles doivent trouver place.
Jacques Le Lorrain rejette l'explication du rêve de
.M u ni y d'après laquelle les images seraient nées dans l'ordre renversé, allant du couteau de la guillotine au Tribunal révolutionnaire pour être ensuite perçues dans leur ordre logique. D'autre part, on ne saurait admettre que le choc sur le cou ait fait naître d'abord l'idée du Tribunal révolutionnaire qui aurait entraîne a sa suite les images ultérieures par la raison qu'il n'y a aucune ressemblance entre la perception d'un choc sur le cou et l'idée du Tribunal révolutionnaire et que celle-là ne saurait éveiller celle-ci que par l'intermédiaire de l'idée du couteau de la guillotine. Il introduit donc cette opinion très sage qu'un rêve relatif à des événements de la Terreur se déroulait spontanément dans le cerveau de Maury quand est survenue la chute de la flèche du lit qui en a provoqué seulement l'épisode final. Xous avons vu plus haut que l'idée de Clavière est conforme à la sienne.
Kgger pense que la chute de la flèche du lit sur le cou n'a pas produit une sensation violente déterminant l'image onirique de la décapitation, mais seulement une gêne amenant par association l'idée de la décapitation mais sans sa réalisation actuelle. Cette idée de décapitation a entraîné celle du Tribunal révolutionnaire et des scènes suivantes du rêve jusqu'à la décapitation finale qui a été la conséquence directe du cours des idées dans le rêve et la conséquence indirecte du choc du ciel de lit sur son cou, lequel n'a eu d'autre effet direct que de susciter un rêve où l'idée de guillotine pouvait trouver place.
L. Dugas introduit avec un nouvel exemple un nouvel argument qui n'est pas sans valeur. Si l'on pouvait admettre à la rigueur que le tableau final causé par l'impression sensorielle déterminât les épisodes précédents lorsqu'il joue le rôle le plus important dans le petit drame, comme c'est le cas dans le rêve de Maury et dans le cas supposé d'Hervey. il ne saurait en
être de même quand cet épisode final est insignifiant tandis que l'intérêt appartient aux épisodes précédents. Or, ce cas s'est présenté à l'auteur dans le rêve suivant.
Rêve du Buisson Frôlé. — Dugas marche dans un sentier de falaise en compagnie de B... et de N... Le sentier est étroit et ils sont obligés de cheminer à la file, ce qui rend la conversation difficile. Il s'élève entre 1rs trois compagnons une discussion très intéressante pour le rêveur qui désire n'en rien perdre. Il sait en outre que B... va sans doute dire quelque impertinence qu'il s'apprête à relever vertement. Au moment où B... ouvre la bouche et au moment où le rêveur concentre son attention pour saisir ses paroles, N... frôle un buisson, ce qui empêche le rêveur d'entendre. Impression très désagréable de celui-ci de n'avoir pu recueillir le sens des paroles. De nouveau, l'occasion se présente, B... va parler, il parle. Le rêveur écoute ; de nouveau le bruit des paroles est étouffé par le frôlement du buisson. Réveil. Il constate alors que ce bruit du buisson frôlé est produit par les couvertures qui glissent et que sa femme remet en place.
Voilà un rêve exactement calqué sur celui de Maury, mais avec cette différence que cette idée de buisson frôlé est banale, sans intérêt aucun et tout à fait incapable de faire naître pour se rendre explicable tout le petit drame que nous avons raconté où l'inquiétude et la curiosité se mêlent à un sentiment de colère naissante.
De là, Dugas conclut avec raison que les scènes du rêve précédant l'épisode terminal se déroulaient déjà dans l'esprit du rêveur quand est survenue l'impression sensorielle qui a déterminé cet épisode. Ce dernier seul présente une ressemblance avec l'impression
sensorielle d'où il dérive et s'adapte le mieux qu'il peut aux scènes déjà commencées.
J'accepte d'autant plus volontiers cette manière de voir qu'elle concorde exactement avec celle que je professais depuis longtemps comme résultat de mes propres méditations avant que je connusse le travail de Dugas.
