‹ Le rêveChapitre 69 sur 85 · P. LOTI · texte numérisé non relu

P. LOTI

Le rêve ne joue pas dans l'œuvre de Loti, au moins en général, le même rôle que dans celle des autres romanciers. Nulle part, les rêves ne font partie intégrante d'un enchaînement constituant la trame du livre i ils sont indépendants du reste de lceuvre et comme surajoutés : si on les retranchait, on perdrait le charme de leurs descriptions, mais à part cela, on ne s'apercevrait pas de leur absence. Ils sont là pour ajouter une note de plus, généralement touchante et mélancolique, parfois pénible et inquiétante, pour dessiner ou accentuer par un trait de plus quelqu'un des états d'âme que l'auteur aime à peindre et qui sont presque la seule raison d'être du livre.

Dans ces conditions, rien ne s'oppose à ce qu'ils soient des rêves vrais, puisqu'ils ne sont astreints

à aucune nécessite résultant de relations avec ce qui précède ou ce qui suit.

J'ai l'impression que ce sont des rêves vrais ; ils en ont tous les caractères et si quelque chose a été ajouté ou retranché pour les besoins de l'esthétique littéraire, cela n'apparaît pas. Tous ces rêves d'ailleurs sont très courts et cela ajoute encore à leur vraisemblance.

Dans Un Pèlerin cVAngkor, Loti rencontre sur une plage inconnue, des figures qu'il ne connaît pas et cependant à les voir, il se sent saisi d'une émotion pénétrante qui lui fait se demander au réveil s'il n'y a pasdes souvenirs perdus d'existences antérieures que le rêve pourrait raviver.

Dans Fantômes d'Orient, avant de repartir pour Stamboul, à la recherche d'Aziyadé, il refait un rêve qui lui revient sans cesse, toujours le même dans ses traits essentiels, ne différant d'une nuit à l'autre que par des: variantes sur des points secondaires. Son navire arrive dans la Corne d'Or pour une escale qui ne doit durer que quelques heures, il s'élance à la recherche d'Aziya^ dé et chaque fois des impedimenta souvent d'une trivia-» lité absurde se mettent à la traverse, le retardent et l'heure arrive de rejoindre son bord en toute hâte sans> qu'il ait pu une seule fois rejoindre la femme aimée ou même entrevoir sa figure. Cela semble pris sur le vif.

Dans Le Mariage de Loti, il revoit en rêve Rarahu après avoir entendu un de ses camarades revenant d'Océanie, lui raconter sa triste fin. Il la revoit morte, tantôt lui souriant dans son linceul au milieu des femmes qui font ensevelie, tantôt roulée comme une épave par les flots d'une mer sinistre dans une nuit de tem-, pète.

Si ce rêve reste vraisemblable malgré une certaine logique dans les relations entre les sentiments et les-

images, celui de Propos d'Exil l'est non moins par son incohérence, et il n'est personne qui ne puisse retrouver dans ses propres souvenirs des rêves qui rappellent celui-là en dépit de son étrangeté. Ces lunes montant dans le ciel où elles s'évanouissent, présage sinistre pour lui, phénomène naturel pour les autres personnages du rêve ; ces vieilles parentes rajeunies et rapprochées par l'évanouissement des siècles qui les séparaient ; ce bizarre épisode des mèches de cheveux s'entortillant aux ronces et renaissant sous le ciseau qui les coupe pour s'élancer plus haut ; et cette robe d'enfant qui fait naître une incompréhensible émotion de tombe oubliée ou de berceau à venir, tout cela est irréprochable du point de vue de la psychologie de l'idéation dans le rêve. Et c'est de ce que ces choses ne se devinent guère si on ne les a pas spécialement étudiées que résulte l'impression de rêves vécus et peu ou point arrangés.

On en pourrait presque dire autant, dans le Roman d'un Spahi, du rêve où le héros chassé par sa maîtresse et hanté par des idées de suicide, revoit dans un sommeil de fièvre les sites paisibles des Cévennes et les douces silhouettes de ses parents de là-bas.

