CH. NODIER
La Neuvàine de la Cliandeleur. — Dans ce petit conte, Nodier fait appel à une singulière source de rêve ; les pensées qui sont envoyées au rêveur par l'intervention de la divinité ou de ses comparses, la Vierge et les saints. Il eût mieux fait de s'en tenir aux libres données de la seule imagination.
Maxime est un adolescent très pur, idéaliste et sentimental, très dévot en outre comme tous les personnages de ce conte.
On sait qu'à la Chandeleur (il en était ainsi du moins au dire des bonnes gens vers le commencement du siècle dernier dans la vieille province de Franche-Comté) si l'on a su par sa dévotion et l'ardeur de ses prières attirer sur soi la grâce de la Vierge Marie, on a chance de se trouver en tête à tête avec la personne que l'on aimera et de qui l'on sera aimé, dans un repas mystique de fiançailles dont un morceau de pain bénit et un rameau de myrte font tous les frais. C'est ce qui arrive à Maxime qui s'installe à la table préparée selon le rite et s'endort ; et bientôt, en un rêve lui apparaît la fiancée dont les traits se gravent dans son cœur d'une façon ineffaçable. Un an après, il rencontre celle qui occupait toutes ses pensées. Il l'aurait épousée si la rupture d'un anévrisme ne venait clore son idylle le soir même de la première entrevue.
Voilà le rêve prémonitoire dans toute sa naïveté. L'auteur s'applique à écarter toute possibilité d'explication naturelle : le jeune homme n'a jamais pu voir la jeune fille, qui a vécu à l'étranger et n'est revenue au pays natal que plusieurs mois après cette Chandeleur. Pas de coïncidence admissible en raison de la précision et de la multiplicité des détails et surtout du fait que la jeune fille a, elle aussi, vu en rêve les traits de son fiancé. Ce n'est pas même un rêve naturel avec ses mystères possi-
Lies, c'est le miracle religieux dans toute sa niaiserie. Et dire qu'il eût suffi d'en faire un conte de fées, c'est-àdire une œuvre de libre imagination, pour lui ôter cette prétention à la réalité et en faire, grâce à la perfection inimitable du style et à la douceur des pensées, un charmant petit conte échappant à toute critique.
Tel qu'il est, hélas, il prend place à côté du rêve d'Ursule Mirouët, de Balzac.
Mais nulle part ailleurs dans son œuvre, Nodier ne mérite ce reproche ; partout l'imagination et la libre fantaisie sont les seules sources auxquelles il emprunte les données de ses contes.
Le Pays des Rêves. — Pour Nodier, le rêve n'est pas un pâle reflet, trouble et incohérent, des pensées de l'état de veille ; il représente une vie indépendante plus intense que l'autre. Pendant la veille, la pensée a les ailes ligotées par les innombrables liens des préoccupations matérielles, tandis que dans le sommeil, le corps se laisse oublier et rend à l'essor de l'imagination toute son ampleur. A la froide clarté de la raison il oppose les fulgurants feux de Bengale de l'imagination créatrice.
Quant à l'origine du rêve, il n'en dit rien, mais il nous fournit un argument admirable en faveur de notre théorie en affirmant l'absolue authenticité d'un cas qu'il rapporte dans cet ouvrage et qui prend ainsi une valeur documentaire. Un jeune Italien, obligé de fuir avec sa fiancée, erre dans une forêt loin de tout secours et bientôt la faim se fait sentir de jour en jour plus pressante. Au moment où leurs forces les trahissent et où ils sont près de périr, sa fiancée meurt et lui dit de se repaître de sa chair afin de sauver sa vie. Il se sent prêt à succomber à l'horrible tentation, mais arrive à la repousser. De ce jour, et durant des années, un rêve, toujours le même, vient hanter ses nuits : il se voit transformé en vam-
pire et, si forte est la vision hallucinatoire qu'il craint de la réaliser dans ses actes et refuse à un compagnon d'aventure de passer la nuit dans la même chambre que lui, à moins qu'on ne l'attache sur son lit.