Freud tranche la question du rêve de Maury par une hypothèse qui mérite d'être rapportée. La principale difficulté étant de faire évoquer par impression sensorielle un complexe d'idées assez laborieux à organiser, il la tourne de la manière suivante.
.Maury aurait autrefois, bien avant son rêve, à l'occasion de quelque lecture sur l'histoire de la Révolution, créé tout un petit roman dans lequel il se serait vu lui-même accusé, jugé, condamné, conduit à la guillotine et exécuté. Ce roman aurait pris place comme un tout complet dans son magasin aux clichés-souvenirs et le coup sur la nuque n'aurait eu qu'à l'évoquer ce qui pouvait être instantané, puisque le temps nécessaire à son élaboration disparaissait. Mais Freud va plus loin : il fait tourner ce rêve célèbre à la confirmation de sa théorie du désir. En créant son petit roman, Maury se substituait aux héros de la Révolution et par la pensée s'attribuait la gloire que les victimes de la grande époque se sont acquise en acceptant si noblement le dernier supplice. Par là, la réalisation de ce roman devenait l'accomplissement d'un désir et c'est pour cela qu'il a pu devenir la source d'un rêve. 0 fallacieux Maury ! en qui nous nous plaisions à voir un doux philosophe à l'âme calme et sereine, sous quel jour inattendu nous apparais-tu à travers les lunettes du docteur Freud ? Qui aurait cru que veillait au fond de ton cœur un désir inavoué de participer à la gloire des Danton et des fières victimes de Marat et de Robespierre, un désir si aigu et si inquiet de se manifes-
1er (faute de mieux hélas ! au moins en rêve) qu'il se tenait armé de pied en cap prêt à saisir au vol l'occasion fugitive d'un brusque réveil par crainte de perdre un temps précieux à rassembler ses éléments épars ?
A une date récente, Bernard Leroy a repris la question, publié un nouveau cas et proposé une explication nouvelle, ingénieuse et très intéressante.
Voici le rêve qui l'a amené à étudier de nouveau cette question.
Rêve du Petit Chien Blanc. — « J'étais au coin de mon feu en compagnie d'une personne qui lisait à côté de moi ; j'étais oisif depuis quelques minutes et le front penché vers le foyer ; la chaleur et la fatigue firent que je fermai les yeux et perdis un instant la notion du monde extérieur ; immédiatement, à ce qu'il me sembla, un petit chien blanc à poils ras sauta sur mes genoux ; je le vis sauter et je sentis ses griffes posées sur ma main nue, ainsi que le froid du dessous de sa patte molle et comme spongieuse ; cette sensation que je connais fort bien à l'état de veille pour l'avoir éprouvée deux ou trois fois, et qui m'est extrêmement désagréable, me réveilla en sursaut au moment où ia personne assise à côté de moi posait par mégarde sur ma main le bout de ses doigts froids aux ongles un peu longs ».
Ici la nature de l'impression sensorielle et celle de l'image évoquée sont l'une et l'autre tellement particulières, si exactement adaptées l'une à l'autre, si incapables d'avoir celle-ci une autre origine, celle-là une autre conséquence, qu'on ne peut raisonnablement faire la supposition qu'un rêve de petit chien se dressant •sur ses pattes aurait commencé spontanément dans le cerveau du dormeur avant l'impression sensorielle correspondant au premier geste du petit chien. Sous ce
rapport, ce rêve est très intéressant parce qu'il élimine toute explication par coïncidence fortuite ou par coaptation approximative. Indiscutablement, c'est la pression du doigt et de l'ongle sur la main qui a provoqué la sensation de la patte de chien et c'est la sensation de la patte de chien qui a provoqué l'image du petit chien blanc se dressant sur ses pattes. Et pourtant dans la reconstruction du rêve par le dormeur, celui-ci nettement voit d'abord le petit chien blanc se dresser et ensuite sent la patte se poser sur sa main. Comment cette contradiction se peut-elle expliquer ?
