PAUL ADAM
Paul Adam n'est pas un rêveur. Dans son œuvre touffue et variée, l'imagination occupe une place importante, mais elle ne quitte pas la terre ; elle s'applique aux faits matériels et précis et déploie sa richesse à diversifier leurs aspects et à les peindre sous des couleurs
vives. Dans toute son œuvre, je ne trouve que deux rêves, tous les deux dans L'Enfant d'Austerlitz. Le héros du livre, le petit Orner, à l'âge de six ans entend raconter les horreurs de la déroute qui suivit la campagne de Russie ; entre autres choses effrayantes, il retient cet épisode qui revient souvent dans la narration, de chevaux tombant de fatigue, sur lesquels les soldats affamés se ruent et qu'ils dépècent, avec leurs dents, arrachant des lambeaux de chair crue qu'ils dévorent. Il rêve. 11 est lui-même la chair d'un de ces chevaux, ou plutôt, tantôt il est la chair sanglante du cheval, tantôt il est lui-même, tantôt les deux ne font qu'un, et c'est lui que l'on mange en même temps que la chair du cheval. C'est son oncle Edme, un des héros de l'histoire, autrefois si bon pour lui, qui veut le dévorer, et cette idée suscite par association des souvenirs du conte de l'Ogre ; en sorte que c'est tantôt l'Ogre, tantôt, l'oncle Edme qui s'apprêtent à le déchirer de leurs dents, ou plutôt c'est le même personnage revêtant tantôt la figure du premier, tantôt celle du second. Par un trait dont il faut admirer la justesse, l'enfant transporte dans les visions de son rêve les sentiments que lui inspiraient les deux personnages ; l'Ogre est méchant et cruel, tandis que l'oncle Edme, tout en s'apprêtant à le manger, le plaint et l'encourage en l'assurant qu'il ne lui fera pas de mal. Tout cela est pris sur le vif et l'on pourrait croire que le romancier a entrevu les règles vraies de la pensée onirique.
Mais le second rêve nous désillusionne et nous montre que celui-ci n'est qu'une rencontre d'intuition heureuse, de hasard ou peut-être d'observation occasionnelle. Ce sont encore les horreurs de ces mêmes déroutes qui fournissent la matière du rêve. Mais, cette fois, le rêveur est la mère du jeune homme, femme très pieuse dont les sentiments se partagent entre une grande dévotion de forme assez étroite et une aversion pro-
fonde pour Napoléon 1", auteur de tant de misères dont les siens aussi ont souffert. Elle se voit en enfer, mais cet enfer n'est pas seulement celui du catéchisme avec ses démons et ses flammes ; il s'y mêle la vision des horreurs de la guerre et même ce sont elles qui fournissent la majeure partie du décor. C'est une immense cascade tombant de « hauteurs oubliées vers des profondeurs ignorées » et faite de corps déchirés, broyés, lamentables, réunissant les plus invraisemblables blessures, faisant chanter toute la gamme des souffrances possibles ; et ces êtres sans cesse meurent de l'excès de leurs souffrances et revivent pour les subir à nouveau. Au milieu de ces tortures anonymes, apparaît l'auteur responsable de toutes ces misères, Napoléon ; et son mari apparaît aussi, cadavre décomposé qui reprend vie juste le temps nécessaire pour lâcher sur l'empereur une bordée de mitraille et retourner aussitôt à l'état de squelette vêtu de son casque et de son uniforme, tandis que l'empereur reprend vie lui aussi, mais pour être fusillé par les soldats du duc d'Enghien. Ce n'est pas dans un pâle résumé de ce genre que l'on peut mettre en lumière l'admirable ordonnancement de ce rêve où jes visions des horreurs de la guerre se mêlent à des pages d'histoire dans des tableaux où l'artiste a su réaliser, par la vérité de la peinture, le sentiment d'horreur qu'il voulait faire naître ; c'est précisément cette perfection des détails, cette composition studieusement élaborée constituant le mérite de ces tableaux sous le rapport littéraire, qui devient une faute grave si l'on se place au point de vue psychologique. Ce rêve esl très beau, chacune de ses parties pourrait prendre place dans un rêve vrai, mais leur agencement savant est à tel point invraisemblable qu'il ne saurait se rencontrer dans le rêve, où cependant la fantaisie a tant -de liberté pour se mouvoir.
JEAX LORRAIN.
Proie de Ténèbres. — C'est l'histoire d'un sommeiî cataleptique engendré et guéri par le magnétisme, dans lequel le patient est Livré dans son rêve à l'assaut des esprits d'Assur el ers esprits ne se contentent pas de lui inspirer des visions grotesques ou terrifiantes, ils exhalent un terrible fumet de ménagerie mai tenue qui se répand dans l'air à travers les pores du dormeur. Leur relent n'est pas une fausse sensation de rêve ; if est réel et incommode si fort les assistants pleinement réveillés qu'il faut pour le combattre l'ouverture des fenêtres et le parfum de trois cassolettes. Faisons la grâce à l'auteur des rêves de M. de Phocas de ne pas insister sur ces puérilités.