Smarra. — Ce rêve du vampire a donc une valeur documentaire puisqu'il est vrai. Il n'en est pas de même de celui de Smarra, car ce dernier est de toute évidence, et l'auteur ne s'en défend pas, une œuvre de pure imagination. Dans ces conditions, Smarra ne saurait avoir d'autre intérêt que d'illustrer la conception que son auteur se fait des lois du rêve. Cette conception est d'une belle simplicité : le rêve étant le produit de l'imagination libérée de toute entrave ne saurait avoir de règles, car ces règles seraient des liens. Aussi peut-on, selon lui, en inventant un rêve, donner libre cours à sa fantaisie, sans s'embarrasser d'aucun souci de vraisemblance ; c'est ce qu'il a fait. Deux préoccupations seulement se sentent dans cette œuvre extraordinaire, et qui, à plusieurs titres doit exciter la plus vive admiration : la première était de reproduire dans son style les formes littéraires de ses modèles, les Latins et les Grecs ; il y a réussi de façon si merveilleuse, qu'il a mis en défaut les critiques les plus compétents, réussissant à leur laisser croire que ses traductions intégrales étaient des additions personnelles, et inversement. La seconde a été de reculer les limites de l'épouvante, et là il ne nous semble pas qu'il ait atteint son but. Il entasse dans ses descriptions tant d'horreurs extravagantes, qu'il déconcerte l'esprit plutôt qu'il ne le touche ; on admire la richesse incomparable de son style et de son imagination, mais on ne frissonne plus, parce que cela est trop en dehors des choses que nous sommes habitués à ressentir. Pour mon compte, j'ai mieux partagé le sentiment qu'il essayait d'inspirer à ses lecteurs quand je m'identifiais à Lucius inquiété par des ombres lorsqu'il traverse sur
«on cheval Phlégon la forêt de Thessalie, que lorsque j'ai été entraîné par Meroé dans ces mondes invraisemblables où le disque sombre des soleils éteints éclaire des furies, des cadavres et des mers de sang. Mais nous nous laissons entraîner là à des discussions littéraires étrangères à notre programme.
Au milieu de ses envolées d'imagination, Nodier reprend terre quelquefois pour nous faire toucher du •doigt de menus faits qui ont leur place dans l'explication des rêves. Il a nettement entrevu l'influence des sensations actuelles du dormeur sur ses visions hallucinatoires : Polémon est couché auprès de sa maîtresse dont le corps pèse de tout son poids sur son bras, comprimant ainsi les nerfs et arrêtant la circulation dans les veines : c'est plus que de la gêne, c'est de la souffrance. Il s'endort cependant, mais sa souffrance se traduit par le cauchemar où Méroé le livre sans défense à l'affreux Smarra, l'exécuteur de ses maléfices.
La Fée aux Miettes. — Dans ce délicieux conte fantnstique se trouvent, deci delà, des petits bouts de rêves qu'il serait bien difficile de juger du point de vue où nous nous sommes placés, car comment comparer les fantaisies du rêve aux réalités de la vie éveillée quand ces dernières ne sont pas moins fantastiques, dans le cerveau de ce fou sympathique qu'est Michel. Mais on ne saurait passer sous silence le rêve qui constitue en même temps que le dernier épisode du conte, en quelque sorte sa conclusion morale. Michel aime la Fée aux Miettes ; il l'a aimée toute sa vie, mais l'âge et l'aspect physique de la bonne vieille ne lui permettent pas de confondre ce sentiment avec l'amour. Il faut qu'elle prenne les traits de Belkiss pour que cet amour éclate et alors le voilà tiraillé entre deux sentiments contraires : l'attraction vers Belkiss et la fidélité à la Fée aux Miettes >qu'il vient d'épouser. Ce dernier sentiment est le plus
fort et il repousse avec une vertueuse énergie le souvenir de Belkiss dont il a même éloigné le portrait de ses yeux, sinon de sa pensée ; aussi la revoit-il en rêve chaque nuit, et Belkiss devient la seconde épouse, celle qui est pour les sens, tandis que la Fée aux Miettes reste l'amie maternelle et chaste qu'elle a toujours été pour lui. Et plus cette opposition s'accentue dans son esprit, plus deviennent vifs ses remords de trahir la Fée aux Miettes ; plus il chasse la vision voluptueuse, plus elle revient.
Ce conte admirable est donc en accord sous ce point de vue avec les idées soutenues dans ce livre touchant la théorie du rêve, mais il peut servir en outre à illustrer ce qui a été exposé dans le précédent chapitre sur l'utilisation des rêves pour la conquête d'un bonheur imaginaire qui serve à compenser les tristesses de la vie réelle. Imiter Michel dans bien des cas. pour bien des pauvresdéshérités, ne serait pas de la folie mais de la sagesse.
HOFFMAXX.
