‹ Le rêveChapitre 62 sur 85 · GUY DE M AU PASSANT · texte numérisé non relu

GUY DE M AU PASSANT

Les rêves se rencontrent assez fréquemment dans l'œuvre de Maupassant. Tous portent la marque de ce talent d'observation fine et pénétrante qui caractérise l'auteur. Mais certains n'ont que peu d'intérêt pour nous parce qu'ils ne présentent aucun trait remarquable et que l'auteur n'y pose pas la question des causes évocatrices. Tels sont les vulgaires cauchemars du fou dans Le Horla, tel est aussi celui décrit dans La Nuit. A signaler cependant dans ce dernier l'absence un peu exagérée de toute trace de la soudure entre la veille et le rêve.

A noter aussi dans Sur les Chats, l'évocation d'un rêve erotique par le contact de la fourrure d'un chat que le rêveur transforme en la caresse d'une femme nue.

Dans Magnétisme au contraire, est décrit un rêve des plus intéressants pour nous, précisément parce qu'il offre tout ce qui manque aux précédents : l'étrangeté et l'essai d'explication.

Le sceptique qui conte le rêve a d'abord à sa table de travail une hallucination (ne serait-ce pas une vision hypnagogique méconnue ?) une femme lui apparaît entièrement nue. Cette vision le surprend d'autant plus que cette femme, il la connaît bien et la considère comme indigne de tout intérêt. Vingt fois, il l'a vue sans songer à arrêter sur elle son regard. Il se couche et, en rêve, dans trois songes différents, séparés par de courts réveils, il la revoit, mais cette fois dans ses bras et il la possède tout entière. Le lendemain, encore sous l'émotion de- ce rêve si intense, il va chez cette femme, la trouve seule ; elle tombe dans ses bras et devient sa maîtresse.

Quelle explication donner à ce rêve prophétique ? Magnétisme, dit l'auteur ; influence secrète de quelque force surnaturelle. Et c'est bien au fond l'idée de Maupas-

sant, car la croyance au magnétisme et aux forces secrètes circule dans toute son œuvre. Mais il soupçonne une interprétation physiologique et la met dans la bouche de son iv\eur sceptique : « C'est peut-être un regard d'elle que je n'avais point remarqué et qui m'est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients rappels de la mémoire qui nous représentent souvent des choses négligées par notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence ».

Eh bien, oui, c'est cela, et Maupassant eût calqué sa conception sur la théorie que j'ai publiée en 1891 qu'il n'aurait pas dit autrement. Cette théorie nous permet de préciser son explication.

Assurément, cette femme a lancé à cet homme un de ces coups d'œil éloquents où une femme se donne. Peine perdue, l'homme l'a à peine remarquée et a relégué cela au rang des choses indignes de retenir l'attention parce que cette femme ne lui inspire aucun intérêt. Mais l'impression se réveille pendant le sommeil et devient le primum movens de la scène rêvée. Et ce qui est à remarquer, et c'est pour cela que nous avons insisté davantage sur ce cas, c'est que le rêve est devenu la cause déterminante d'actes de la vie réelle de haute importance ; car c'est bien la scène du rêve et non l'impression première initiatrice de celte scène qui a poussé le rêveur à se rendre chez cette femme et à en faire sa maîtresse. C'est là un bel exemple de ce phénomène sur lequel nous aurons à revenir plus loin : de l'influence des rêves sur nos actes de la vie réelle.

De tous les rêves dont nous parlons dans ce chapitre, il n'en est peut-être pas un qui soit plus conforme aux règles vraies du rêve et en montre une meilleure application.

Dans Réveil, Maupassant donne un autre exemple d'un rêve de la même catégorie.

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