D'après l'auteur, il y a eu d'abord la sensation, vraiment perçue et non pas inconsciente, comme dans la théorie de Paulhan, du doigt et de l'ongle sur la main. Cette impression est interprétée comme étant celle d'un chien posant sa patte sur la main et elle fait naître l'image d'un chien s'étant dressé sur ses pattes. Jusau'ici les choses se présentent dans la conception du dormeur dans l'ordre réel, c'est-à-dire dans celui qui est incompatible avec la logique des événements, puisque le chien ne saurait poser sa patte sur la main qu'après s'être dressé. Mais après l'image du chien sedressant sur ses pattes prend place le souvenir de l'impression perçue lorsquTil a posé sa patte sur la main. Voilà donc l'image hallucinatoire du chien se dressant sur ses pattes intercalée entre deux autres, identiques entre elles ,et représentant le chien posant sa patte sur la main, mais différant l'une de l'autre en ce que la première est une conception consécutive à une impression sensorielle, tandis que l'autre est un souvenir de la précédente. Mais le souvenir est si frais, le ton affectif qui s'y ajoute est si intense que l'image qui lui correspond n'est pas moins vive que celle déterminée par l'impression sensorielle. Au réveil, les trois éléments se présentent à la conscience du dormeur formant un ensemble hautement illogique : une cause intercalée en-
tre deux représentations de son effet. Par un phénomène d'élaboration consécutive passant inaperçue, imposé par la logique, la conscience supprime, efface celui de ces deux effets qui occupe la place inacceptable et ne conserve que le second, lui attribuant inconsciemment cette relation immédiate avec l'impression sensorielle à laquelle le premier avait droit.
Je ne résiste pas au désir de citer tout au long le passage du travail de B. Leroy où celui-ci démontre excellemment par le procédé qui nous est cher, c'està-dire par la comparaison avec un fait aussi semblable que possible appartenant à l'état de veille, la justesse de son interprétation.
« Nous sommes à table et tranquillement en train de dîner, et tout à coup, à travers les portes fermées, nous entendons un grand fracas de vaisselle brisée ; ce qui arrive alors, c'est qu'instantanément, nous nous représentons, avec plus ou moins de netteté, selon nos facultés de vision intérieure, la bonne chargée d'une pile d'assiettes, la pile s'inclinant par le haut, les assiettes dégringolant, se brisant contre le sol avec ce lamentable bruit que nous venons d'entendre ; ce bruit nous l'entendons intérieurement à la fin du petit drame visuel, avec plus ou moins de netteté suivant nos facultés de vision intérieure.
(( Si le même événement survient pendant le sommeil, le dormeur, après avoir entendu le bruit, verra la bonne et verra l'accident, accident naturellement terminé par le bruit des assiettes fracassées entendu pour la seconde fois ».
J'ai fait moi-même un rêve qui autorise une interprétation analogue à celle de B .Leroy, mais plus aisée encore en raison d'une condition particulière.
Rêve du Petit Chien Noir. (9 février 1914). — Je m'endors la tête appuyée sur ma main droite dans
l'attitude d'un homme accoudé, sauf que la tête repose, non sur la face palmaire de la main, mais sur la face dorsale, dans une attitude en somme passablement incommode et que la main ne pourra supporter longtemps sans protester. La preuve en est qu'après le réveil elle était un peu douloureuse et est restée quelques instants engourdie. Dans cette attitude, je rêve qu'un animal s'est posé sur ma main sur laquelle il pèse de tout son poids ; j'ai d'ailleurs la sensation que je suis dans mon lit et que ma tête repose normalement sur l'oreiller et je sais très bien que je dors ; d'ailleurs c'est le poids de cet animal sur ma main qui a éveillé en moi cet ensemble d'impressions, car tout ce qui précède est plongé dans l'inconscience comme durant un sommeil sans rêves. Je me demande quel peut être cet animal, et, jugeant d'après son poids et vaguement d'après la notion de sa forme fournie par son contact, (car je ne le vois pas attendu que je sais qu'il fait nuit et que j'ai les yeux fermés) je me dis que ce doit être ma petite chienne Chloé. Que ce soit elle ou non, ce voisinage m'est fort désagréable, je fais de violents efforts pour me réveiller et j'y parviens, non sans avoir pendant ces efforts poussé une sorte de cri qui retentit encore à mon oreille après le réveil. Tout cela a duré bien moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. La notion du temps en rêve est fort incertaine et je ne sais ■ce que vaut celle-ci, mais j'ai l'impression très nette que tout cela n'a duré que cinq ou six secondes. Réveillé, je me trouve la tête appuyée sur la face dorsale de ma main tout engourdie sous cette pression incommode. C'est elle évidemment ou plutôt la sensation de contact, de pression, de déformation douloureuse qu'elle a produite qui a engendré ce rêve. L'attribution de la cause à la petite chienne Chloé tient à quelque association d'idées indépendantes.