Histoire de Masques. — Avec grande raison, on conseille d'écrire les rêves dès le réveil afin d'éviter les déformations que leur font subir le temps et les narrations successives. Celui-ci pourrait servir d'exemple pour illustrer cette proposition.
C'est un rêve d'enfant qui, ayant trop mangé, est tourmenté pendant son sommeil par des visions de casseroles, de rôtissoires, de lèche-frites, de jambons et de volailles rôties ayant pris vie et se mouvant sur deux jambes, tandis qu'ils agitent leurs bras menaçants. Et tout cela sert d'escorte à un certain revenant appelé « la reine Maritorne », qui est aux enfants gourmands ce qu'est Croquemitaine à ceux qui ont désobéi. Tout cela est fort bien, mais je défie bien un enfant de dix ans, fût-il Jean Lorrain lui-même, de mettre dans l'arrangement, les gestes et les mouvements de toutes ces figures la savante et piquante ordonnance qu'a su y mettre trente ans plus tard l'auteur de M. de Bougrelon.
M. de Phocas. — Prenez un homme assez riche pour n'avoir besoin de rien faire et assez sot pour ne s'être
pas créé une occupation. Faites-le descendant d'une noblesse à trente-six quartiers et dégénéré, payant par l'avilissement de sa volonté et une complète débilité morale l'injure qu'ont faite à la nature ses longues séries d'ascendants en s'éloignant de la glèbe et des occupations manuelles, et vous aurez M. de Phocas. Sa tare morbide a pris la forme d'une manie singulière : il cherche des yeux d'un certain vert glauque jetant un certain éclat, derrière lesquels on lit une certaine perversité, qui le remuent, l'attirent et le repoussent à la fois et il ne trouve nulle part ce qu'il cherche pour la bonne raison qu'il ne sait pas très bien ce qu'il cherche. Ce sont encore les émaux et les gemmes qui s'en sont le mieux rapprochés. Et il va, courant le monde, traînant avec lui, comme un boulet, son infirmité. A cette manie personnelle s'en ajoute une autre, née par contagion, celle-là : les figures humaines lui apparaissent comme des masques infiniment divers, cachant tous une uniforme et monotone pourriture.
Voilà certes plus qu'il n'en faut pour faire de de Phocas un rêveur ; le rêve devrait constituer la moitié de sa vie et, s'il est un reproche à faire à l'auteur, c'est d'avoir trop peu usé du rêve dans cette teuvre. Mais, quand il l'a fait, c'est d'une manière tout à fait excellente.
Un premier rêve se rencontre qui, bien qu'extraordinaire en lui-même, est fort banal par rapport à de Phocas, parce qu'il n'est que la reproduction pure et simple de son obsession. Dans une ville déserte, il ne rencontre que des prostituées qui s'offrent à lui, et toutes ont un masque cachant un visage de cadavre décomposé par la putréfaction, dans lequel seules sont vivantes les prunelles glauques. Ce rêve est d'autant plus justifié, je dirais presque inévitable, que cette vision des masques est pénible à de Phocas et qu'il la repousse quand elle se présente ; et Jean Lorrain a été bien près de mettre
le doigt tout juste sur ce facteur capital du rêve. Il fait dire eu effet à de Phocas par Ethal : « La seule chance de guérison que vous avez de cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniezles même... ». Malheureusement, il parle de l'état de veille et non du rêve.
Bien plus remarquable est le second rêve fait sous l'influence du haschich. Au moment où il allume la cigarette toxique, de Phocas est dans l'atelier de son ami Ethal, moelleûsement couché sur des coussins ; autour de lui, vautrés, des viveurs et des femmes dans une fin d'orgie. Par le haut du châssis vitré qui lui fait face, il aperçoit dans la nuit glacée du dehors les silhouettes des maisons et des cheminées voisines et il s'endort sous l'impression contradictoire de la tiédear des coussins dans la maison bien close et du double frisson de terreur et de froid qu'inspirent les rues désertes d'un faubourg mal famé au milieu d'une nuit d'hiver. Peu à peu les silhouettes de la rue grandissent, envahissent tout le décor et il se trouve, toujours couché sur ses coussins, sur le trottoir de la rue sinistre et déserte. Bientôt arrivent deux ignobles apaches traînant par les cheveux une femme en tenue de soirée (il en a eu assez autour de lui tout à l'heure pour avoir droit à cette vision) ; ceux-ci terrassent la femme et, dans le ruisseau, lui scient le cou avec de mauvais couteaux, tandis que lui ne peut ni crier, ni soulever ses jambes pour se porter à son secours (l'alourdissement musculaire dû au toxique). Après un court réveil, il se sent emporté dans les airs par la main puissante d'Ethal (il objective ainsi l'impression subconsciente, qu'il a dans la vie réelle d'être le jouet de celui-ci), et sous ses regards défilent des paysages et des scènes d'Afrique et d'Asie (clichés-souvenirs de ses nombreux voyages). Mais la main qui le soutenait le lâche et il tombe au
fond d'une crypte noire, au milieu d'un fouillis de monstres bizarres, invraisemblables qui le frôlent, lui infligent mille attouchements horribles et finalement soumettent tout son corps à des succions énervantes qui sont autant de baisers de vampires ; et, en un certain point, cette succion provoque une volupté aiguë et en même temps si douloureuse qu'elle détermine le réveil.
