WELLS (H. G
Douze Histoires et un Rêve. — Les douze histoires et le rêve dont il est question sous ce titre n'ont rien de commun entre eux ; ce rêve constitue une treizième riistoire indépendante des autres et la constitue tout entière à lui seul. Il est dans les habitudes de Wells de . faire de l'extraordinaire ; il faut donc accepter le rêve -comme il nous le présente, c'est-à-dire comme un rêve "hautement exceptionnel et ne pas exiger de lui une vraisemblance quelconque. Qu'il soit possible, c'est tout ce
qu'on est en droit de lui demander et les lois des rêvespossibles sont bien autrement élastiques que celles des rêves habituels.
Nous plaçant à ce point de vue, nous ne demanderons pas à Cooper « l'homme au teint blême », petit procureur à Liverpool, s'il y a dans sa vie antérieure des impressions inhibées qui l'aient poussé à faire ce rêve d'une seconde existence où il porte le nom de Hedon, joue le rôle d'un personnage politique de très grande envergure et laisse les peuples s'entredévorer dans une guerre criminelle pour se consacrer à l'amour d'une femme.
Wells n'a aucune préoccupation de vraisemblance ; la chose à laquelle il s'applique, c'est de faire rendre au rêve le maximum de ce qu'il est capable de fournir et là nous avons le droit de lui demander s'il a ou non dépassé les bornes de la possibilité.
Les visions des rêves de Cooper sont si intenses et si continues, si bien ordonnées qu'elles aboutissent à un dédoublement de la personnalité : cela n'a rien que de très admissible et nous verrons un médecin, très préoccupé des questions de vraisemblance, le Dr T. Henvie, dans l'Antithèse, faire lui aussi aboutir son héros, par le rêve, au dédoublement de la personnalité. Mais Wells va plus loin : les visions de la vie seconde sont si fortement gravées, s'impriment si profondément dans son cerveau qu'auprès d'elles celles de la vie réelle sont ternes et floues, en sorte que sa vie seconde devient sa vraie vie et quand il doute de la réalité de l'une des deux, c'est plutôt de celle de la vie réelle. Nous ne nous croyons pas le droit de nous inscrire en faux contre une pareille éventualité, tout exceptionnelle qu'elle soit.
Une autre particularité bien curieuse est celle-ci l d'ordinaire, dans les cas de ce genre, les deux vies seconde et première sont contemporaines et, à quelques heures près, coïncident dans le temps si elles alternent
dans l'espace ; on peut admettre aussi que la vie seconde reporte le dédouble au temps passé : c'est ce qu'a fait Hernie pour son Sylvestre. Ici la vie seconde prend place dans un siècle futur. Cela est sans exemple, croyonsnous ; mais il ne semble pas cependant que l'on ait le droit de déclarer la chose impossible. On voit combien nous sommes larges dans nos concessions ; cependant nous ne pouvons aller plus loin et nous sommes obligés de contester à Wells le droit de faire intervenir dans le rêve certaines circonstances dont il nous reste à parler.
Ces nombreux rêves successifs se font suite d'une impeccable façon et déroulent l'évolution d'une seconde vie dans laquelle il n'y a ni une lacune ni un retour en arrière. Bien plus, les intervalles qui séparent deux rêves successifs sont dans la vie seconde exactement mesurés sur le temps qui les sépare effectivement dans la vie réelle. Eh bien, cela est à notre avis entièrement inadmissible ; il faudrait pour qu'il en fût ainsi, que l'on put retrouver dans une longue série de visions successives s'évoquant les unes les autres par la fantasque association des idées cette implacable logique évolutive qui, dans la vie réelle, met chaque chose rigoureusement à la place qu'elle a le droit d'occuper dans l'espace et dans le temps.
Une autre circonstance nous paraît mériter le même jugement sévère : Hedon, le héros de la vie seconde qui se passe toujours durant que Cooper, le personnage de la vie réelle, est paisiblement allongé entre ses draps, ce Hedon, dis-je, connaît Capri et Poestum, Naples et le Vésuve où Cooper n'est jamais allé et les connaît, non pas vaguement, mais dans tous les menus détails de leur topographie. Cela serait admissible si Wells nous présentait ce phénomène comme le résultat d'anciens souvenirs à demi-effacés, que ces souvenirs aient eu leur origine dans un voyage fait durant la première enfance ou dans la contemplation même inconsciente des images
d'un livre ou des photographies d'un album. Il se garde bien de rapetisser ainsi son rêve à des proportions humaines, il est muet à cet égard ; mais on peut aisément deviner qu'il tient à laisser à cette reconnaissance de choses jamais vues la signification d'une divination fantastique. Eh bien, là encore, il dépasse les limites de la possibilité.
