‹ Le rêveChapitre 64 sur 85 · EDGAR POE · texte numérisé non relu

EDGAR POE

Souvenirs de M. Auguste Bedloe. — Ce conte est le récit d'un des épisodes les plus impressionnants de ces mouvements insurrectionnels qui, à maintes reprises, soulevèrent les Indous contre les Anglais, conquérants de leur pays : la révolte de Cheyte-Sing, en 1780. Une poignée d'Anglais fut écrasée à Bénarès par la population révoltée, tandis que Cheyte-Sing, assiégé dans son palais, s'échappait par le Gange en descendant par une fenêtre au moyen d'une corde faite de turbans noués bout à bout. Dans cette échauffourée, un certain Oldeb fut tué, frappé à la tempe par une flèche empoisonnée contournée en forme de serpent. Mais l'histoire est racontée quelque quarante ans plus tard, en 1827, comme revécue par un certain Bedloe, névropathe, rêveur, morphinomane et victime volontaire des pratiques de l'hypnotisme. Aussi une question se pose : cette histoire revécue d'une façon si intense et si imprévue est-elle un simple rêve d'homme endormi, une vision de morphino-

mane, ou, comme l'auteur l'insinue, l'effet d'une suggestion à distance ? Car, au moment même où Bedloe revit cet épisode, son médecin, le Docteur Templeton, le magnétiseur habituel de M. Bedloe, qui a assisté à la scène côte à côte avec la victime M. Oldeb, est, à quelques lieues de là, en train de la transcrire sur ses tablettes. Puisque l'auteur laisse la question en suspens, nous la résoudrons pour lui : ce n'est pas de la suggestion à distance, parce que cette suggestion n'existe pas ; ce n'est ni un rêve ni une hallucination d'opiomane, parce que ni celle-ci, ni celle-là ne sauraient créer la reproduction exacte d'événements réels que le rêveur ne connaissait pas. Qu'est-ce donc alors ?

Edgar Poë nous insinue que tout cela se pourrait expliquer d'une manière inattendue, M. Bedloe n'étant qu'une réincarnation du défunt M. Oldeb. Tout l'indique en effet : et les noms qui sont l'anagramme l'un de l'autre, et l'aspect vieillot, falot, presque fantomatique de M. Bedloe, et sa ressemblance extraordinaire avec M. Oldeb démontrée par un portrait qui est entre les mains du Dr Templeton, tout enfin, jusqu'à son genre de mort par une sangsue venimeuse à ondulations serpentiformes qui le pique à la tempe juste à la place où M; Oldeb a été blessé par la flèche serpentiforme lancée dans la bagarre.

Est-il utile de dire que nous n'acceptons pas davantage cette fantaisiste explication ?

Qu'est donc cette histoire ?

Eh bien, c'est simplement une originale fantaisie d'Edgar Poë.

Mais alors, pourquoi en parler ici ? D'abord parce que l'auteur pose lui-même la question du rêve. Puis pour avoir une occasion de plus de dire comment ces choses se doivent juger en saine philosophie ; mais surtout parce que, à cette occasion, l'auteur énonce un principe intéressant qu'il reconnaît d'ailleurs avoir emprunté à Novalis. C'est que, lorsque dans un rêve on se demande si

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l'on rêve, on est vite renseigné, car le fait de se poser cette question avec quelque insistance provoque le réveil. Cela cependant n'est pas toujours vrai ; je sais d'expérience personnelle et l'ai montré au cours de cet ouvrage par divers exemples, que le rêve peut continuer à évoluer, au moins pendant quelques épisodes après que l'on s'est posé cette question (Voir mon rêve des Quatre Réveils Imaginaires). Et d'autre part, tous les moyens que l'on emploie pour se convaincre, en se pinçant, en se baignant la figure, en interrogeant les personnes présentes, tout cela n'aboutit jamais qu'à vous convaincre que vous ne dormez pas pour la bonne raison que toutes ces expériences vérificatoires, vous rêvez que vous les faites, mais vous ne les faites pas. Aussi Bedloe n'a-t-il pas raison quand il se persuade n'avoir pas rêvé pour s'être, dans son rêve, plongé la tête dans une source d'eau fraîche sans provoquer le réveil.

Ligeia. - — Inutile d'insister sur ce conte, au sujet duquel se posent les mômes questions que pour le précédent, mais limitées ici au rêve d'un cerveau malade et surexcité ou aux visions d'un morphinomane. Ce serait plutôt de ces dernières qu'il s'agit ici. D'ailleurs, que ce soient les unes ou les autres, rien qui ne soit parfaitement admissible, car tout se borne à l'apparente résurrection d'une morte dans les yeux de laquelle le visionnaire croit retrouver l'expression indescriptible et vainement cherchée ailleurs du regard d'une maîtresse morte depuis plusieurs mois.

L'Ange du Bizarre. — C'est le récit des visions d'un homme abominablement gris, qui s'endort dans son fauteuil après avoir vidé une bouteille de kirsch et se réveille ayant roulé sous la table. C'est une suite de scènes dont chacune est possible, mais qui par leur réunion ressemblent plutôt aux élucubrations d'un homme qui

aurait tenté de conquérir le record de l'extravagance. Redisons que le rêve admet toutes les invraisemblances et toutes les incohérences, sauf une, celle de n'être composé que d'invraisemblances et d'incohérences, sans immixion de la moindre parcelle de choses ternes, raisonnables ou indifférentes.

Mais si ce n'est pas à proposer comme modèle de rêve possible, çà n'en est pas moins fort amusant et digne de tenter pour l'illlustration le crayon d'un Callot.

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