Voilà un cas bien net à ajouter à la liste de ceux ci-
tés par Mourly-Vold comme exemples de rêves d'origine musculaire.
Mais ce rêve est intéressant d'un autre point de vue. Pendant que je faisais effort pour crier et me réveiller, je pensais : comment cette chienne a-t-elle pu entrer dans ma chambre à coucher ? La porte serait-elle donc ouverte? Et, en pensant cela, je vois, .mais sous la forme d'image mentale et non sous la forme hallucinatoire, la chienne entrant par la porte ouverte. Cette image très rapide se superpose chronologiquement à la conception de la chienne appuyée sur ma main, mais elle est beaucoup plus courte, commence après elle ec finit avant. Supposons que l'image de la chienne entrant dans la chambre ait été elle-même hallucinatoire au même degré que celle de la chienne reposant sur ma main. Au réveil, j'aurais eu là comme dans le cas de Bernard Leroy, une cause intercalée entre son effet deux fois répété dont une moitié aurait pris place avant celle-ci. Pour la même raison que ci-dessus, l'effet illogiquement placé aurait disparu de la conscience pour ne laisser persister que celui succédant à la cause. Le cas diffère de celui de B. Leroy par le fait que là où celui-ci invoque un souvenir, j'invoque moi la persistance de la cause qui, au lieu d'être instantanée, présente une certaine durée.
De tout ce qui précède, je crois pouvoir conclure que parmi les nombreuses explications du rêve de Maury guillotiné, certaines doivent être entièrement rejetées et d'autres retenues bien qu'elles ne soient pas toujours conciliables entre elles, mais comme pouvant s'appliquer à des cas différents. Il faut rejeter sans hésitation l'explication d'Hervey de Saint- Denis, comme aussi celle de Paulhan et probablement celle d'Egger pour retenir celle de Bernard Leroy et celle de L. Dugas.
Celle de Bernard Leroy s'appliquera aux cas où le
rêve est liés court et à ceux où l'adaptation des images provoquées par l'impression sensorielle aux images antérieures est si spécial qu'on ne saurait l'expliquer ni par la coïncidence ni par une adaptation secondaire.
Une explication dérivant de celle de B. Leroy, mais plus simple encore, devient possible lorsque l'impression sensorielle est assez longue pour continuer encore lorsque s'est complètement déroulée la scène suggérée par elle et dont elle constitue l'épisode final, ainsi que c'était le cas dans mon rêve du petit chien noir.
Mais dans tous les cas où les scènes du rêve précédant l'épisode final ne sont pas si étroitement liées à l'impression sensorielle qu'elles ne sauraient avoir d'autre origine que celle-ci, rien ne s'oppose à ce que l'on admette que le rêve avait commencé avant l'impression sensorielle et que celle-ci s'est traduite dans le rêve en choisissant parmi les déformations si étendues qui lui sont habituelles celle susceptible d'évoquer un épisode s'adaptant convenablement à ceux qui sont en train de se dérouler. Ainsi dans le cas de Maury, si la chute de son ciel de lit le fît rêver de la décapitation, c'est parce qu'il rêvait déjà de la Terreur et du Tribunal révolutionnaire. Si au lieu de cela, il eût rêvé passer sous un échafaudage, l'accident eût fait naître l'épisode d'une truelle ou d'une planche lui tombant de haut sur le cou. S'il eût rêvé qu'il se glissait sous une porte basse, il eût cru qu'en se redressant il heurtait du cou le linteau.