Un mot pour finir : Cooper en racontant ces rêves dont il est la victime et qu'il présente comme les réalités •d'une seconde vie, explique qu'à un moment il a été tué 'par un coup d'épée en plein cœur qui a mis fin à cette seconde vie et aux rêves durant lesquels elle s'accomplit. C'est là encore une chose qui n'est point acceptable de par les lois de la psychologie du rêve. Pas plus ici que dans le cas du Marrias de Schuré, le double ne saurait être supprimé par un coup d'épée qui laisse intact l'épiderme du personnage réel.
En plaçant la vie seconde de son héros non dans le présent mais dans l'avenir, Wells peut avoir été guidé par deux idées. L'une serait une simple habileté pour •éviter une objection qui se présenterait naturellement à l'esprit : puisque Hedon se rappelle pendant la vie première les faits de sa vie seconde, si cette vie seconde était contemporaine de la première, il aurait un moyen sûr de vérifier si elle est réelle ou rêvée, et il reconnaîtrait bien vite, que cette seconde alternative est seule possible ; il lui suffirait pour cela d'ouvrir les journaux et de voir que nulle part il n'est question de ce Cooper ni de cet Evesham qui emplissent le monde des éclats de leur politique. L'autre idée de Wells pourrait être d'affirmer la possibilité d'une prescience de l'avenir dans le rêve. Si cette prescience existait, Wells ne serait pas sans doute un des heureux mortels qui la possèdent, car ' sa prévision des engins de guerre de l'avenir est plutôt banale.
Dr T. HENVIC.
Hallucinés. — Trois nouvelles dans cet ouvrage qui, par ordre d'importance sous le rapport du rêve, se classent en sens inverse de leur succession dans l'ouvrage. La troisième, Incertitude, présente le cas, simplement amusant, d'une visite faite de nuit dans une petite ville, •dans des circonstances telles que le promeneur n'arrive pas à savoir s'il a vraiment fait cette promenade ou s'il l'a rêvée. A un moindre degré, de pareilles incertitudes se rencontrent quelquefois dans la vie de chacun et l'intérêt de cette nouvelle est de montrer jusqu'où cela peut aller quand se trouvent par hasard réunies les conditions favorables.
La deuxième, U Antithèse, nous montre un pauvre diable, humble et inoffensif, aux prises d'une part avec sa femme, mégère impitoyable, de l'autre avec les indifférents qui le coudoient et le rudoient, abusant de sa timidité et de sa bonhomie, en sorte que pour lui la vie n'est qu'une longue tristesse. A toutes ses misères, une seule compensation, mais admirable et sublime : ce sont ses rêves, constituant pour lui une seconde vie qui rachète par sa diversité, sa douceur et presque ses voluptés la monotonie écœurante et les rudesses de la vie féelle. On peut reprocher à ces rêves d'être trop longs, d'un seul tenant, dans une même nuit et de rappeler trop invariablement d'une nuit à l'autre toujours la même image consolatrice, celle de la déesse Istar, personnage qu'il a déniché dans ses études, retrouvé dans les galeries des antiquités orientales au Louvre, et dont il est [amoureux. Mais il ne faut pas trop juger ces songes à lia mesure des rêves du commun des mortels, car Sylvestre, sans être aucunement un dément, n'est pas tout à i fait normal au point de vue nsvr.hiaue. Aussi se laisset-il glisser à prendre ses rêves pour les réalités d'une seconde vie et comme le Cooper de Wells il verse dans
le dédoublement de la personnalité. Mais ici la difficulté qui avait poussé Wells à placer la vie seconde dans l'avenir n'existe plus, parce que sa vie seconde est st dématérialisée, si différente sous tous les rapports de ce qui se passe chaque jour sous ses yeux qu'il la place dans un autre monde sans relation avec celui où il s'agite durant le jour.