J'avais gardé de mes lectures d'Hoffmann l'impression qu'il devait se trouver dans son œuvre beaucoup de rêves sans doute fort intéressants si l'auteur y avait mis, comme il était probable, ce réalisme profond et cette finesse d'observation qui coudoient à chaque instant, dans ses contes, le fantastique le plus échevelé.
Je n'ai donc pas été peu surpris de constater que dansl'œuvre d'Hoffmann :
1° Les rêves ne sont pas très nombreux ;
2° Ils sont fort insignifiants ;
3° Ce qui paraît avoir inspiré ses visions fantastiques,, c'est bien plus, disons le mot, le délire alcoolique que la fantasmagorie onirique.
Chez lui. le fantastique revêt trois formes, ou plutôt
découle de trois sources, et à chacune d'elles, il emprunte un caractère particulier.
1° la puissance et l'originalité de l'imagination dans la condition d'équilibre cérébral parfait.
2° l'ivresse, depuis les visions simplement bizarres des premières fumées du vin jusqu'aux plus extraordinaires que puisse enfanter le délire alcoolique.
3° bien petit, à côté de ces deux choses principales . le rêve.
Le Choix d'une Fiancée. — Cette nouvelle va nous fournir les exemples des deux premières formes sur lesquelles nous n'avons pas le droit de nous arrêter. C'est l'imagination la plus saine, la plus sagement maîtrisée par la raison qui la maintient entre de justes bornes sans lui rien enlever de son piquant et de son imprévu, qui inspire à Hoffmann l'épisode des trois cassettes. Dans l'une, le conseiller privé Tussmann, vieux rat de bibliothèque, qui n'a de vraie passion que pour les bouquins, trouve ce merveilleux petit livre aux pages toutes blanches qui se transforme selon son désir pour devenir à chaque moment le livre qu'il veut lire. Dans la seconde, le baron Benjamin, digne neveu du vieux Juif Manassé, trouve la précieuse petite lime qui lui permettra de rogner les ducats indéfiniment en les laissant aussi neufs que s'ils sortaient de dessous le balancier. La troisième est celle où le jeune amoureux trouve avec le portrait d'Albertine le droit de devenir son époux.
C'est au contraire aux fumées du vin que se rapporte de la façon la plus nette toute la scène de la terrible nuit où pour la première fois le conseiller Tussmann rencontre ses persécuteurs. Cette narration a presque la valeur d'une observation médicale et il n'est pas un médecin qui à l'entendre ne fasse un diagnostic exact.
Hoffmann a puisé tout cela dans ses propres souvenirs et s'il a fait une faute, c'est seulement d'avoir attribué
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au sobre conseiller Tussmann, dès sa première incartade, des visions qui ne sont à leur place que dans le cerveau d'un alcoolique invétéré ; les premières fois, on est ignoblement malade, et c'est tout.
Donc, durant qu'il cause avec Léonard et Manassé, Tussmann voit la tète de Léonard se transformer en tète de renard. Quand, une heure plus tard, dans la rue, ses jambes se dérobent et le laissent choir dans le ruisseau, il croit qu'un mauvais plaisant les lui a emportées et il ne peut se relever que quand celui-ci les lui jette à la figure. Il se relève alors et finit par monter sur le cheval de bronze de la statue du grand Electeur où il se réveille le lendemain tout surpris de se trouver là. Seule, la valse avec, en guise de danseuse, un balai qui lui écorche la figure, a milieu d'un cercle d'innombrables petits Tussmanns valsant tous comme lui avec de petits balais, peut être attribuée à un rêve que le malheureux aura fait pendant qu'il cuvait son vin sur son cheval. Heureusement que nous sommes en plein fantastique et que nous pouvons soulever la boîte crânienne du digne conseiller pour lire ses pensées, car, à coup sûr, il ne s'est souvenu de rien de tout cela au réveil.
Arrivons aux vrais rêves.
Dans Le Majorât, le vieux justicier, venant passer la nuit dans le château de Her...burg, voit en rêve une apparition qui répète devant lui les principaux épisodes d'un sombre drame qui s'est passé dans le château, quelque trente ans auparavant. V... a été à cette époque presque le témoin de ce drame et il n'y a rien d'étonnant à ce que son retour au château en fasse renaître les scènes dans son rêve dès la première nuit. Si tout se bornait là, il n'y aurait rien à redire ; mais le malheur est qu'au même moment la même apparition se montre aux yeux du neveu et secrétaire du justicier, qui écrit, parfaitement éveillé, dans la pièce voisine. Or, le neveu n'a
aucun droit à cette apparition, car il ne sait rien de toute l'histoire, en sorte que cette apparition ne peut provenir de l'intérieur de son cerveau, d'où il faut conclure qu'elle est réelle, qu'elle a pour substance un vrai revenant qui fait coup double en inspirant le rêve de V... en même temps qu'il se révèle aux yeux du neveu. Du point de vue de la littérature fantastique, c'est fort intéressant , mais du point de vue de la psychologie du rêve, il n'y a rien à y prendre.