La capacité d'adaptation par le rêveur d'une impression à un ordre d'images préexistant est très grande et cette adaptation est très élastique en raison de l'incohérence habituelle des rêves et de la tolérance du rêveur pour les incartades de la succession logique des événements. Lorsque cela dépasse la mesure, le rêveur l'accepte néanmoins comme un changement brusque dans la série des épisodes. Il ne relie pas l'épisode
nouveau aux anciens, mais accepte son intrusion sans Jui en demander le pourquoi. C'est ainsi que Maury eût fort bien pu rêver simplement qu'il recevait une tuile sur le cou alors qu'il était occupé à dîner en famille sans s'étonner outre mesure que cette tuile eût traversé les greniers et les étages supérieurs avant de s'abattre sur sa nuque.
Voici un rêve personnel qui fournit un frappant •exemple de la possibilité d'une telle intrusion.
Rêve du Chant du Coq. (nuit du 12 au 13 juillet 1914). — Je me vois sur un grand steamer en bois prêt à partir pour je ne sais quel voyage. Sa construction étrange, à la fois massive et fragile, me donne des inquiétudes. Je le parcours en tous sens pour me familiariser avec les issues en cas de danger. Personne à bord. J'arrive à l'extrême arrière, formé d'un enchevêtrement de grosses poutres vermoulues. Brusquement apparaît devant moi un homme en train de brutaliser un enfant. Il le tient par la main et le fait tourner en cercle en pivotant lui-même sur ses talons et entraînant violemment dans sa rotation l'enfant qui se débat au bout de son bras. L'homme est muet, mais l'enfant crie : ha, hi, ha, en modulant ce cri sur trois notes très éclatantes. Je me réveille sur le second ha, et les deux notes précédentes résonnent encore à mon oreille. Une quatrième s'y ajoute complétant un chant de coq tout à fait caractéristique lancé par le coq de mon poulailler dans le jardin sous la fenêtre de ma chambre à coucher. Il n'y a aucun doute que les cris de l'enfant étaient les trois premières notes du chant du coq perçues dans le sommeil. L'épisode de cet enfant violenté par cet homme est parfaitement hétérogène avec le reste du rêve et l'on est forcé d'admettre qu'il ne résulte pas du développement de celui-ci, mais a été introduit de force par l'impression sensorielle.
Associé à je ne sais quel souvenir, il a créé un épisode où les cris entendus pussent trouver place, épisode sans aucun lien avec le reste du rêve ; il s'y est adapté, s'y est fait sa place d'une façon saugrenue, mais dont le rêveur s'est parfaitement contenté. Si par hasard, les épisodes antérieurs de mon rêve eussent été relatifs à un homme pourchassant des enfants qui se seraient livrés à quelque méfait, le tout développé en scènes de longue durée, on eût été tenté d'attribuer au chant du coq final la responsabilité, de la totalité du rêve et c'eût été un cas de plus à l'appui de la théorie de Maury. Le rêve ci-dessus montre avec quelle prudence il faut hasarder de pareilles inductions.
Comme conclusion dernière, n'oublions pas qu'avec les explications modernes du rêve de Maury, tombe celle qu'on aurait cru pouvoir en tirer jusqu'ici sur la rapidité fulgurante des rêves. Et cela nous amène à la deuxième des questions de ce chapitre, celle des illusions de temps dont le rêve de Maury n'est qu'un cas particulier.
Illusions du Temps dans le Rêve.
S'il est démontré dans ce qui précède que le renversement de l'ordre chronologique n'a point de réalité et que la vitesse vertigineuse de la pensée dans le rêve n'est point une nécessité constante et inévitable, il n'en est pas moins vrai que. dans bien des cas. on fait en un temps très court des rêves donnant l'impression d'une durée beaucoup plus longue. Classiques sont les exemples cités par Charma.
Rêve de Mac Nish. — Mac Nish va d'Angleterre à Calcutta, revient, reprend la mer et visite l'Egypte en grand détail, y compris Méhémet-Ali, Cléopâtre et Alexandre le Grand avec lesquels il a des entrevues.