Tout cela est parfait, admirablement calqué sur la réalité aussi bien en ce qui concerne les lois du rêve normal que pour ce qui est relatif au rêve morbide des toxicophages .On sait en effet que le premier usage du poison détermine d'abord des cauchemars pénibles avec visions d'animaux fantastiques auxquelles se mêlent peu à peu des sensations erotiques qui finalement prennent le dessus.
Tout cela est condensé dans ce rêve unique avec tant d'art qu'on peut se demander s'il n'a pas été vécu, soit par l'auteur lui-même, soit par un de ses amis.
Dans un rêve fort court qui clôt le roman, de Phocas se trouve transporté à Bénarès où il éprouve de façon intense l'impression de calme et de recueillement si opposé à l'agitation fiévreuse des grandes villes d'Occident, qui se dégage de la ville sainte des bords du Gange. Au réveil, son parti est pris, il quittera Paris, foyer morbide et pestilentiel, et ira rejoindre son ami Welcome, qui lui a promis qu'il retrouverait dans ce nouveau milieu la santé morale avec la guérison de sa folie.
Deux points sont à remarquer, en accord l'un et l'autre avec une des plus intéressantes lois du rêve. Le premier, c'est qu'il voit en songe Bénarès où il n'est jamais allé, mais dont il vient de lire une description pleine de sentiment dans la lettre de son ami, et cela est justifié par le fait que les images mentales visuelles évoquées par des lectures peuvent prendre place à <?ôté de celles provoquées par des sensations visuelles
véritables dans le magasin de nos clichés-souvenirs ; et l'émotion que lui a inspirée dans son rêve sa visite de Bénarès est justement calquée sur celle qu'a suscité la lecture d'où il tire son origine. Le second est un frappant exemple de la vertu des rêves en tant que facteurs déterminants dans la vie réelle des actes dont ils ont fourni le tableau.
Nuit de Janvier. — Une incertitude plane sur l'interprétation de ce rêve et, selon que celle-ci sera orientée dans un sens ou dans l'autre le jugement à porter au point de vue psychologique sera un acquittement ou une condamnation. A vrai dire, il n'y a pas grande incertitude, mais je veux supposer qu'elle existe, car ce sera une occasion de montrer de quelles conditions dépend qu'un rêve soit vraisemblable ou même possible et conforme ou non aux lois de la pensée onirique.
Guilloury a passé la veille avec d'anciens camarades en épanchements et en beuveries. Rentrant chez lui au milieu de la nuit, il s'endort dans son fiacre et rêve que le cocher le dépose à mi-route sur un quai désert de la Seine en face de la passerelle de Passy. Fort ennuyé et un peu inquiet, il avise un petit hôtel qu'il ne connaît pas et remarque les détails de son architecture et de son ornementation. Il s'approche d'une fenêtre éclairée et voit, ô horreur ! une femme entièrement nue, ligotée bras et jambes en croix sur une table. Un marquis en perruque qui lui tourne le dos et ne laisse pas voir ses traits, prend plaisir à la torturer en la tailladant avec un scalpel, tandis qu'un bâillon étouffe ses cris. Le lendemain, réveillé, il revient arpenter ce même quai et constate qu'il n'y a là rien qui ressemble au petit hôtel de son rêve. Mais quelques jours plus tard, feuilletant un plan illustré du vieux Paris, il y retrouve, à la même place reconnaissable dans ses moindres détails, le petit hôtel de son rêve qui est la demeure du marquis de
Sade. Ainsi le tortionnaire n'était antre que l'affreux marquis.
Bien que l'auteur n'en dise rien, je me plais à croire que Guilloury avait déjà plus ou moins longtemps auparavant, peut-être de façon distraite, feuilleté ce plan ou quelque autre semblable et que l'hôtel du marquis de Sade était resté dans quelque coin oublié de son magasin aux clichés-souvenirs. Si bien oublié était ce cliché qu'il ne l'a même pas reconnu quand son rêve le lui a représenté. Cela est parfaitement conforme aux lois du rêve. Mais si, et je crois hélas que c'est l'interprétation véritable, Lorrain veut nous faire croire que le rêve peut par quelque évocation magique faire apparaître devant nos yeux, tel qu'il était il y a un siècle, un objet que nous n'avons jamais vu et dont nous n'avons jamais rien su. c'est là une fantaisie peut-être Bonne à nous distraire un instant, mais sans valeur aucune au point de vue de la saine psychologie. Les amateurs de spiritisme penseront peut-être autrement : libre à eux.
Ainsi dans les rêves, comme (c'est mon humble avis) dans l'ensemble de son œuvre considérée au point de vue littéraire, Jean Lorrain se montre très inégal. A côté de pages tout à fait excellentes, il en est de bien médiocres. C'est pour nous une bonne fortune, car cela nous fournit l'occasion de montrer par des exemples, à la fois les qualités qu'il faut imiter et les défauts qu'on •doit éviter.