PAUL BONNETAIN
L'Opium. — Bonnetain avec la fine et pénétrante •exactitude qu'apporte le médecin à une observation médicale, peint la vie du fumeur d'opium depuis (la première pipe fumée par curiosité jusqu'au jour où il meurt victime d'une fatale anémie progressive. Il ne nous appartient pas de le suivre dans la description de la lutte ■entre les reproches de la raison et la hantise du poison qui finit toujours par l'emporter. Nous n'avons même pas à parler des rêves éveillés que procure l'opium ; mais l'opiomane a des rêves véritables tantôt produits par l'opium lorsque l'action simultanée de l'alcool surajoute le sommeil à la rêverie morphinique, tantôt indépendants de cette intoxication immédiate, mais entachés cependant de morphinisme par suite de 'l'altération chronique des humeurs et des centres nerveux. Ces derniers sont en quelque sorte les rêves normaux de l'opiomane.
Ces rêves vrais ont tous les caractères des rêveries à l'état de veille qui se produisent sous l'influence de l'opium aux phases correspondantes de l'intoxication progressive. C'est toujours un mélange de sensations voluptueuses et horribles avec prédominance des premières au début, puis des dernières qui, finalement, restent seules. Peut-être Bonnetain n'a-t-il pas, pour le louable but de corser sa thèse, fait une part suffisante aux
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premières et si tous les fumeurs recueillaient aussi peu. d'agrément que le pauvre Marcel Deschamps en échange de tant de sensations pénibles ou horribles, peut-être le nombre de ceux qui persistent dans leur vice serait-il. moins grand. Deux rêves, l'un au commencement du récit, l'autre à la fin, caractérisent ces deux phases.
Dans le premier, c'est à peine si quelques embrassements voluptueux dans le hamac d'un sampang viennent jeter une note agréable dans un cauchemar où les tableaux les plus étranges et les plus angoissants se succèdent dans une incohérence absolue : c'est d'abord le . charriage irrésistible et qui lui semble durer des jours, des mois, des années, dans les eaux gluantes d'un fleuve qui coule dans les ténèbres avec des bêtes plutôt devinées qu'entrevues, se fixant à son corps par d'innommables suçoirs, puis la fuite éperdue pour échapper à une ignoble vieille qui veut s'imposer à ses caresses, puisd'interminables travaux parmi des tombes ; puis le songe se termine par une partie de cartes avec des partenaires sur un cercueil dans lequel le perdant sera cloué.
Dans le dernier rêve, il n'y a même plus la maigre compensation de ces brèves effusions voluptueuses et l'horrible prend une forme encore plus extra-réelle : en vain, s'efforce-t-il dans un couloir interminable et qui va se rétrécissant toujours, de se rapprocher d'une femme aimée, tandis qu'il traîne comme une ancre au bout j de son bras allongé en corde un cercueil ou gît le cadavre de cette même femme et dont le couvercle cloué sur son poignet a emprisonné son poing.
En somme, ce sont là les caractères habituels des* j; rêves normaux (relation lointaine avec les faits réels efe incohérence déconcertante), mais où le toxique ajouteun caractère émotif intense qui exagère énormément, mais sans en modifier la nature, le sentiment et la formede sensibilité qui dominent chez le rêveur.
Cela explique dans une certaine mesure pourquoi
Marcel Deschamps ne retire que si peu d'agrément de l'exercice de son vice : c'est parce qu'il est naturellement porté à la-tristesse. On fumeur dont l'humeur habituelle aurait une tournure plus heureuse recueillerait beaucoup plus de sensations agréables. Mais dans l'un et l'autre cas, à ces visions agréables ou pénibles se surajoute un sentiment de bien-être physique qui suffit à lui seul pour expliquer la recherche du toxique.
Tout cela, nous le répétons, est dépeint avec une grande vérité jusque dans les moindres détails, et nous le constatons avec d'autant plus de plaisir que l'auteur a fort bien dégagé, évidemment sans savoir que nous l'avions fait avant lui, une des lois principales du rêve, savoir : l'absence dans les visions oniriques de l'objet de nos préoccupations immédiates les plus pressantes, tandis que reviennent les souvenirs lointains et surtout ceux que nous avons cherché à écarter.
SCHURE.
Le Double. — Avant de lire ces lignes et pour nous éviter des répétitions oiseuses, le lecteur fera bien de prendre connaissance de ce que nous avons dit du double dans un précédent chapitre, chap. xi. Cela fait nous pouvons entrer tout de suite dans la discussion de la conception de Schuré. Le peintre Marrias est un être mixte, et, dans son cœur, deux tendances opposées et presque également puissantes se livrent un perpétuel combat : d'une part, le Torero sanguin, passionné, violent, supportant impatiemment tout frein et toute contradiction, voulant les femmes pour en jouir d'un amour égoïste et sensuel ; d'autre part, l'homme sensible, épris d'idéal, aimant le beau et le bien pour la sensation de paix et de bonheur qu'ils apportent à l'esprit et pour le calme reposant qu'ils rendent aux nerfs. Il connaît fort bien en lui la coexistence de ces deux êtres et appelle
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les phases de sa vie où il s'est abandonné à l'une ou à l'autre de ces tendances, ses « amours noires » et ses « amours blanches ». De ces deux tendances, jamais une seule ne règne en lui en maîtresse absolue ; pendant que l'une domine, toujours l'autre fait entendre sa voix ; mais il la refoule avec violence sous l'influence de l'excitation de ia phase où il se trouve. Dans ses méditations, ces deux êtres qu'il sent en lui déterminent des images mentales où il se voit successivement dans l'une et dans l'autre condition et chacune est à un moment refoulée pour faire place à l'autre. Quoi d'étonnant dès lors qu'elles reviennent simultanément dans le même rêve ? Ainsi s'explique ce premier songe où il voit simultanément le Marrias noir et le Marnas blanc, celui-ci dans son lit, celui-là sur une chaise à son chevet ; l'un l'excitant au mal, l'autre luttant pour ne pas succomber »et alternativement son moi va de l'un à l'autre, en sorte qu'il est tantôt le Marrias blanc ayant pour double le Marrias noir et tantôt le Marrias noir ayant pour double le blanc.
Au moment où l'action commence. Marrias vient de rêver de son double et il voit là un funeste présage. Cela s'explique à souhait, car celui qui ouvre l'action est le Marrias blanc et ce rêve indique que le Marrias noir veille et a commencé ses attaques. S'il y succombe, le rêve aura été prophétique. C'est ce qui arrive en effet, car c'est à ce moment que Marrias fait la connaissance de Ténébra, c'est-à-dire de la femme qui sera l'objet de ses amours noires, tandis qu'une autre femme, Marion, symbolisera ses amours blanches auxquelles dans une scène finale la victoire restera. A cette scène correspond un rêve où pour la dernière fois il revoit son « double » Et c'est tout. Quant à l'idée que le « double » noir lui apparaît dans ce dernier rêve suscité par Ténébra dans une scène d'envoûtement et que ce « double » est définitivement vaincu par le coup de poignard qu'il croit lui
porter en rêve, ce sont là des divagations mystiques auxquelles la philosophie positive ne saurait s'arrêter.