RÊVE DI TYPE DIT DE m MAI HV GUILLOTINÉ » i79
Rêve de Casimir Bonjour. — Casimir Bonjour, à la première représentation d'une de ses pièces, s'assoupit dans la coulisse au moment où le rideau se lève, voit passer sous ses yeux les cinq actes, entend jeter son nom au public qui l'acclame et se réveille tout heureux : déception : les acteurs en étaient encore aux premiers vers de la première scène.
Il est arrivé à chacun de nous d'être saisi par un impérieux besoin de sommeil pendant une conversation, d'avoir un moment d'absence et de faire pendant ce temps, si court que la continuité de la conversation n'en est pas interrompue, quelque rêve ayant une durée apparente sensiblement plus longue. Maury a signalé des cas de ce genre. Et il semble aussi que nos rêves ordinaires aient une durée souvent moins longue que celle dont nous gardons l'impression au réveil.
Pour engendrer cet effet interviennent diverses cause-, dont deux ont été bien vues par Egger. D'abord, les rêves sont mal racontés ; on y ajoute une foule de choses qui leur sont étrangères sous l'influence du désir presque incoercible de mettre de la cohésion et de la logique dans ce que l'on raconte. Le rêve se réduit en réalité à des tableaux représentant les épisodes principaux du petit roman, tout ce qui réunit ces tableaux est indûment surajouté et c'est cela seul qui exige du temps. D'autre part, le tableau final détermine un flux de pensées explicatives de ce tableau aue l'on place avant ce tableau lui-même parce que c'est là qu'elles seraient logiquement placées dans les conditions de la vie réelle.
Le rêve se caractérise par une abréviation, une condensation effective des scènes par rapport à celles de la vie réelle qu'elles représentent. Quand je vais de ma table à ma bibliothèque, il me faut faire l'un après l'autre les cinq pas qui séparent la première de la seconde, tandis que dans le rêve, il me suffit de me voir
auprès de nia bibliothèque quand j'étais au tableau précédent assis à ma table pour avoir l'illusion que j'ai fait les cinq pas nécessaires.
Le rêve procède par images et, de chaque scène il ne donne que les tableaux les plus saisissants, en nombre suffisant pour que l'action paraisse continue à un observateur peu exigeant comme est le rêveur, et en supprimant toutes les phases intermédiaires. Si l'on compare la vie réelle à un film cinématographique reproduisant toutes les phases de chaque scène sans en omettre aucune, il faudra comparer le rêve à ce même film dont on aura découpé au ciseau de larges et nombreux tronçons qu'on aura rejetés pour recoudre entre elles les parties conservées. Ces dernières sont les images caractéristiques de chaque scène, suffisantes pour faire comprendre toute l'action, celles qu'on a rejetées étant des images de remplissage. Le film du rêve est beaucoup plus court que celui de la vie réelle et doit par suite prendre beaucoup moins de temps pour se dérouler d'un bout à l'autre. La vitesse de nos rêves dépend donc, au moins en partie, non d'une rapidité particulière dans l'idéation, mais de la suppression de tout ce qui n'est pas indispensable au dessin de l'action. C'est ainsi qu'en a jugé aussi Tobolowska dans un travail spécialement consacré à cette question.
De même Kaploun estime que la prétendue vitesse foudroyante des rêves n'est qu'une illusion. Les événements, en rêve, marchent avec la vitesse qu'ils auraient dans la vie habituelle, et si l'on peut faire beaucoup de choses en très peu de temps, c'est parce que le rêve supprime, entre le point de départ et le point d'arrivée, une multitude de stations intermédiaires qui s'imposent à nous dans la vie réelle. Cette dernière cause est de nature objective ; la suivante est de nature subjective.
Pour l'étude des Illusions du Temps dans le rêve
{je ne dis pas pour les mesurer, ce qui est l'affaire de la psychologie métrique, mais pour en déterminer les causes, ce qui est le rôle de la psychologie introspective), ayons recours au moyen qui nous est habituel, qui est de rechercher les illusions analogues, s'il en est, dans une circonstance apparaissant à l'état de veille, c'est-à-dire dans une condition où le sens critique, le jugement peuvent s'exercer.
