FLAUBERT
Nous ne parlerons pas de la Tentation de Saint Antoine. Parmi les œuvres appartenant à cette catégorie, nous avons fait une exception pour Le Pape, de V. Hugo ; il n'y a pas lieu de la renouveler. La forme don née à cette conception n'est qu'un prétexte pour présenter des scènes ici historiques, en leur donnant le relief de tableaux actuels se déroulant sous les yeux du spectateur ; d'ailleurs les visions de l'anachorète tiennent moins du rêve crue de l'hallucination.
L'Education Sentimentale. — Il n'en est pas de même pour le très court rêve raconté dans Y Education Sentimentale, le seul d'ailleurs qui se rencontre dans toute l'œuvre de l'auteur. Car nous ne croyons pas devoir retenir le rêve très court et sans prétention qu'il prête au mari de l'héroïne dans Madame Bovary. Celui-là est si vrai, si strictement conforme à la vraisemblance qu'on pourrait le prendre pour exemple d'une catégorie classée, celle du type dit de « Maury guillotiné ».
« Elle avait rêvé, la nuit précédente qu'elle était sur le trottoir de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose d'indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, elle avait peur
d'être aperçue. Mais un maudit petit chien acharné contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L'aboiement du chien continuait. Elle tendit l'oreille. Cela partait de la chambre de son fils. Elle s'y précipita pieds nus. C'était l'enfant lui-même qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix singulièrement rauque. L'embarras de sa respiration augmentait de minute en minute. Elle resta jusqu'au jour, penchée sur sa couverture, à l'observer ».
Tout s'explique dans ce rêve et de la meilleure façon. La rue Tronchet : c'est là que son amant lui avait donné rendez-vous, idée qu'elle acceptait et repoussait à la fois. -C'est là qu'il devait l'attendre et elle transportait celte attente de lui à elle. Le petit chien aboyant, c'était l'interprétation donnée par sa conscience assoupie à la toux ■de son enfant, vaguement entendue et interprêtée en .accord avec la situation créée par son rêve. Mais, si l'interprétation était faussée, le sentiment d'angoisse vaguement perçue que cette toux faisait naître dans son esprit •et qui se confondait avec l'angoisse résultant de son attente dans la rue, tout ce cachet émotif se transportait dans son rêve avec son caractère vrai.
Ceux qui admettent que dans le rêve de Maury guillotiné, c'est la chute du ciel de lit sur le cou du dormeur qui a provoqué les tableaux de son rêve précédant l'exécution, croiront que c'est la toux de l'enfant qui a provoqué non seulement l'image auditive des aboiements du chien, mais aussi son acharnement après ses jupes •et sa présence même au coin de la rue Tronchet, dans une condition où l'attaque du petit chien pût se réaliser et déterminer son angoisse. Combien l'explication que nous avons présentée ci-dessus est plus naturelle. Si ce rêve était vrai, j'aimerais à le citer comme argument contre la théorie de Maury.
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