Par contre, des quatre rêves de Fleurs d'Ennui, trois au moins me laissent un peu perplexe. Je ne fais point d'objection à celui où il se voit dédoublé auprès de sa tombe, son corps dans le trou et son âme veillant inquiète, assise sur la dalle : mais que dire des trois autres ? Dans le premier il sent le Kreisker de Saint-Polde-Léon s'écrouler lentement sous ses pieds et passer en quelques instants à l'état de ruines, sur lesquelles les siècles ont roulé, et il se voit lui-même avec son frère Yves à une époque lointaine dans l'histoire de la terre où les œuvres actuelles des hommes seront dé-

truites et oubliées et où tout sera replongé avant la

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Dans le second on trépane le crâne de son ami Plumketl avec lequel .1 est en continuelles discussions et il «. sort nombre de cafards et même trois ara gn^s 1 elment les auleurs responsables de J £W

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Dans le dernier enfin, il se voit dédoublé et son dou-

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Pour simple qu'il soit, il est remarquable sous ccr fc. raPPWlS el Phoque trois petites' remakes que

La première est relative à celte émolion inlense hors dt Pr°POr"0n aTCC Ses -uses apparentes e. qui a to*

entière sa raison d'être dans l'état d'esprit du dormeur. C'est un trait fréquent, réel et bien observé.

La seconde vise une petite inadvertance de l'auteur qui déclare que son rêve a été suivi d'une ou de deux heures de sommeil sans images. Comment le sait-il? C'est une chose à jamais impossible à savoir en dehors de repères qui se rencontrent rarement et qui souvent réclament l'intervention d'un tiers.

La troisième, c'est que l'auteur semble voir dans ce rêve la preuve de l'existence d'une sorte de lien mystique entre notre vie présente et des événements qui se sont passés longtemps avant notre naissance, mais qui ont peut-être cependant exercé quelque influence sur notre esprit par l'intermédiaire de nos ascendants, influence trop discrète pour être aperçue de nous dons l'étal de veille et qui se révèle un jour par hasard dans cette condition mystérieuse que crée le rêve. Il y a là une idée touchante, émouvante, dont la littérature peut tirer parti, qu'une certaine philosophie peut envisager, mais que la science positive ignore et qu'elle doit rejeter jusqu'à plus ample informé.

Pays sans Nom. — La même idée mystique se retrouve dans le rêve de Pays sans Nom où un paysage extraordinaire habité par des formes extravagantes est qualifié de « pays de je ne sais quelle planète, de je ne sais où, entrevu au fond des insondables infinis du temps ou de l'espace, pendant les clairvoyances inexpliquées (tu rêve ».

Le rêve a des clairvoyances en effet, mais pas de cette nature ; nous les avons définies au chapitre XV, cellesci sont de simples illusions.

Dans Le Passé Mort, est un autre rêve du même genre, mais qui me plaît moins. L'auteur voit en rêve sa petite ville natale, telle qu'elle était il y a trois quarts

de siècle, peuplée par les habitants d'alors dans leur costume du temps et il reconnaît même sous les traits de deux jeunes amoureux un couple de deux vieillards décrépits qu'il a vus dans son extrême jeunesse sous un tout autre aspect. Dans quel cliché-souvenir trouver de pareilles images ? Pas dans ceux obtenus dans la vie réelle à coup sûr ; mais nous avons vu que la rêverie est capable d'en fournir de semblables et il n'y a là qu'un exemple parfaitement possible d'un fait un peu exceptionnel. Une note ajoute à sa vraisemblance, c'est que le rêve est provoqué par un parfum de jasmin, parfum que le rêveur, pendant l'état de veille, avait intimement associé à ses souvenirs du passé. Mais une chose m'inquiète dans ce rêve, c'est l'absence de tout anachronisme, de toute dissonnance dans cette évocation du passé. Cela encore est possible à l'extrême rigueur, mais combien rare, et par suite invraisemblable ! Loti n'a-t-il pas ici fait aux exigences artistiques un petit sacrifice dont lui sauront gré ses lecteurs, mais pas les psychologues ?

Il y a dans ce livre encore deux autres rêves au sujet desquels nous ne saurions répéter que des observations analogues et sur lesquels il est inutile d'insister.

