‹ Le rêveChapitre 60 sur 85 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Nous avons rapidement esquissé, sans aucunement entrer dans le détail, le rôle que jouent les songes dans la tragédie classique. Quel va être celui du rêve dans le drame romantique ?

Pas plus dans le vénérable V. Hugo que dans le moderne Rostand, il n'y a trace de rêve ; il n'y a pas modification, évolution, mais disparition.

Dans toute l'œuvre poétique d'Hugo, on ne trouve point de vrais rêves, car il ne faut pas compter comme tels certaines visions de l'esprit auxquelles la forme du rêve n'est donnée que pour la commodité littéraire et qui n'ont nullement la prétention d'être des choses vraiment rêvées. Dans les morceaux de cette catégorie, nous ferons pourtant une exception en raison de son importance pour Le Pape où un rêve à lui seul forme tout un volume.

En deux mots, voici le thème : le Souverain Pontife se voit en songe rejetant avec mépris sa tiare et ses oripeaux somptueux ; il part vêtu de bure, un bâton à la main, et parcourt le monde prêchant partout le mépris des richesses et de la fausse grandeur des princes de l'Eglise et des rois, condamnant la violence et l'abus de la force, enseignant partout le pardon, la pitié, l'amour des faibles et des humbles. Puis il se réveille et s'écrie : « Quel rêve affreux je viens de faire ! »

Il est de toute évidence qu'il ne faut pas chercher dans •cette composition magistrale une application précise d'une théorie de l'auteur sur le rêve. Cependant on y trouve une idée toute intuitive et qui ne manque pas de justesse ; elle est exprimée dans ces deux vers : La vie est une page obscurément pliée Que l'homme en mourant lit et déchiffre en dormant.

C'est l'idée exprimée aussi par Nodier que l'âme est

pendant le sommeil plus clairvoyante que pendant la veille parce qu'elle est délivrée des liens que lui imposent les préoccupations de la vie réelle. Nous avons vu, et verrons, dans quelle mesure et par quelles raisons se justifie cette notion des rêves à demi prophétiques.

Dans l'œuvre en prose, au contraire, on trouve quelques vrais rêves tout à fait significatifs.

Les Misérables. — Nous avons la bonne fortune que Hugo ait lui-même exprimé son opinion sur le sujet qui nous occupe : « Ce rêve, comme la plupart des rêves,, ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant ». Ce qui veut dire que l'émotion de la condition actuelle se transporte dans le rêve, mais non le sujet qui la provoque.

M. Madeleine touche au but : il a presque effacé Jean Yaljean, quand un jour Javert vient lui apprendre que ses soupçons sur l'identité de Jean Yaljean et de M. Madeleine n'étaient pas justifiés, car le vrai Jean Yaljean vient d'être retrouvé, convaincu, et sous peu sans doute sera renvoyé au bagne, sinon guillotiné. M. Madeleine laissera-t-il accomplir cette injustice ou va-t-il se livrer et renoncer à tout ce qu'il avait conquis de fortune, de bonheur et de considération ? C'est la fameuse « Tempête sous un crâne ». Obsédé par ces idées poignantes, il s'endort et fait un rêve qui n'a en effet aucun rapport matériel avec les idées qui l'obsèdent et ne leur emprunte que leur couleur sombre. Il erre dans la campagne ; tout, autour de lui, est gris, couleur de terre. Il entre dans une ville ; la ville est déserte ; les seuls êtres humains qu'il rencontre sont debout, immobiles et ne répondent pas à ses questions. Mais quand il quitte la ville, tous sortent sur ses pas, l'entourent et lui apprennent qu'il est chez les morts. A noter, dans cette sorte de drame muet, une de ces absurdités qui se rencontrent dans tous les rêves et sont une de leurs marques

les plus caractéristiques : dans une rue de cette ville il a froid et, voyanl qu'une fenêtre d'une maison voisine est ouverte, il se dit : « C'est par cette fenêtre ouverte que me vient le froid ». L'origine de cette impression est dans une sensation réelle, car en se réveillant, il est glacé. Tout cela est marqué au coin de l'observation la plus réaliste ce qui est bien remarquable dans une œuvre où le souci de la vérité du détail a tout droit de s'effacer derrière la préoccupation des idées générales que l'auteur veut mettre en relief.

Ces idées sur la nature du rêve avaient dû germer depuis longtemps dans l'esprit de Hugo ; on en trouve en effet dans ses œuvres antérieures des traces plus ou moins marquées ; mais il ne les avait pas encore formulées ; aussi les trouve-t-on hésitantes et contradictoires dans leur explication. Cela apparaît nettement dans le seul de ses romans dont il nous reste à parler.

Les Derniers Jours d'un Condamné. — Dans cette œuvre de jeunesse du grand écrivain, deux rêves s'inspirent de conceptions contradictoires. Le condamné n'a d'autre idée que celle de son supplice ; son âme est « aussi emprisonnée dans cette idée que son corps dans sa geôle ». Il la rappelle, la retient, la retourne sous toutes ses faces, vit avec elle d'une façon incessante. C'est donc la condition même qui doit l'écarter de ses rêves. S'il vient à rêver, ce doit être de toute autre chose. C'est ce qui arrive en effet dans le deuxième et le plus important des rêves qu'il fait, rêve qui ne précède que de quelques heures le moment fatal. Ce rêve est assez insignifiant, un peu effrayant, mais emprunte le sentiment émotif à des visions absolument étrangères à celles qui le préoccupent à l'état de veille. Des bruits lui font croire que des brigands cherchent à forcer des portes ; il s'arme et fait une ronde et découvre seulement une vieille femme inerte à la manière d'une momie.

On le voit, le rêve relève du même principe que celui des Misérables.

Au contraire, dans le premier rêve, évoqué- par la nature des noms inscrits sur les murs de son cabanon par les condamnés à mort qui l'ont occupé avant lui, il voit des suppliciés portant leur tête dans leurs mains.

C'est donc le sujet même de la préoccupation qui vient former la trame du rêve ; c'est une forme moins typique, plus exceptionnelle, mais nullement inadmissible ainsi que. nous l'avons expliqué en exposant notre théorie.

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