‹ Le rêveChapitre 67 sur 85 · JEROME K. JEROME · texte numérisé non relu

JEROME K. JEROME

Novel Notes. — On trouve ici entre autres histoires la narration de cinq rêves. L'auteur présente son livre, non comme une chose achevée, mais comme des notes éparses prises de loin en loin, en vue d'un futur roman et publiées telles quelles. Est-ce sincère ? ou faut-il voir là un artifice ingénieux permettant une narration à bâtons rompus qui n'est pas sans saveur ? En tout cas, les rêves qui y sont rapportés doivent à ce mode de narration une incohérence et un décousu qui leur donnent un tel air de sincérité, qu'on est tenté de les traiter comme des rêves vécus.

Il n'y a pas lieu de les analyser tous en détail. Dans deux d'entre eux, on peut remarquer la relation entre le sujet du rêve et les sensations actuelles du dormeur : il a faim et se voit rongeant le couvercle bardé de fer d'un coffre rempli d'or auprès du cadavre de son ami qu'il vient d'assassiner pour mettre le trésor à l'abri de sa convoitise ; il a froid et se voit sur la scène jouant en chemise un rôle qui comporterait un tout autre costume. Mais ce sont là choses banales. Un trait beaucoup plus singulier, s'il est réel, consiste en ce que plusieurs de ces rêves retracent une très longue période de vie. Je n'ai pas d'exemple personnel d'une chose si singulière, et, sans en vouloir nier la possibilité, je reste un peu sceptique sur ce point : voir en rêve les épisodes discontinus, mais chronologiquement ordonnés d'une action durant des dizaines d'années, cela ressemble singulièrement à une fantaisie de romancier.

En est-il de même pour l'éDisode bizarre du rêve n° 3 où le dormeur voit son double, mais non pas unique comme dans tous les autres cas de ce genre ; la vision

Gl'l LE RÊVE

se multiplie en une multitude de petits personnages, qui sonl ses doubles. Mais ceux-ci ne sont pas, comme les innombrables petits Tussmann dansant avec un balai dans Le choix d'une Fiancée d'Hoffmann, la reproduction dune même effigie ; ils sont tous très différents d'aspect les uns des autres et d'âges variant de l'adolescence à l'extrême vieillesse ; ils représentent le rêveur aux différentes époques de sa vie passée, présente et future. Tous lui causent d'ailleurs une frayeur vive et irraisonnée.

Je pourrais être tenté de discuter la possibilité d'un rêve sans exemples ou de rechercher les causes de cette vision de doubles multiples d'âges différents, s'il s'agissait d'un rêve réel. Dans le cas présent, je me contente d'en signaler le caractère hautement exceptionnel. Je ne voudrais pas renouveler une fois de plus l'histoire de la dent d'or.

Un autre trait non moins curieux et au sujet duquel je fais les mêmes réserves, consiste en ce que, dans deux de ces rêves, le rêveur lui-même ne prend aucune part à l'action qui se déroule sous ses yeux ; son moi est absent ; il ne se situe nulle part dans le rêve. Ainsi celui qui porte le n° 5 raconte l'histoire d'un personnage à qui un génie promet la fortune et le succès dans toutes ses entreprises à condition que jamais il ne se laisse aller à aimer un être vivant. Le personnage promet, tient parole, et voit en effet la fortune lui sourire et satisfaire à tous ses désirs. Un jour, une pauvre fillette abandonnée l'implore, il lui refuse même un regard de pitié et l'enfant meurt. Après sa mort, l'homme la prend dans ses bras, la caresse comme pour la réchauffer par une tendresse désormais inutile. Le cadavre ne se décompose pas et l'homme revient tous les jours le prendre dans ses bras et le caresser, donnant ainsi le change à un besoin d'affection qui n'est pas mort en lui et ne peut s'exercer sur les vivants. Mais dans toute cette action,

-en outre qu'elle dure des années, le rêveur est absent : il n'est ni le génie, ni le héros, ni la victime ; il sait tout cela d'une façon abstraite, ou, s'il le voit projeté sur un écran, il ne se sent pas lui-même devant cet écran. Bien entendu, je ne puis rien affirmer, mais, de par mon expérience personnelle des rêves, j'ai l'impression invincible ou que c'est un roman inventé de toutes pièces, -ou que c'est ce que j'ai appelé un rêve dirigé, et, peutêtre, dans le cas actuel, inconsciemment dirigé. Et voici -comment je comprends la chose : l'auteur a vraiment rêvé le commencement de l'action, peut-être l'apparition du génie avec les promesses qu'il fait et la condition qu'il impose, puis il est passé à l'état de demi-sommeil avec assez de lucidité pour saisir l'intérêt littéraire de cette donnée et la développer comme un thème de roman, c'est-à-dire avec le concours de sa volonté et de son jugement. Mais pourtant les yeux restent fermés, le cerveau est dans un certain état d'assoupissement, peut-être entrecoupé de courtes absences avant le réveil complet. Et l'auteur a confondu avec un vrai rêve ce qui n'était que le produit hybride du rêve et de la méditation. S'il en est ainsi, la difficulté disparaît, car il est fréquent que dans la méditation notre moi soit absent des tableaux qui se déroulent dans notre pensée.

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