HUYSMANS
En Rade. — Dans ce volume, sur 320 pages, plus de cinquante sont consacrées aux rêves. C'est la preuve de la haute importance que l'auteur leur a attribuée dans son ouvrage. Et cette importance est d'autant plus grande que ces rêves, au nombre de trois, jouent, ainsi que chez Loti, un rôle entièrement épisodique. Ils
ne servent à rien, ni dans l'action ni même dans la définition et l'évolution des caractères ; ils sont entièrement superflus, et si l'auteur a tenu à les mettre, c'est pour eux-mêmes. N'ayant à tenir aucun compte des connexions entre le rêve et le reste du roman, puisque ces connexions n'existent pas, il a eu toute liberté pour donner libre cours à ses conceptions et à sa fantaisie.
Huysmans s'intéresse au rêve pour deux raisons. Il est féru de descriptions éblouissantes, d'images extraordinaires, de comparaisons fulgurantes et, avec un art infini, il trouve moyen d'appliquer le coloris et les exagérations de son style aux objets terrestres les plus vulgaires. Mais les rêves lui fournissent une matière infiniment plus appropriée au développement de ses qualités et de ses défauts. Ce n'est plus dans la comparaison seulement qu'il peut faire intervenir les aspects les plus extraordinaires, c'est dans la substance même de ce qu'il décrit.
D'autre part, Huysmans doit rêver beaucoup, car il y a dans les rêves qu'il décrit des choses qui ne sont pas de l'invention pure ; il est un réalisme onirique auquel ne se méprend pas un vieil habitué des rêves comme l'auteur de ce livre. Huysmans a scruté ses rêves, il s'est complu à leur contemplation et s'est posé à leur occasion toutes les questions possibles sur leur nature et leur origine. Il faut admirer sans arrière-pensée le don puissanî -l'imagination qui lui a fait dresser une liste presque complète de toutes les causes de rêves imaginables, possibles et impossibles. Mais il est resté le pur littérateur trop pauvrement armé de critique scientifique pour discerner, d'entre toutes ces causes, lesquelles étaient le plus en accord avec les probabilités ou même les possibilités psychologiques.
Je ne résiste pas à la tentation de citer sans y rien changer les quelques pages où il énumère ces causes :
« Et il demeura pensif, car l'insondable énigme du
rêve le hantait. Ces visions étaient-elles, ainsi que l'homme l'a longtemps cru, un voyage de l'âme hors du corps, un élan hors du monde, un vagabondage de l'esprit échappé de son hôtellerie charnelle et errant au hasard dans d'occultes régions, dans d'antérieures ou futures limbes ?
« Dans leurs démences hermétiques les songes avaientils un sens ? Artémidore avait-il raison quand il soutenait que le Rêve est une fiction de l'âme, signifiant un bien ou un mal, et le vieux Porphyre voyait-il juste, quand il attribuait les éléments du songe à un génie qui nous avertissait pendant le sommeil des embûches que la vie réveillée prépare ?
« Prédisaient-ils l'avenir et sommaient-ils les événements de naître ? n'était-il donc pas absolument insane le séculaire fatras des oniromanciens et des nécromans ? « Ou bien encore était-ce, selon les modernes théories de la science, une simple métamorphose des impressions de la vie réelle, une simple déformation de perceptions précédemment acquises ?
« Mais alors comment expliquer par des souvenirs ces envolées dans des espaces insoupçonnés à l'état de vrille ?
« Y avait-il d'autre part, une nécessaire association des idées si ténue que son fil échappait à l'analyse, un fil souterrain fonctionnant dans l'obscurité de l'âme, portant l'étincelle, éclairant tout d'un coup ses caves oubliées, reliant ses celliers inoccupés depuis l'enfance. Les phénomènes du rêve avaient-ils avec les phénomènes de l'existence vive une parenté plus fidèle qu'il n'était permis à l'homme de concevoir? Etait-ce tout honnement une inconsciente et ,subite vibration des fibres de l'encéphale, un résidu d'activité spirituelle, une survie de cerveau créant des embryons de pensées, des larves d'images, passés par la trouble étamine
d'une machine mal arrêtée, mâchant dans le sommeil à vide ?
« Fallait-il enfin admettre des causes surnaturelles, croire aux desseins dune Providence incitant les incohérents tourbillons des songes et accepter du même coup les inévitables visites des incubes et des succubes, toutes les lointaines hypothèses des démonistes, ou bien convenait-il de s'arrêter aux causes matérielles, de rapporter exclusivement à des leviers externes, à des troubles de l'estomac ou à d'involontaires mouvements du corps, ces divagations éperdues de l'âme ?