Le Violon de Crémone. — Deux rêves assez insignifiants. Dans le premier, le jeune étudiant, amoureux d'Antonia, rêve qu'Antonia l'appelle à lui et le supplie de la sauver en lui chantant un adagio qui — c'est là peutêtre la seule particularité remarquable de ce rêve — a été composé par lui-même, en sorte qu'elle lui apprend quelque chose qu'il ne sait pas en 'lui disant des paroles qu'il a lui-même composées. Ce trait est bien observé.
Dans le second, rien à noter, sinon la vision intense par le conseiller Crespel, d'une scène d'amour entre sa fille Antonia et son fiancé, au moment même où celle-ci passe de vie à trépas. Certainement dans l'idée de l'auteur, c'est la mort de la jeune fille qui détermine ce rêve, chose admissible après tout, à la condition que le conseiller en ait eu le pressentiment peut-être inconscient.
Les Maîtres Chanteurs. — L'auteur se présente comme s'étant endormi durant qu'il lisait le livre de Jean- Christophe Wagensei'l, où il est parlé des Maîtres Chanteurs. Il voit en rêve les personnages de sa lecture, les Maîtres Chanteurs eux-mêmes qui, dans une clairière, après une chasse, viennent se disputer le prix du chant devant le landgrave Hermann de Thuringe et la Comtesse Mathilde. Ce rêve est fort bien amené par les circonstances, mais il n'a nullement les caractères d'un rêve et
n'est de façon trop évidente qu'une manière de présenter au lecteur d'une façon plus propre à frapper son imagination les personnages dont on va lui conter l'histaire.
Il est très légitime dans les romans de tirer parti des rêves pour peindre l'état émotif des personnages, faire apparaître sous une forme plus vivante leurs pensées secrètes et leurs pressentiments et pour les déterminer même dans tel ou tel sens vers l'action après le réveil. Mais il est tout à fait illégitime de les faire contribuer au développement de l'action en les enchaînant à celle-ci par des liens logiques et réguliers.
Maître Martin et ses Ouvriers. — Dans ce conte, un rêve court et bien banal : Frédéric qui aime Rosa, la fille du tonnelier, et regrette son art qu'il a abandonné pour la conquérir, la revoit dans ses rêves mêlée aux objets dont le regret de son art abandonné fait naîtrel'image dans son esprit.
La Fascination. — Ici, Hoffmann raconte quelquesrêves brefs et peu significatifs qui ne méritent guère de retenir l'attention ; mais il met dans la bouche de certains de ses personnages quelques idées théoriques qui paraissent être les siennes et qui doivent être rapportées.
Au surplus, mes amis, ces songes terrifiants qui nous tourmentent parfois, tels que se figurer qu'on tombe d'une tour, qu'on est décapité, et mille autres plus ou moins désagréables, sont le résultat de quelque douleur physique qui réagit sur nos facultés morales. Tenez, je me rappelle un songe où j'assistais à une orgie. Un officier et un étudiant se prennent de querelle, et se lancent leurs verres à la tête ; je veux les séparer, mais danscette lutte je me sens si grièvement blessé à la main que la souffrance m'éveille. Ma main saignait réellement,.
4-ar je venais de l'écorcher à une grosse épingle piquée dans ma couverture ».
Tout cela est entièrement conforme aux idées modernes.
Par contre, il dit ailleurs :
« Comme je sais par expérience que les rêves de la nuit sont le fruit des sensations éprouvées pendant le jour, j'ai toujours soin, avant de m'endormir, de chasser toute préoccupation pénible et d'amuser mon esprit par quelque joyeux souvenir du temps passé. C'est une recette excellente contre le cauchemar ».
Cette expérience, l'auteur ne l'a pas faite et s'il l'avait faite, il aurait constaté au contraire que les idées qui lui reviennent en rêve sont celles qu'il a repoussées et non •celles qu'il a caressées avant de s'endormir.