L'antithèse, c'est l'opposition violente entre ses deux vie, l'une de misères, l'autre de douceurs, et cette antithèse arrive, au dernier chapitre, à son expression la plus intense : Sylvestre se voit, dans un rêve, emporté au-delà de la terre dans les bras d'Istar où il goûte enfin les dernières voluptés qui lui avaient été jusque-là refusées tandis qu'en bas, entre le chef de service et l'interne, devant les étudiants groupés autour du lit, le vrai Sylvestre rend le dernier soupir sur un grabat d'hôpital.
La première nouvelle. Le Dilemne, est de beaucoup la plus importante sous le point de vue qui nous occupe, non que le rêve y prenne une place plus grande que dans la précédente, mais parce que l'auteur y saisit l'occasion d'exposer sa théorie du rêve et, non sans une certaine impudence, car cette théorie n'est autre que celle soutenue par l'auteur du présent ouvrage. C'est au point que l'on pourrait croire que c'est nous qui l'avons copié, s'il ne se trouvait que la théorie exposée ici a déjà été présentée par nous tout au long quelque vingt ans avant le roman en question dans un journal des plus répandus (Revue Scientifique).
Ces réserves faites, nous devons reconnaître que l'auteur a tiré de cette conception un parti original et assez amusant.
Comme il ne s'agit pas ici d'un roman très connu, il ne nous est guère possible d'en parler sans le résumer brièvement.
L'action se passe dans un petit couvent de religieuses,
perdu au fond de la Bretagne. Le hasard a mis sous les» yeux des nonnes, toutes aussi ingénues qu'elles ■sont chastes, deux amants que leur arrivée sépare après une idylle qui n'avait rien de platonique et l'homme avant de s'enfuir leur a laissé voir... comment dire? un trait anatomique compliqué d'un état physiologique dont un je ne sais quoi leur a fait deviner l'extrême indécence sans qu'elles y aient cependant rien compris. D'où dans leur âme une préoccupation, une inquiétude vague que la supérieure surprend et dont elle finit par «avoir l'objet. Elle confesse ses nonnes et leur représente, bien entendu sans leur rien expliquer, cette chose odieuse et abominable comme une apparition démoniaque qu'elles doivent, avec le secours de la prière et toutes les forces de leur volonté, chasser de leur esprit chaque fois qu'elle s'y présente. A la suite de quoi, la chose apparaît en rêve à une des nonnes, d'abord de temps en temps et puis chaque nuit ; puis ce même rêve «'étend à une autre, fait tache d'huile et bientôt le couvent tout entier devient la victime du terrible fléau.
Après avoir épuisé des moyens qui ne font qu'exaspérer le mal, la supérieure a recours à l'évêque qui envoie, pour enquêter, son secrétaire, esprit pénétrant et peu asservi aux superstitions, qui reconnaît aisément la nature nullement surnaturelle et toute pathologique du fléau. Par lui, le problème est soumis au jugement d'un médecin de campagne qui voit clair dans toute l'histoire et en fournit le remède. C'est là que l'auteur expose comme sienne notre théorie et lui demande le moyen de triompher du mal. Ce moyen, nous l'avons décrit tout au long dans cet ouvrage sous le titre : Prophylaxie du cauchemar. On le connaît : il consiste à se répéter à satiété à l'état de veille, à se représenter, rappeler, retenir dans la pensée l'objet de l'obsession onirique. Mais il faut avouer que dans le cas présent, la chose n'est pas sans quelques difficultés et c'est en cela
que consiste le dilemme, qui fait le titre de la nouvelle : en parler sans cesse pour n'en plus rêver. C'est à quoi sur Tordre du prêtre doivent se résigner la supérieure et les nonnes : « Ce fut pendant quelques semaines un couvent peu banal que celui de Kerbihan : ces nonnes à l'attitude décente, s'abordant d'un air contrit pour s'entretenir des choses dont on parle dans les mauvais lieux ».
L'auteur signe Dr Henvic. A la façon dont les sujets sont traités, on voit que certainement ce titre n'est pas usurpé. Les descriptions y sont des tableaux fidèles des symptômes et il y a place même pour des visions hypnagogiques fournissant l'image de l'objet de l'obsession.
Ce roman peut être cité comme un bon exemple des ressources que le rêve peut fournir à la littérature sans sortir des bornes de la plus scrupuleuse observation.