« Il importait dans ce cas, de ne point douter des prétentions à tout expliquer de la science, de se convaincre, par exemple, que les cauchemars sont enfantés par les épisodes des digestions, les rêves sibériens par le refroidissement du corps débordé et resté nu, l'étouffement par le poids d'une couverture, de reconnaître encore que cette fréquente illusion du dormeur qui saute dans sa couche, s'imaginant dégringoler des marches ou tomber dans un précipice du haut d'une tour, tient uniquement, ainsi que l'affirme Wundt, à une inconsciente extension du pied.
« Mais, même en supposant l'influence des excitants extérieurs, d'un bruit faible, d'un léger attouchement, d'une odeur restée dans une chambre, même en admettant le motif des congestions et des retards et des hâtes du cœur, même en consentant à croire, comme Radectock, que les rayons de la lune déterminent chez le dormeur qu'ils atteignent des visions mystiques, tout cela n'expliquait pas ce mystère de la psyché devenue libre et partant à tire d'aile dans des paysages de féerie, sous des ciels neufs, à travers des villes ressuscitées, des palais futurs et des régions à naître, tout cela n'expliquait pas surtout cette chimérique entrée d'Esther au château de Lourps ! »
On voit qu'il a été bien près de toucher à notre théo-
rie du rêve et il l'aurait découverte s'il s'était plus longuement arrêté sur cette idée des « résidus d'activité spirituelle » et s'il l'avait soumise à un contrôle assez assidu par comparaison avec l'observation de ses rêves pour découvrir de quelle nature était ce résidu. Mais il n'a pas fait cela, il a été dominé par l'idée de tirer du rêve tout le parti possible, d'y trouver des occasions d'étaler les luxuriances de son style sans souci de la vérité. Il s'est laissé prendre à ce piège de croire que parce qu'il est la fantaisie même le rêve n'a point de règles et autorise les divagations les plus désordonnées.
Revenons aux trois rêves d'En Rade. Dans le premier, Jacques, le héros du livre, s'hypnotise en s'endormant à regarder les dessins d'une tapisserie ; bientôt celle-ci ondule, et la cloison tout entière se .transforme en une nappe liquide qui se tient verticale sans s'écrouler. C'est bien là une vision de rêve et ce début est parfait. Mais pourquoi Huysmans se croit-il obligé, pour mettre devant les yeux du dormeur après ■ce rideau liquide, une arche de pont, puis un palais, de faire manœuvrer les décors comme ceux d'un théâtre pour faire apparaître ce qui doit occuper la scène ?
Les choses peuvent se passer ainsi dans le rêve, mais cela n'est ni nécessaire, ni même habituel ; quand une nouvelle vision hallucinatoire prend la place de la précédente, elle n'est l'esclave d'aucune logique mécanique ; l'une disparaît, l'autre apparaît et voilà tout.
Puis son rêve fait surgir une scène représentant un •ennuque qui conduit Esther au vieux roi Assuérus en quête d'un dernier rut. Dans ce tableau magistralement ordonnancé, il m'est absolument impossible de voir, comme Jacques, une "composition née spontanément dans son cerveau, ayant pris ses éléments de droite et de gauche dans les souvenirs de lectures bibliques.
S'il en avait été ainsi, le tableau n'aurait pas eu
Ci2 LE RÊVE
celte excellente tenue, cette parfaite vérité historique qui le rend si beau en lui-même. Il aurait eu des parties ridicules, grotesques, stupides, détonnant au milieu du reste par l'extravagance de leur union aux autres parties. L'ennuque eût été n'importe quel autre personnage invraisemblable, raccolé par l'imagination au hasard de ses pérégrinations désordonnées, Assuérus aurait eu beaucoup de chance d'avoir les petits yeux rusés du père Antoine et Esther en place de ses seins naissants les mamelles ridées de la tante Xorine. Si Jacques voit tout cela si cohérent, si parfait, aux points de vue esthétique et historique, c'est qu'il a vu quelque part ce tableaux tout fait, soit comme œuvre objective d'un peintre, soit comme image mentale réalisée dans son cerveau au cours de- lectures de l'anecdote biblique ou au cours des rêveries auxquelles elles ont donné lieu. Le rêve est capable d'évoquer un tel souvenir en lui laissant toute sa perfection : il est incapable de le composer d'éléments épars qu'il aurait assemblés lui-même. Jacques consulte ses souvenirs, mais ne trouve rien qui lui permette de croire qu'il a vu cela quelque part. Eh bien, j'affirme qu'il a mal cherché.