Par l'usage qu'il a fait du rêve moins parcimonieusement distribué dans son œuvre que dans celle des autres auteurs, par la finesse de l'observation, par le rendu admirable de ce quelque chose à la fois intense et imprécis qui caractérise le rêve, Loti peut ,être cité comme un modèle : aucun autre ne saurait lui être comparé. Mais il n'a bien conçu, utilisé et fait. comprendre qu'une sorte de rêve, celle qui reflète comme dans un miroir grossissant le ton émotif de notre mentalité du moment, suscite des images en harmonie avec lui et les revêt de ses nuances. Mais on ne trouve pas trace dans son œuvre de cette sorte de rêve non moins intéressante qui met en scène les événements de la vie

récente et nous les montre sous un jour particulier, parce qu'il écarte les rideaux et les écrans qu'intercalent entre nous et nos pensées secrètes les scrupules de toute sorte, les préjugés, le sentiment des convenances, le respect de tout ce que nous croyons juste et licite. Il n'y a pas à -étonner que cette forme réaliste soit restée étrangère (peut-être volontairement) à l'œuvre d'un idéaliste comme l'auteur de Fleurs d'Ennui.

HEXRI DE RÉGNIER,

Le Passé \iitint. — Comme Loti, H. de Régnier est pénétré de l'idée que les générations passées ne sont pas tout à fait défuntes et qu'elles se survivent autrement que par les ressemblances, les tendances, les caractères légués par elles à leurs descendants. Mais sa conception est différente dans le détail.

Pour lui, Jean de Franois et Antoinette de Saffry sont en quelque sorte des réincarnations de leurs grands parents du siècle précédent ; ils recommencent et continuent la vie de ces derniers qu'ils pousseront jusqu'à un dénouement que ceux-ci ont évité. Jean de Franois finit par comprendre tout cela, mais cette conviction ne se fait jour en lui que peu à peu. A l'époque où commence le récit, ces idées fermentent en lui sous une forme imprécise dans le subconscient et elles déterminent un rêve qui se reproduit fréquemment, toujours le même. Voici en quoi il consistait ou du moins, ce dont Jean de Franois se souvenait au réveil.

« Il était étendu sur le dos. Au-dessus de lui, un ciet très bleu. Comment se trouvait-il là ? Il n'en savait rien. Que faisait-il? Il l'ignorait. Il aurait voulu se lever, mais il ne le pouvait pas. Cependant il lui fallait accomplir à tout prix quelque chose de très important, mais son corps lui refusait tout mouvement, et il se rendait compte que ce corps n'était pas à lui. Il demeurait

ainsi longtemps, très longtemps, les yeux ouverts sur ce ciel d'un bleu pur ; peu à peu, insensiblement, la couleur de l'azur se mettait à changer. Elle perdait de son intensité, elle se voilait lentement. Elle passait au gris, puis blanchissait, se solidifiait, et finissait par devenir le plafond d'une chambre... Jean de Franois se sentait encore étendu comme auparavant, mais maintenant c'était bien son corps à lui qui s'étendait sur le lit. Au besoin, il pourrait se remuer, quitter ce lit où il était couché. Cette chose très importante à accomplir et dont tout à l'heure il éprouvait le regret d'être incapable, à présent ne lui serait pas impossible. Oui, mais en quoi consistait-elle ? Il lui semblait qu'il l'apprendrait un jour, mais quand, où et par qui ? Et, anxieusement, il interrogeait le silence. Les bruits de la rue et de la maison s'y mêlaient. Il eût voulu les faire taire, et tout à coup il s'éveillait complètement, le cœur battant, les membres brisés, la tête endolorie, et sans pouvoir rendormir sa lassitude... »

Ce rêve est remarquablement compris ; il contient tout ce qu'il faut et rien de trop. Il est juste par ses allures générales, par la déformation qu'il fait subir aux sentiments qu'il exprime, juste aussi par la forme sous laquelle il présente les pressentiments d'où il dérive.

Est-ce, chez l'auteur, conception raisonnée, observation juste, hasard ou intuition, il faudrait plus d'un exemple pour en décider.

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