Par suite de mes obligations professionnelles, je dois faire plusieurs fois par semaine le voyage de Sceaux à Paris et de Paris à Sceaux, et chaque fois, j'essaye d'utiliser au mieux la petite demi-heure assez fastidieuse que dure ce voyage ; tantôt, je lis ; tantôt, je cause avec mes voisins ; tantôt, je inédite les yeux fermés. D'ordinaire, j'ai une notion assez juste de l'écoulement du temps dans le trajet et le passage à chacune des sept stations, de même que l'arrivée à la huitième et dernière ne me cause aucune surprise. Mais quelquefois il arrive que, me croyant près d'arriver, je suis "tout surpris de voir que je ne suis qu'à l'une des premières stations ou inversement que, me croyant à l'une des premières stations je suis déjà à la dernière. J'ai cherché à me rendre compte des conditions dans lesquelles se produisent ces illusions de durée et par là de pénétrer leurs causes. Voici ce que j'ai remarqué.
Si je parle avec un voisin de choses plus ou moins futiles, dans lesquelles la place la plus importante appartient aux congratulations réciproques au moment de la rencontre, aux questions banales sur l'état de la santé des personnes et de leur famille, sur la pluie et le beau temps, le dernier grand discours politique ou le dernier crime sensationnel, le temps passe très vite et c'est alors que je me crois à l'une des premières stations quand je suis près d'arriver. Il en est de même si je lis le journal ou un livre dont la compréhension n'exige pas grand effort intellectuel. Au contraire, si
les yeux fermés je me plonge dans une méditation profonde où je remue des idées compliquées sans faire aucune attention à ce qui se passe autour de moi, c'est alors qu'à la prochaine station, je sors en sursaut de ma méditation et suis tout surpris, me croyant arrivé, de voir que je n'en suis qu'à une des premières stations du voyage.
Si je compare au point de vue psychologique ces deux conditions opposées, je constate que dans la première un petit nombre d'idées et d'images mentales capables de retenir l'attention s'étalent à l'aise dans un cadre relativement vaste d'impressions sensorielles de toutes sortes, visuelles, auditives, tactiles, etc. Dans le second cas, au contraire,, les sens sont presque fermés par suite de l'état de distraction où on se trouve, et une foule d'idées d'origine intérieure se pressent à l'étroit dans un cadre d'impressions sensorielles petit et faiblement dessiné. Je crois que c'est dans ce rapport entre l'importance des idées occupant le centre et les profondeurs de la conscience et celle des impressions sensorielles qui en occupent les abords ou la périphérie qu'il faut chercher la cause des illusions de la durée. C'est comme si la durée subjective avait pour mesure les idées en quelque sorte intérieures, tandis que la durée objective se mesurerait d'après les impressions sensorielles. Dans les conditions ordinaires de la vie un rapport légitime s'établit entre les unes et les autres et l'écoulement du temps nous paraît se faire d'une manière régulière. Quand nous avons peu d'idées pour beaucoup d'impressions sensorielles, l'horloge subjective marche moins vite que l'horloge objective et l'on est surpris de constater que l'heure est plus avancée que l'on ne croyait. Quand les idées sont beaucoup plus nombreuses et plus intenses que les impressions sensorielles, c'est le phénomène inverse qui se produit. Cette condition se trouve réalisée au
maximum dans l'attente angoissante où l'on regarde sa montre dix fois dans une minute et qu'on la porte chaque fois à son oreille pour s'assurer qu'elle n'est pas arrêtée.
C'est aussi ce qui se réalise dans le rêve. Les excitations sensorielles sont peu nombreuses et, même si elles sont enregistrées toutes par la subconscience, elles constituent un ensemble beaucoup moins important que les images mentales en majeure partie d'origine interne qui occupent la conscience. D'où la sensation intérieure d'une durée subjective beaucoup plus longue que la durée objective. Cela est conforme à ce qui a été constaté par tous et contient peut-être l'explication de ce fait que l'on est souvent surpris de la longueur du rêve que l'on a pu faire dans l'espace de quelques minutes ou de quelques secondes.
Ce qui est particulier, ce n'est pas tant la vitesse de la pensée dans le rêve que le jugement erroné que l'on porte sur la durée des scènes du rêve, durée qui apparaît plus longue qu'elle n'est en réalité.