Dans ce même rêve, la relation symbolique que Jacques découvre entre la vigne aux grappes étincelantes et Esther dans sa nudité, contribuant par le toxique stupéfiant, celle-ci de ses charmes, celle-là de son alcool, à asservir le roi assyrien, est, à n'en point douter, méditée à l'état de veille, et frauduleusement introduite dans le rêve.
Le second rêve présente d'extraordinaires visions de .pasysages lunaires. C'est le moins bon des trois. Ces descriptions seraient à leur place dans un voyage de quelque Cyrano dans la lune, mais ne sauraient se rencontrer aussi parfaitement agencées dans un rêve. Les deux personnages, Jacques et sa femme, s'y conduisent trop exactement comme des gens éveillés ; tout est
fantastique1 dans le paysage, tout est trop logique dans le jeu îles acteurs. Ceux-ci n'ont oublié en rêve aucune de leurs notions de physique, d'astronomie, de physiologie ni de géographie lunaire. Ils savent qu'il n'y a ni air, ni eau dans la lune et constatent que les quartiers de roche qu'ils font ébouler se heurtent et ricochent sans provoquer aucun bruit. Et je leur pardonne moins cela (pie la contradiction où ils tombent, en respirant à l'aise et « humant le manque d'air ». Ils s'étonnent de ne percevoir aucune odeur fâcheuse dans la Mer Putride, ils circulent sur la lune avec une aussi parfaite connaissance des lieux qu'entre la Madeleine et l'Opéra ; et cela sans qu'aucun des noms bizarres de la géographie lunaire échappe à leur mémoire. Et puis, pas la moindre discontinuité dans leurs pérégrinations. L'étrangeté réside uniquement dans la substance dont est fait le sol sur lequel ils marchent. Allons, M. Huysmans, avouez que tout cela est inventé, laborieusement élaboré sous la lampe, dans votre cabinet de travail. Peut-être avez-vous emprunté l'idée première de votre description à quelque songe fugace, mais les vrais éléments de votre rêve, vous êtes allé les chercher dans la carte du géographe de Gotha et dans les souvenirs d'une visite aux galeries minéralogiques du muséum où vous avez trouvé vos inspirations dans les cristaux aux teintes fluides, les géodes aux stalactites aiguës, les coulées de roche fondues et polies, dans les teintes émaillées et multicolores des agates, des opales vitreuses aux cassures conchoïdes et des gemmes multicolores brutes ou taillées.
D'ailleurs, si je vous cherche querelle au sujet de la science du rêve, je reste votre admirateur quand je me laisse impressionner par les richesses du style et l'originalité de l'imagination .
Le troisième rêve est de beaucoup le meilleur, et je puis presque affirmer que celui-là a été en majeure par-
tie vécu par l'auteur du roman, qui d'ailleurs ne s'est pas gêné pour l'embellir en lâchant la bride à ses tendances outrancières .
Jacques monte un étroit escalier en spirale et débouche dans une salle où il se trouve face à face avec un personnage extraordinaire qui n'a qu'un défaut, c'est que tout en lui est extravagant d'une façon qui dénote un dessein bien arrêté de ne rien laisser qui ne soit effrayant ou grotesque : c'est une première faute. Mais, bravo pour les tètes de veau suspendues à la tringle souple des tubes acoustiques, alternant avec des shakos sans visières, et bravo pour les rangées de citrouilles se transformant en postérieurs de femmes jaunes qui étalent impudemment leur sexe. Vous avez pris les uns dans votre cabinet de travail, les autres à l'étal d'un marchand d'abats ; ceux-ci à la devanture d'un fripier et ces dernières, j'ose le dire, dans votre collection d'images mentales d'érotomane, et tout cela vous l'avez réuni dans le cabinet d'alchimiste de votre personnage. C'est naturel ! C'est dommage que vous nous gâtiez cela par des prouos de masister en us sur « les menstrues de la terre ». Bravo aussi pour les changements à vue sans portants à coulisse cette fois, qui transportent Jacques dans cette tour des cloches avec ces déconcertants échafaudages de poutres entrecroisées et de plateformes suspendues, reliées par des échelles qui ne tiennent à rien. Et vous aviez d'autant plus le droit d'évoquer cette vision dans vos rêves, qu'il est dans vos goûts de circuler dans les clochers des cathédrales. J'accepte aussi le sonneur cul-de-jatte assis dans son écuelle et sa digne moitié, bien que là encore vous ayez mis plus d'extravagance qu'il n'est naturel. Je n'ose pas vous contester avec trop d'assurance votre femme qui monte lentement vers les combles de votre théâtre, mordue à la hanche par un cric, avec ses orbites .alternativement vides ou meublées de prunelles
azurées. Tout cela est possible après tout, mais ici encore vous éliminez trop systématiquement tout ce qui serait naturel, tout ce qui serait terne.
Quant à cette tour qui n'est qu'un puits sorti de terre, elle a pu être évoquée par le souvenir du puits desséché où Jacques s'escrimait vainement à tirer un seau d'eau. Mais je crois bien que ce n'est pas en rêve, mais dans une élaboration active que vous avez trouvé l'idée de comparer à la Vérité la vieille chiffonnière assise sur sa margelle, et surtout la trop spirituelle boutade sur les lamentables traces qu'ont dû laisser sur elle les innombrables viols que les hommes lui ont fait subir.
Dans .4 Rebours, point de théories sur le rêve, mais ce qui est mieux, une intervention très nettement précisée d'un des facteurs de causalité. Ce rêve très probablement est en partie réel et très certainement l'auteur l'a arrangé en déployant ici ses qualités et ses défauts habituels de richesse dans l'invention et d'exagération dans le fait que tous les détails convergent de façon très savante à produire l'effet voulu. Ce rêve présente d'abord la syphilis, puis le coït infectant matérialisés l'un sous la forme d'un fantôme effrayant, l'autre sous celle d'une femme qui se livre, mélange d'attirance et d'horreur. Sur celle-ci tous les indices de la syphilis jeune, commençant, débordant de sève empoisonnée ; dans celui-là toutes les lares, tous les désastres consécutifs à la syphilis ancienne achevant sa victime. Ce qui est intéressant ici, c'est la cause évocatrice de ces visions. Des Esseintes a contemplé pendant la journée précédant ce cauchemar une variété infinie de plantes extraordinaires présentant sur leurs feuilles toutes les apparences de taches ignobles, de dartres rougeâtres, de chancres avivés, d'ulcères suintants, tandis que leurs déconcertantes fleurs offrent les apparences les plus étranges où l'imagination malade
de des Esseintes trouve l'occasion de rapprochements
inattendus avec des organes des deux sexes, formidables, menaçants, donnant le frisson. Et cela le fait naturellement penser- à la syphilis qui par l'intermédiaire de ces organes est la grande pourvoyeuse d'éruptions et d'ulcères. Mais, ce qui est le plus à remarquer dans tout cela et que Huysmans ne voit pas, c'est que, lorsque des Esseintes a déniché ces plantes une à une chez les horticulteurs où il s'est complu, attardé à les regarder pour décider son choix, il n'en a pas rêvé et le rêve s'est produit au contraire le soir du jour où les horticulteurs sont venus tous ensemble livrer chez lui les plantes qu'il avait choisies. Là, il les retrouve, et, par suite de la convergence de leurs actions, elles l'impressionnent plus vivement encore. Il voudrait les scruter une à une longuement, se pénétrer de leur sens symbolique, mais il en est empêché par les marchands qui, pressés d'achever leurs livraisons, lui en mettent sous les yeux une nouvelle dès qu'il a pointé sur sa liste la précédente.
C'est cela, c'est cette inhibition rapide et totale d'impressions violentes qui est le facteur essentiel du rêve et l'exemple est si excellent que je n'en voudrais point d'autre pour illustrer ma théorie. C'est ce qui me fait affirmer que ce rêve est en partie vrai, car une relation si exacte entre l'effet et la cause ne saurait être due au hasard ; et si Huysmans n'a pu l'introduire de propos délibéré puisqu'il ne la connaissait pas, c'est donc qu'il l'a subie.
Une dernière remarque d'un caractère plus général. Il n'est pas, dans tous ces rêves racontés par Huysmans, une femme qui ne montre son sexe avec tous (es détails de son aspect, ou élégant et délicat, ou ignoble et écœurant, ou trivial et quelconque ; et je vois là encore une chose artificiellement introduite par l'auteur dans ces rêves. De tels rêves ne sont pas vécus. Les
choses ne se présentent pas en songe avec cette constance ; et surtout n'en est-il pas ainsi, car ce serait contraire aux règles de la théorie chez un homme qui, ainsi qu'il est facile d'en juger par tous ses écrits, n'a pas l'air fort enclin à repousser énergiquement et vertueusement les visions plus ou moins obscènes qui hantent sou imagination.
Il est de toute évidence qu'il les accueille au contraire et les caresse, les évoque et les retient : toute condition bien propre à les écarter de ses rêves. A moins cependant que l'obsession de ces idées soit si intense que malgré l'attention qu'il leur accorde pendant la veille, il leur reste encore assez d'énergie potentielle pour encombrer ses rêves de la nuit.
Mais alors, ce n'est plus de la psychologie, mais de la pathologie. Après tout, il n'est pas impossible que chez Huysmans il en soit ainsi.